Les Chronolithes [The Chronoliths - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Deno
- ISBN: 2-207-25316-3
- Переводчик: Gilles Goullet
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les Chronolithes [The Chronoliths - fr]». Краткое содержание книги:
Après Darwinia, voici le second roman de Robert Charles Wilson dans la collection Lunes d’encre, un thriller temporel comme vous n’en jamais lu, qui a valu à son auteur une nomination méritée au prestigieux prix Hugo.
— C’est censé me rassurer ?
— J’entretiens la conversation, voilà tout. Mais tu dois bien reconnaître que c’est normal, que cela répond à une certaine logique.
— Ah oui ?
— On te l’a expliquée.
— Cette histoire de coïncidences ? Ce que Sue appelle la « turbulence tau » ? Je ne sais pas trop jusqu’où je peux y croire.
— L’apparence que cela a pour le Congrès et l’Administration n’est pas non plus à négliger. Deux faits avérés sur les Chronolithes, Scotty : d’abord, personne ne sait en construire un. Ensuite, ce savoir est justement en cours d’acquisition. Voilà pourquoi on donne à Sue et à ses semblables les moyens de comprendre comment construire ce genre de trucs, ce qui est probablement la chose à ne pas faire, parce que cela dissémine le savoir qui risque, du coup, d’aboutir dans de mauvaises mains. Peut-être ne se serait-il rien passé du tout si nous n’avions pas commencé par ouvrir la boîte de Pandore.
— Ça se mord la queue.
— Ce qui ne signifie pas pour autant que ce soit faux. Dans la situation dans laquelle on se trouve, il faudrait exclure une possibilité parce qu’elle ne produit pas un joli petit syllogisme bien formel ? »
J’ai haussé les épaules.
« Je ne vais pas m’excuser pour la façon dont on a fouillé dans ton passé, a-t-il continué. C’est le genre de choses qu’on fait en cas d’urgence nationale. De même qu’on incorpore des citoyens et qu’on organise des collectes d’aliments.
— J’ignorais avoir été incorporé.
— Essaye de le voir sous cet angle.
— Parce que j’ai étudié avec Sue Chopra ? Parce que par hasard j’étais sur la plage à Chumphon ?
— Plutôt parce que nous sommes liés par une corde que nous ne distinguons pas clairement.
— Voilà qui est… poétique. »
Morris a conduit en silence quelque temps. Le soleil nous parvenait par les trouées de la couche nuageuse, telles des colonnes lumineuses parcourant les collines de Judée.
« Scotty, je suis quelqu’un de raisonnable. Du moins, j’aime à le penser. Je vais toujours à la messe le dimanche. Travailler pour le FBI ne vous transforme pas en monstre. Tu sais à quoi ressemble le FBI, de nos jours ? Les gendarmes et les voleurs, les trench-coats et toutes ces conneries, c’est fini cette époque-là. J’ai passé vingt ans dans un bureau à Quantico. Je suis compétent sur le stand de tir et tout, mais je n’ai jamais déchargé une arme en situation réelle. Nous ne sommes pas si différents que ça, toi et moi.
— Tu ne sais pas qui je suis, Morris.
— OK, tu as raison. Ce n’est qu’une supposition, mais disons pour les besoins de la discussion que toi et moi sommes des gens normaux. Personnellement, je ne crois à rien de plus surnaturel que ce que tu as lu dans la Bible, et encore, je ne le crois qu’un jour sur sept. On trouve que j’ai la tête sur les épaules. Voire que je suis ennuyeux. Tu me trouves ennuyeux, toi ? »
Je n’ai pas répondu.
Il a repris : « Mais je fais des rêves, Scotty. La première fois que j’ai vu le truc de Chumphon, c’était sur un poste de télé à Washington. Mais le plus extraordinaire, c’est que je l’ai reconnu. Je l’avais déjà vu. Dans mes rêves. Rien de spécifique, aucune prophétie ou truc de ce genre, rien de démontrable. Mais dès que je l’ai vu, j’ai su qu’il ferait partie de ma vie. »
Il a regardé droit devant lui. « Ce serait bien que le ciel se dégage d’ici demain soir, a-t-il dit. Ça faciliterait l’observation.
— Morris, y a-t-il la moindre parcelle de vérité dans tout ça ?
— Je ne te raconterais pas de craques.
— Pourquoi pas ?
