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Dictionnaire amoureux de San-Antonio

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de San-Antonio». Краткое содержание книги:

Assimilée à une « littérature de gare », l'œuvre de Frédéric Dard, dit San-Antonio a tardé à être reconnue comme majeure. Mais l'engouement du public pour ces aventures était tel qu'elles suscitèrent bientôt la curiosité des critiques et des intellectuels, comprenant enfin que ces romans cachaient aussi une vision réjouissante et féroce de la société.
Ce dictionnaire tente d'éveiller la curiosité sur l'homme et les aspects riches de sa création littéraire unique. Comment évoquer avec amour le si prolifique Frédéric Dard ? Devant l'ampleur de la tâche, le plus simple était de faire comme l'auteur : tous les matins, afficher une page blanche, surmonter l'angoisse et laisser place à l'imagination désordonnée. Avec une idée forte que San-Antonio semblait me souffler à l'oreille : « Faut qu'on le capte bien, le grand, qu'on s'imprègne à fond de lui, qu'on pige son beau talent, […] et puis, tu comprends : qu'on ait envie de le choper par le cou pour l'accolade de la tendresse, histoire de bien se sentir un homme auprès de cet homme-là. »
Biographie de l'auteur
Médecin, publicitaire, muséographe, enseignant et écrivain depuis dix ans, Éric Bouhier a une véritable passion pour l'œuvre de San-Antonio. L'écriture de ce dictionnaire amoureux est l'aboutissement d'une lecture assidue depuis l'adolescence et d'un travail de recherche mené ces vingt dernières années avec des proches de Frédéric Dard et des membres d'une association dédiée à entretenir la mémoire de l'écrivain.
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Dans une sortie de texte à la San-A., j’ai imaginé que les San-Antonio n’ont pas trouvé preneur : aurait-il souri de cette farce de collégien ?

* * *

Éditions de la Vérité

Éditions religieuses

Rue du Bourg

1003 Lausanne — Suisse

Jeudi 15 avril 2004

Service des manuscrits

Monsieur San-Antonio,

Nous avons bien reçu le document de près de 40 000 pages, relatant les 183 aventures du commissaire qui porte votre nom et qui reste à ce jour le manuscrit le plus long que nous ayons eu à juger. Comme toute maison d’édition consciencieuse, nous avons pris soin de tout lire ; vous comprendrez ainsi pourquoi nous avons mis un peu plus de quatre ans à vous répondre. Pourquoi ne pas nous avoir envoyé seulement le premier chapitre, voire la préface, et même mieux le prière d’insérer ? Vous auriez évité de monopoliser notre comité de lecture qui, heureusement délivré aujourd’hui de vos san-antoniaiseries, peut enfin s’attaquer à quatre années de manuscrits laissés en souffrance, un comité par ailleurs littéralement épuisé et dont les repères grammaticaux et orthographiques ont été profondément bouleversés par le déchiffrage de vos élucubrations. Vous-même auriez gagné du temps en abandonnant rapidement ce délire littéraire qui nous fait douter de votre bonne santé psychique. Car, autant vous le dire franchement, notre décision fut prise avant même la première ligne de vos aventures, dès la découverte de quelques-uns des titres : Turlute gratos les jours fériés, Tarte aux poils sur commande, Bosphore et fais reluire  !! Nous vous le demandons : sont-ce des titres ? Et dans quelle collection de nos Éditions de la Vérité aviez-vous imaginé que nous vous publierions ? Croyez-vous que le seul fait de vous appeler San-Antonio et de recueillir une Marie-Marie fait de vous un saint ? Et en comparant le membre viril d’un de vos personnages, un dénommé Béru, à un saucisson Jésus de Lyon, surmontant deux généreuses petites sœurs des pauvres, n’avez-vous pas réalisé que vous blasphémiez gravement ? Sachez-le, colère et pleurs ont accompagné ces heures de lecture que vous nous avez imposées. Et que vous écriviez God Miché à la place de godemiché n’a rien fait pour nous réconcilier avec votre prose nauséabonde.

Non, monsieur, nous respectons vos souffrances, la censure ne fait pas partie de nos méthodes, mais notre devoir nous impose et d’alerter les services sociaux et de détruire dans l’instant ce qui semble être un manuscrit original, dactylographié sur une IBM à boule (encore une de vos allusions perverses !), comme vous nous le précisez dans la lettre accompagnant votre envoi.

