L'ombre du Bourreau [The Shadow of the Torturer - fr]
- Автор: Вулф Джин Родман
- Серия: Le Livre du Nouveau Soleil #1
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Deno
- ISBN: 2-207-25634-0
- Переводчик: William Olivier Desmond
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «L'ombre du Bourreau [The Shadow of the Torturer - fr]». Краткое содержание книги:
Elevé depuis toujours dans la Guilde des Bourreaux, Sévérian est nommé Exécuteur dans une cité lointaine qu’il doit rejoindre à pied, par villes, monts et vaux, alors qu’il ignore tout des usages du monde. Voyage pittoresque dans l’espace et le temps, mais aussi voyage initiatique qui le confronte aux situations les plus étranges, dans un univers qui ne dévoile jamais complètement ses mystères. Premier volume d’une saga en passe de devenir l’une des plus belles de la SF, l’Ombre du Bourreau réconcilie avec une subtile audace le lyrisme de l’heroic fantasy et la vérité aiguë de la science-fiction dans un futur si lointain qu’il ressemble à un passé très ancien.
Elle se tenait entre la roue et l’épée tandis que maître Palémon, en tant que le plus ancien de nos maîtres, raconta l’histoire de la fondation de notre guilde et de nos précurseurs, à l’époque qui précéda la glaciation – mais cette partie de son récit était chaque année différente, selon les textes qu’il venait d’étudier. La femme resta silencieuse lorsque nous entonnâmes le Chant redoutable, l’hymne de notre guilde que les apprentis doivent apprendre et retenir par cœur alors qu’il n’est chanté qu’une fois l’an, en ce jour de fête. Elle gardait toujours le silence, pendant qu’agenouillés entre les stalles brisées, nous disions notre prière.
Aidés par quelques-uns des compagnons les plus anciens, maître Palémon et maître Gurloes, ensuite, entamèrent le récit de sa légende. Parfois, l’un des deux parlait seul ; parfois tous psalmodiaient en chœur ; parfois aussi, les deux donnaient une narration différente, tandis que les compagnons les accompagnaient sur des flûtes taillées dans des fémurs, ou avec ces rebecs à trois cordes dont le son évoque tellement un gémissement humain.
Au moment où ils en arrivaient à ce passage du récit où notre patronne est condamnée par Maxence, quatre compagnons masqués se précipitèrent sur elle pour la saisir. Elle qui jusqu’ici était restée silencieuse et calme se mit alors à leur résister et hurla en se débattant. Cependant, quand ils se dirigèrent vers la roue, celle-ci parut se brouiller et se transformer. On aurait dit tout d’abord que, dans la lumière des cierges, des serpents, des pythons verts dont la tête était ornée de diamants, de rubis et de topazes, se mettaient à se tordre dans tous les sens sur les rayons. Ils furent bientôt remplacés par des fleurs, des roses en bouton. Lorsque la femme ne fut plus qu’à un pas de la roue, elles s’épanouirent brusquement (elles étaient faites en papier, en réalité, et comme je le savais fort bien, camouflées dans les rebords de la roue). Simulant une grande frayeur, les compagnons reculèrent ; mais les récitants, Palémon, Gurloes et les autres, jouant le rôle de Maxence, leur ordonnèrent d’avancer.
C’est à ce moment-là que, toujours dépourvu de masque et encore dans mes vêtements d’apprenti, je m’avançai de quelques pas et proclamai : « Il ne sert à rien de résister. Vous allez être mise en pièces sur la roue, et ce sera la fin de votre supplice. » La femme ne répondit pas, mais tendit la main et c’est la roue, au moment où elle la toucha, qui tomba en morceaux sur le sol, bruyamment, en perdant toutes ses roses.
« Qu’on la décapite », ordonna Maxence. Je saisis alors l’épée qui me parut très lourde.
Elle s’agenouilla devant moi. « Vous qui êtes intercesseur auprès de l’Omniscient, dis-je. Bien que m’apprêtant à vous tuer, je vous demande d’épargner ma vie. »
La femme n’ouvrit la bouche qu’à cet instant précis, pour me répondre : « Frappe, et sois sans crainte. »
Je soulevai l’épée : je me souviens que pendant quelques secondes, j’eus peur qu’elle me déséquilibre.
