L'ombre du Bourreau [The Shadow of the Torturer - fr]
- Автор: Вулф Джин Родман
- Серия: Le Livre du Nouveau Soleil #1
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Deno
- ISBN: 2-207-25634-0
- Переводчик: William Olivier Desmond
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «L'ombre du Bourreau [The Shadow of the Torturer - fr]». Краткое содержание книги:
Elevé depuis toujours dans la Guilde des Bourreaux, Sévérian est nommé Exécuteur dans une cité lointaine qu’il doit rejoindre à pied, par villes, monts et vaux, alors qu’il ignore tout des usages du monde. Voyage pittoresque dans l’espace et le temps, mais aussi voyage initiatique qui le confronte aux situations les plus étranges, dans un univers qui ne dévoile jamais complètement ses mystères. Premier volume d’une saga en passe de devenir l’une des plus belles de la SF, l’Ombre du Bourreau réconcilie avec une subtile audace le lyrisme de l’heroic fantasy et la vérité aiguë de la science-fiction dans un futur si lointain qu’il ressemble à un passé très ancien.
De nouveau j’acquiesçai.
« Il est encore plus impossible de s’en défaire que du leur. Si tu nous quittais maintenant, les gens se contenteraient de dire : “Il a été élevé parmi les bourreaux.” Mais une fois que tu auras reçu l’onction, ils diront : “C’est un bourreau.” Que tu tiennes les poignées de la charrue ou que tu suives le roulement du tambour, ce sont les paroles que tu entendras toujours, c’est un bourreau. Comprends-tu cela ?
— Je ne souhaite pas entendre autre chose.
— C’est parfait », dit maître Gurloes. Et soudain, ils se mirent tous deux à sourire, maître Palémon exhibant les quelques dents branlantes qui lui restaient, et maître Gurloes ses incisives, jaunes et carrées comme celles d’un vieux bourricot.
« Le moment est donc venu de t’expliquer notre ultime secret. » (Je crois encore entendre le ton solennel avec lequel il prononça ces mots, alors que j’écris ces lignes.) « Il sera bon que tu le médites, avant la cérémonie. »
Lui et maître Palémon me découvrirent donc ce secret, tel qu’il existe au cœur même de la guilde et qui est ce qu’elle a de plus sacré, car il n’est célébré par aucune liturgie. Dans sa totale nudité, il gît au sein même du Pancréateur.
Ils me firent jurer de ne jamais le révéler sauf, comme eux-mêmes le faisaient, à quelqu’un s’apprêtant à participer aux mystères de la guilde. Depuis, j’ai rompu ce serment, ainsi que bien d’autres que j’ai pu faire.
11. La fête
La fête de notre sainte patronne tombe vers la fin de l’hiver. Elle est l’occasion de nombreuses réjouissances : les compagnons présentent, au cours d’une procession, la danse du sabre qui est une danse bondissante et fantasque ; les maîtres illuminent la chapelle en ruine, dans la Grande Cour, à l’aide de milliers de cierges parfumés, tandis que tout le monde s’affaire aux ultimes préparatifs.
La tradition de notre guilde veut que ce jour soit appelé « grand jour » si l’un des compagnons est élevé au grade de maître, « moindre jour » si au moins un apprenti est fait compagnon, et « jour mineur » lorsqu’il ne se produit aucune prise de grade.
Comme aucun compagnon ne devait devenir maître l’année où je fus moi-même fait compagnon – ce qui n’a rien d’étonnant dans la mesure où une telle occasion ne se présente même pas une fois par décennie –, la cérémonie de ma prise de masque fut une moindre fête.
Même dans ce cas, la préparation nous prit des semaines. J’ai entendu dire qu’il n’y avait pas moins de cent trente-cinq guildes représentées à l’intérieur des murs de la seule Citadelle. Parmi celles-ci, il en est qui sont trop peu importantes pour célébrer la fête de leur patron dans une chapelle privée, et leurs membres, comme nous l’avons vu dans le cas des conservateurs, doivent se rendre en ville. Les guildes les plus considérables, en revanche, donnent à leur cérémonie toute la pompe imaginable, afin d’accroître encore l’estime dans laquelle elles sont tenues. C’est ce qui se passe pour celle des soldats, le jour de la fête d’Hadrien ; avec les artilleurs, pour la fête de Barbe ; ou avec les sorcières, pour la fête de Mag. Il y en a ainsi beaucoup d’autres. Par le faste de l’apparat et les merveilles que ces guildes déploient, n’hésitant pas à offrir à boire et à manger à tous, elles cherchent à attirer le plus grand nombre possible de personnes n’appartenant pas à leur société.
