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Dictionnaire amoureux de San-Antonio

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Assimilée à une « littérature de gare », l'œuvre de Frédéric Dard, dit San-Antonio a tardé à être reconnue comme majeure. Mais l'engouement du public pour ces aventures était tel qu'elles suscitèrent bientôt la curiosité des critiques et des intellectuels, comprenant enfin que ces romans cachaient aussi une vision réjouissante et féroce de la société.
Ce dictionnaire tente d'éveiller la curiosité sur l'homme et les aspects riches de sa création littéraire unique. Comment évoquer avec amour le si prolifique Frédéric Dard ? Devant l'ampleur de la tâche, le plus simple était de faire comme l'auteur : tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l'angoisse et laisser place à l'imagination désordonnée. Avec une idée forte que San-Antonio semblait me souffler à l'oreille : « Faut qu'on le capte bien, le grand, qu'on s'imprègne à fond de lui, qu'on pige son beau talent, […] et puis, tu comprends : qu'on ait envie de le choper par le cou pour l'accolade de la tendresse, histoire de bien se sentir un homme auprès de cet homme-là. »
Biographie de l'auteur
Médecin, publicitaire, muséographe, enseignant et écrivain depuis dix ans, Éric Bouhier a une véritable passion pour l'œuvre de San-Antonio. L'écriture de ce dictionnaire amoureux est l'aboutissement d'une lecture assidue depuis l'adolescence et d'un travail de recherche mené ces vingt dernières années avec des proches de Frédéric Dard et des membres d'une association dédiée à entretenir la mémoire de l'écrivain.
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L’immense Albert, c’est une tout autre histoire ! Qui débute au milieu des années 1960. Frédéric fait de nombreuses rencontres, accompagnant sa célébrité naissante, chaque jour plus grande, et, parmi celles-ci, trois marginaux magnifiques qui le marquent pour toujours, Magritte et Scutenaire, ouvrant ce dictionnaire, et… Dubout.

Albert Dubout est né en 1905, sous le signe du chat, ascendant toréador. Vivant à l’abri de coquilles inexpugnables, sa femme, son travail, sa maison, il passe sa vie à caricaturer le monde dans lequel nous baignons, où seule l’outrance permet d’approcher la vérité humaine. Dard et Dubout, deux armes différentes pour le même combat, la même efficacité, la même démesure provocatrice, ce langage des grands pudiques, et la même peinture lucide et cruelle d’une société où la drôlerie cache toujours quelques terrifiantes réalités. Frédéric écrit un jour de son aîné : Je n’admire pas grand monde, mais il m’arrive de vénérer quelques hommes, très peu. Je les vénère parce qu’ils m’auront été essentiels. Parce que j’avais besoin d’eux pour m’ouvrir à la vie, pour tenter de m’épanouir. Besoin d’eux pour exister décemment. Dubout est l’un de mes vénérés, sans doute le plus important. S’il n’a jamais osé aller voir Céline, il s’arme de courage pour rencontrer Dubout et lui demander d’illustrer son Histoire de France. Il le trouve avec peine dans un village du Vexin, Vienne-en-Arthies, proche de Vétheuil[27]. Ce n’est pas un hasard. Dubout vit avec sa femme et ses chats dans quelques pièces capharnaüm au milieu de quatre ou cinq maisons en ruine, un hameau qu’il a acheté pour y vivre en paix. Loin du carnaval qu’il décrit à longueur de planches à dessin. Leur complicité est immédiate. Elle est même si forte que Dubout illustre quatre San-Antonio hors série, lui demande une préface pour son œuvre la plus sulfureuse (L’Œuvre secrète) et lui réserve une visite dont Frédéric se souviendra toute sa vie. L’homme aux mains sales comme des pointes de crayons noirs a un talent caché, une passion inavouée, la peinture, que seul un grand coffre de banque peut abriter. À part Suzanne Balivet, son épouse, personne au monde n’y a jamais pénétré. Frédéric sera le premier. On imagine sa fierté et son impatience, le jour où Suzanne lui téléphone :

— Dard, est-ce que vous voulez venir voir les toiles d’Albert ?