Lorsque j’évoque cette époque, cet instant est le premier qui me revient à l’esprit, et si je veux faire appel à d’autres souvenirs, c’est en partant vers le passé ou l’avenir de cette scène que je dois aller les retrouver. Dans ma mémoire, je me tiens toujours ainsi, debout, avec ma chemise grise et mes pantalons déchirés, la lame dressée au-dessus de la tête. Tandis que je la soulevais, j’étais un apprenti ; mais quand elle redescendrait, je serais devenu compagnon de l’Ordre des Enquêteurs de Vérité et des Exécuteurs de Pénitence.
La procédure de l’exécution prévoit que le bourreau doit se tenir entre la victime et la lumière, si bien que la tête de la femme, posée sur le billot, se trouvait dans l’ombre. Je savais que l’épée, lorsqu’elle retomberait, ne lui ferait aucun mal. Je devais la diriger vers un endroit précis, déclenchant un mécanisme ingénieux qui projetait une tête de cire barbouillée de sang ; pendant ce temps, la femme cachait la sienne grâce à un voile de fuligine. J’hésitai cependant à porter mon coup.
De nouveau, sa voix monta du sol, à mes pieds, et elle résonna comme une cloche à mes oreilles : « Frappe, et sois sans crainte. » De toute la force dont j’étais capable, j’abattis la fausse lame. Elle me sembla pendant un bref instant rencontrer un peu de résistance, puis elle s’enfonça dans le billot, qui se fendit en deux. La tête de la femme, ensanglantée, roula alors dans la direction des frères qui suivaient la cérémonie. Maître Gurloes la prit et la souleva par les cheveux, tandis que maître Palémon mettait sa main gauche en coupe pour recueillir le sang qui dégouttait.
« Avec ceci, notre saint chrême, dit-il alors, reçois l’onction qui fait de toi, Sévérian, notre frère pour toujours. » De son index, il traça la marque des bourreaux sur mon front.
« Qu’il en soit ainsi », murmurèrent maître Gurloes et tous les compagnons, moi excepté. La femme se releva. J’avais beau savoir que sa tête était simplement cachée par la pièce de fuligine, j’avais l’impression qu’il n’y avait rien à son emplacement. Je fus pris de vertige et la fatigue m’envahit.
Elle reprit la tête de cire des mains de maître Gurloes et fit semblant de la remettre sur ses épaules, la glissant avec habilité sous le voile de fuligine. Elle se redressa devant nous, rayonnante et entière. Je m’agenouillai devant elle, et les autres reculèrent.
Elle brandit l’épée avec laquelle je venais de la décapiter ; la lame, qui avait dû toucher la figure de cire, était couverte de sang. « Tu fais maintenant partie des bourreaux », dit-elle. Je sentis la pointe de l’arme toucher mes épaules l’une après l’autre, puis soudain, des mains expertes me passèrent le masque de la guilde puis me soulevèrent. Avant même de comprendre ce qui m’arrivait, je me retrouvai sur les épaules de deux compagnons ; j’appris par la suite qu’il s’agissait de Drotte et de Roche, mais j’aurais bien pu le deviner. Prenant l’itinéraire réservé aux processions, qui passe par le centre de la chapelle, ils me transportèrent ainsi jusqu’à l’extérieur tandis que toute l’assistance lançait des hourras et criait.
Les artificiers déclenchèrent le feu d’artifice au moment même où nous franchissions le seuil : des pétards explosaient à nos pieds et même à hauteur de nos oreilles, des grenades éclataient contre les murs millénaires de notre chapelle, et des fusées rouges, jaunes et vertes montaient dans le ciel. Enfin, un coup de canon tiré du Grand Donjon perça la nuit.
Tous les mets de choix dont j’ai déjà parlé se trouvaient disposés sur les tables dressées dans la cour ; je m’assis entre maître Palémon et maître Gurloes, bus plus que de raison (en réalité, très peu est déjà trop pour moi) tandis que mes compagnons me félicitaient et portaient des toasts à ma santé. Je ne sus pas où était passée la femme ; elle avait disparu de la même manière que lors de toutes les fêtes de Katharine dont je peux me souvenir. Je ne l’ai jamais revue.
Je n’ai aucune idée de la façon dont j’ai regagné mon lit. Les gens qui ont l’habitude de boire beaucoup m’ont raconté qu’il leur arrive parfois d’oublier complètement comment ils ont fini une soirée, et c’est ce qui a dû m’arriver. Mais il me paraît plus probable que moi qui n’oublie rien, qui, si je puis me permettre pour une fois de confesser la vérité au risque d’avoir l’air de me vanter, n’arrive pas à comprendre vraiment ce que les autres veulent dire quand ils parlent d’oubli, je me suis tout simplement endormi, et fus transporté ainsi jusqu’à ma couche.