Il n’en va pas de même pour les bourreaux. Pas un seul étranger n’est venu s’asseoir à la table de notre festin, le jour de Katharine la Bienheureuse, depuis plus de trois cents ans ; à ce qu’on raconte, un lieutenant de la garde, à la suite d’un pari, serait venu partager le repas des bourreaux à cette époque. Cette visite a donné lieu à toutes sortes d’histoires fantaisistes – comme celle, par exemple, qui prétend qu’on l’aurait installé sur un siège en métal surchauffé. Mais aucune n’est vraie. La tradition authentique de la guilde rapporte qu’il a été bien accueilli et qu’il fut choyé ; mais comme nous ne faisions pas la moindre allusion, tout en dégustant notre viande ou le gâteau de Katharine, aux douleurs que nous infligions, ni n’inventions de nouvelles tortures, et que nous ne maudissions même pas ceux qui étaient morts trop vite à la suite des tourments qu’ils avaient subis, son anxiété ne cessa de croître, car il s’imaginait que nous cherchions à apaiser ses craintes afin de mieux le surprendre par la suite. Angoissé par cette idée, il mangea peu mais but beaucoup, si bien que sur le chemin du retour, en allant à sa garnison, il tomba, heurtant durement le pavé de la tête ; à partir de ce jour, il fut sujet à des crises durant lesquelles il déraisonnait et souffrait beaucoup. Il finit par mettre le canon de son arme dans sa bouche, mais sa fin tragique ne fut absolument pas de notre fait.
Si bien qu’à part les bourreaux, personne ne venait à la chapelle le jour de Katharine la Bienheureuse. Chaque année, cependant, sachant que nous sommes surveillés depuis les fenêtres les plus hautes du voisinage, nous nous préparons comme toute autre guilde, plus solennellement même. À l’extérieur de la chapelle, des centaines de flambeaux transforment les vins en gemmes scintillantes ; les pièces de viande baignent dans des lacs de sauce fumante, et les citrons cuits leur font comme des yeux roulant dans tous les sens ; disposés dans des attitudes d’animaux vivants, les capybaras et les agoutis, couverts d’une pelisse où la noix de coco grillée voisine avec leur peau écorchée, escaladent des monceaux de jambons et des murailles de pains fraîchement cuits.
Nos maîtres, qui n’étaient que deux l’année où je fus fait compagnon, arrivent dans des chaises fermées de rideaux de fleurs, puis s’avancent à pied sur des tapis de sables de couleur, dont les motifs symbolisent les traditions de la guilde et qui ont été dessinés grain à grain par les compagnons, patiemment, pendant des jours et des jours, pour être immédiatement détruits sous les pas de leurs maîtres.
Une grande roue à rayons, une épée et une femme nous attendaient à l’intérieur de la chapelle. Je connaissais fort bien cette roue, car j’avais souvent assisté, pendant mon apprentissage, à son installation et à son démontage. Elle était ordinairement remisée dans l’une des parties les plus hautes de la tour, juste en dessous de la salle du canon. Quant à l’épée, bien que l’on eût pu la prendre, à plus de deux pas, pour une véritable lame à décapiter, ce n’était qu’une simple pièce de bois fichée dans une vieille garde et recouverte d’une couche de peinture métallisée.
De la femme, j’ignore tout. Lorsque j’étais très jeune, je ne me posais même pas de questions sur sa présence ; ce sont les fêtes les plus anciennes dont je me souvienne. Un peu plus tard, à l’époque où Gildas (qui, au moment où j’écris ces lignes, est compagnon depuis bien longtemps) était capitaine des apprentis, j’imaginai qu’elle faisait peut-être partie de la guilde des sorcières. L’année suivante, je sus qu’on n’aurait pas permis un tel manque de respect.
Ce pouvait être quelque domestique dépendant d’un service éloigné de la Citadelle, ou encore une personne habitant la ville, qui, par besoin d’argent ou à cause d’un lien obscur avec notre guilde, consentait à jouer le rôle. Je savais seulement que je la retrouvais à la même place, lors de chaque fête – toujours la même, pour autant que je puisse en juger. Elle était grande et mince, mais pas autant que l’était Thècle ; son teint était sombre, ses yeux bruns et sa chevelure aile de corbeau. Elle avait un visage comme je n’en avais jamais vu d’autre, qui évoquait un étang d’eau pure caché au fond d’un bois.