Oui, nous l’avouons, nous avons tremblé à l’idée qu’un tel brûlot puisse tomber dans les mains d’un éditeur moins scrupuleux et vigilant que l’est notre maison. Pour finir, nous vous prendrons à votre propre jeu : dans une énième digression dont vous vous faites le chantre et, qui, soit dit en passant, ne fait que nuire à l’intrigue et désorienter le lecteur, vous écrivez ceci, et c’est peut-être la seule remarque pertinente que nous porterons à votre crédit, encore que le choix du vocabulaire ne soit guère judicieux : les mots sont comme les pigeons, on peut les apprivoiser, mais un jour ou l’autre, ils vous chient dessus ! Eh bien, monsieur, à notre tour, nous allons nous lâcher, et cela nous fera du bien après le tombereau d’insanités que vous nous avez infligées ces quatre années durant. En effet, étant parfaitement d’accord avec cette sentence, nous sommes persuadés aujourd’hui que vous êtes un sacré tas de merde !

En vous souhaitant que votre IBM vous saute à la gueule.

Avec notre con-passion (comme vous n’auriez pas manqué de l’écrire).

Et que cela soit dit et aussi vite oublié.

Ite missa est

Amen.

Pour le comité de rédaction,
Adolphe Ramono

En chantant

Si l’univers musical de Frédéric est essentiellement celui de la chanson populaire, depuis les airs d’enfance fredonnés par ses parents jusqu’à ses découvertes des dernières années de sa vie, son métier de journaliste, à ses débuts, sa notoriété, par la suite, lui ont permis de rencontrer, souvent de se lier d’amitié, avec de nombreux chanteurs français, parmi les plus grands.

* * *

« Ah ben, tenez Dard. Vous avez l’air d’un homme costaud. Aidez-moi donc à venir au piano. » Piaf est affalée sur l’immense canapé du gigantesque salon nu de l’appartement du boulevard Lannes. Sublime épave engoncée dans une affreuse robe en pilou, pauvre grande dame malade déformée par la cortisone, les joues et les lèvres ombragées de poils épars. Frédéric la saisit par la taille et l’accompagne au piano qui trône au milieu de la pièce. Son secrétaire Claude Figus et Henri Crolla, le guitariste de Montand, sont là, attentifs et immobiles. Piaf pose une main sur l’instrument et prend appui sur Frédéric qui l’enserre de son bras valide. Le pianiste égrène les premières notes, et Piaf se met à chanter. Jamais je n’oublierai ça ! C’est pathétique, c’est désespéré, c’est dérisoire, mais C’EST GRAND ! Cette voix qui me fascine, voilà que je la tiens au creux de ma main. Odette pleure d’émotion sur le canapé. Le concert privé dure. Ce n’est plus la vilaine petite femme au visage mafflu, à la robe de bonniche que Frédéric tient contre lui, c’est la vie qui coule de cette bouche d’agonie. C’est son Édith Piaf des lumières, celle qu’il osa interviewer dans sa loge de la salle Rameau, à Lyon, en 1943, celle qu’il écouta plus tard à Bobino, anonyme au dernier rang, tremblant de plaisir. Fin du rêve et retour aux Mureaux. À 4 heures du matin, le téléphone sonne. C’est elle !

— Fred, vous m’avez beaucoup plu. Revenez demain soir !

Fred ne retournera pas voir « la Môme ». Inutile, trop dangereux ; les tronches qui lui plaisent, elle les essore. Elle les prend. Elle les garde tant que ça l’intéresse et basta !

Piaf n’est plus de ce monde, quand, un jour, Frédéric rencontre par hasard son dernier mari, Théo Sarapo, le grand échalas sur lequel la presse a ironisé après son mariage. Un brave type en fait, très attentionné envers Édith et sincèrement amoureux. Ils sympathisent et se revoient souvent, jusqu’à un dernier séjour de Théo chez les Dard, à Gstaad. Frédéric a envoyé son chauffeur le prendre à Lausanne, mais ils arrivent très en retard à la station suisse, après un trajet en Rolls à vingt à l’heure. Théo est décomposé de peur, victime de sa phobie de la voiture, peur incontrôlable sur ces routes de montagne. Frédéric louera un petit avion-taxi pour le raccompagner à Lausanne et ne reverra plus le petit Grec à tête d’Arcadien, l’ancien coiffeur devenu chanteur ; mort deux mois plus tard… dans un accident de voiture.

* * *

J’imagine bien Frédéric, au bras de sa belle, deux étrangers dans la nuit, déambulant dans la moiteur d’un soir d’été parisien, yaourtant sa chanson anglo-saxonne préférée, dont il n’a jamais compris autre chose que le titre :

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