— Pourquoi pas ? Eh bien, parce que toi aussi je t’ai reconnu, Scotty. Tu étais dans mes rêves, et dès que je t’ai vu, je t’ai reconnu. Tout comme Sue. »
9
En relisant ces pages, j’ai l’impression d’avoir trop parlé de moi et pas assez de Sue Chopra. Mais comment pourrais-je faire autrement que raconter ma propre histoire, telle que je l’ai vécue ? À mon avis, Sue s’absorbait dans son travail et restait aveugle aux forces qui l’avaient infantilisée, qui l’avaient transformée en un gardien de l’État. Qu’elle accepte cette condition me gênait, probablement parce que je renâclais sous les mêmes contraintes qu’elle tout en récoltant les mêmes bénéfices, j’avais accès aux plates-formes de processeur les meilleures et les plus récentes, aux incubateurs de code les plus pointus. Mais j’étais en même temps sous surveillance et payé pour fournir échantillons d’ADN et d’urine à la science naissante de la turbulence tau.
Je m’étais promis d’endurer la situation jusqu’à ce que j’aie financé au moins la part du lion de l’opération de Kaitlin. Ensuite, je ne garantissais plus rien. Si les Chronolithes continuaient à progresser, je voulais être chez moi, auprès de Kaitlin, lorsque la crise s’aggraverait.
Quant à Kait… je ne pouvais guère lui procurer alors qu’un soutien émotionnel, un refuge si les choses tournaient mal avec Whit, un parent de remplacement. Mais j’avais le sentiment, un sentiment peut-être comparable en puissance et en précision au rêve de Morris, qu’elle aurait tôt ou tard besoin de moi.
Nous étions à Jérusalem parce que le Chronolithe s’était annoncé par des murmures dans la radioactivité ambiante, tels les grondements annonciateurs d’une éruption volcanique. Y avait-il aussi dans ce cas, me suis-je demandé, une turbulence tau prémonitoire, quoi que cela puisse vouloir dire ? Une trace d’étrangeté dans l’air, une cascade fractale de coïncidences ? Et si oui, était-elle perceptible ? Significative ?
À mon réveil, le jeudi matin, il restait moins de quinze heures avant l’atterrissage du Chronolithe, selon les estimations. Ce jour-là, tout l’étage était bouclé, on n’autorisait personne à y accéder ou à le quitter, à part les techniciens qui faisaient la navette entre les moniteurs installés à l’intérieur et la batterie d’antennes du toit. Nous avions paraît-il reçu des menaces de la part d’un groupe radical anonyme. La cuisine de l’hôtel fournissait les repas selon un planning strict.
La ville quant à elle restait calme et tranquille, sous le ciel turquoise cendré.
Dans l’après-midi, le ministre de la Défense israélien est arrivé pour sa séance de photos. Deux photographes du pool de presse, trois jeunes conseillers militaires et quelques ministres du cabinet l’ont suivi dans la suite technique. Les photographes de presse avaient leurs appareils fixés à l’épaule par des montures gymbal. Le ministre de la Défense, un chauve en kaki, a écouté Sue décrire l’équipement de reconnaissance avant de prêter une oreille attentive aux explications hésitantes de Ray Mosely sur « la glace de Minkowski » – une métaphore qui m’a semblé plutôt maladroite.
Minkowski, un physicien du XXe siècle, avait proposé de représenter l’univers sous forme d’un cube quadridimensionnel, dans lequel tout événement se voyait symbolisé par un point. L’ensemble de tous les points formait l’univers, passé, présent et futur.
— Essayez de vous représenter ce cube de Minkowski, a dit Ray, sous la forme d’un bloc d’eau liquide en train de geler (si contre nature que cela semble) du bas vers le haut. Cette progression du gel représente entre autres notre expérience, à nous humains, de la marche du temps : ce qui est gelé est le passé, immuable, inaltérable. La partie liquide est l’avenir, indéterminé, incertain. Et nous vivons sur la limite de cristallisation. Pour voyager dans le passé, il faut décréer (ou, je suppose, dégeler) un univers entier. Un concept absurde, à n’en pas douter : quelle serait la puissance nécessaire pour inverser la rotation des planètes, pour réveiller les étoiles mortes, pour dissoudre les bébés dans l’utérus ? Mais ce n’était pas ce que Kuin avait fait, même si ce qu’il avait accompli était déjà extraordinaire. Un Chronolithe, a expliqué Ray, était une sorte d’aiguille brûlante enfoncée dans la glace de Minkowski. Cela avait des effets saisissants mais strictement locaux. À Chumphon, en Thaïlande, en Asie, voire dans le monde entier, les conséquences en étaient étranges et paradoxales, mais la lune ne s’en souciait pas, les comètes ne changeaient pas d’orbite et les étoiles ne cessaient pas de briller pour autant. L’aiguille refroidissait, la glace de Minkowski se recristallisait autour d’elle et le temps s’écoulait comme auparavant, subtilement blessé, peut-être, mais fondamentalement inchangé.