Rendez-vous pris, Frédéric se retrouve le lendemain dans le sous-sol d’une grande banque de la place Vendôme. Dubout s’est fait ouvrir son gigantesque coffre. Ayant tombé la veste, il pénètre à l’intérieur et en retire quantité de toiles, souvent de grands formats, qu’il expose dans la vaste salle souterraine tapissée de tiroirs blindés. Et bientôt recouverte de ses toiles lumineuses qui sont, selon sa propre expression, sa caverne d’Ali voleur et les 40 Babas. La corrida est à l’honneur, mêlant les vues de foules vertigineuses aux portraits en pied de toréadors hallucinés. Dubout, lui, est en nage, les pans de sa chemise dépassent de son pantalon qu’il baisse pour les réintégrer. Contemplant son ami en caleçons longs, fixe-chaussettes et pantalon baissé, Frédéric se dit que tout Dubout est dans cette scène ; un petit bonhomme dessiné par lui-même, sa femme pour public, et une grande bourgeoise envisonnée, celle qui vient de pénétrer à l’instant même dans la salle des coffres, devenue galerie improvisée. Repense-t-il à ses premières émotions lors de sa découverte des dessins de l’illustrateur de génie, ou à son ambition d’alors ? Confusément, j’aspirai à écrire comme Dubout dessine, c’est-à-dire en grand tintamarre, coiffé d’une casserole, plume trempée dans la graisse à frire des beignets rances. Écrire sur ce monde dingue que l’on s’acharne à prendre au sérieux. Ou bien a-t-il déjà en tête ces mots qu’il mettra dans la mémoire de San-Antonio, au beau milieu d’une partie de gouzy-gouzou fripon ? Notez qu’on ne fait pas de mal ! On ne pernice pas. Nos zœuvres ne reniflent pas l’alcôve mal aérée. On est Gaulois, simplement, Français en somme. La petite masturbe qui aboutit à un duvet, on ignore. C’est pas notre genre ; on aime trop le jambon de pays, Dubout et moi !

Ces deux-là avaient assurément beaucoup à partager. Ils étaient, l’un comme l’autre, murés dans leur misanthropie de philanthrope blessé, ébréché[s] par la sottise du monde, comme l’écrivit Frédéric de son vieil ange gris. Et pourtant, fallait-il qu’il[s] aime[nt] les hommes pour oser leur dire ainsi leur fait. Marcel Aymé, qui fut l’ami de Dubout et qui aujourd’hui est le voisin de palier de Frédéric (voir l’entrée Jardin), ne les aurait pas contredits.

Personne n’a parlé de Dubout mieux que Frédéric, sans doute parce que, mieux qu’un autre, il a tout saisi de sa dimension tragique, au-delà du comique et de la caricature. Alors, en le lisant une fois de plus, quittons son féroce Dubout, tendre Dubout, si altier dans sa sauvage solitude, enfermé à jamais dans le D fortifié de sa signature.

On peut pleurer Dubout, il nous a tellement fait rire.

E

École

7 juillet 1943.

Clément Bouvetier sort de chez lui, chemin du Roucas-Blanc, à Marseille. Un volumineux paquet dépasse de la boîte aux lettres. Le négligeant pour l’instant, avec le sourire, il décachette l’enveloppe l’accompagnant. À l’écriture précipitée de son adresse, il en a reconnu l’expéditeur : le jeune Dard, son élève de La Martinière. Chaque fois, le courrier du gamin ravive ses souvenirs. Il revoit les quatre copains, aussi cossards l’un que l’autre, Rollet, Brugère — le nom du troisième larron lui échappe — et Frédéric en meneur et déclencheur de cataclysme. L’imagination au service de la chienlit, une idée par minute au profit de la contestation. Tacticien du désordre et manœuvrier diabolique sachant distribuer les rôles. Clément Bouvetier imagine que le « gamin » a bien changé en cinq ans, la guerre étant passée par là, une machine à faire trop tôt des hommes ! Encore qu’il connaisse peu sa vie privée. À le lire, il sent que le brillant mauvais sujet, pomme en maths, ardent en français n’a plus que ses articles et ses bouquins en tête. Cette dernière lettre est sûrement un énième « appel au secours » au vieux prof de français, à l’époque autant chahuté que vénéré. Il ne s’est pas trompé :

Mon bon maître.

Et vlan ! me voici de nouveau à vos chausses.

[…]

S’ensuit une demande pressante : vous est-il possible de relire de près mon petit bouquin ? […] Une pauvre chose qui est farcie de fausse philosophie, d’expressions pompier, de fautes de grammaire ou de français et surtout de ponctuation. Ravi d’être mis à contribution par son ancien et turbulent élève, le vieux professeur se met à la tâche, non pas avec son stylo, mais avec un sécateur, comme lui a demandé son jeune admirateur. Dans la même lettre, Frédéric annonce à son ancien professeur ses démarches en vue de la création des Éditions de Savoie. En juin 1944, c’est dans cette maison d’édition — on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même — que sortira le sixième roman de Frédéric, Croquelune, sur lequel, pour l’instant, le brave Bouvetier est en train de s’échiner. Comment s’étonner qu’il lui soit dédicacé !

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27

La famille Dubout emménagera un peu plus tard à Mézy-sur-Seine, tout proche des Mureaux où Frédéric habite.

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