L'agonie de la lumière
- Автор: Мартин Джордж Рэймонд Ричард
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 978-2-290-07572-2
- Переводчик: Jean-Pierre Pugi
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «L'agonie de la lumière». Краткое содержание книги:
Absorbé par ce chant, Dirk ne parvenait pas à trouver ses mots. « C’est… c’est en harmonie avec ce monde. Oui, c’est le chant de Worlorn.
— À présent, oui. C’est un hymne au crépuscule, à la tombée d’une nuit qui jamais ne sera suivie par l’aube – jamais. Un chant de fin du monde, en quelque sorte, qui n’était absolument pas de circonstance tant que le Festival battait encore son plein. Bien qu’on l’ait souvent appelée la Ville Sirène – un peu comme Larteyn a été rebaptisée par certains le Fort de Feu –, Kryne Lamiya (c’est son véritable nom) n’a jamais remporté le moindre succès populaire. Elle semble immense, mais ce n’est qu’une impression. Elle a été prévue pour recevoir une centaine de milliers d’habitants tout au plus, sans jamais en abriter plus du quart. Tout comme Aubenoire elle-même, je suppose. Combien de voyageurs se sont rendus au bord de la Grande Mer noire ? Combien en hiver, quand le ciel d’Aubenoire est presque entièrement vide, à l’exception des lueurs indistinctes de quelques galaxies lointaines ? Fort peu, Dirk. Il faut avoir un état d’esprit très particulier pour apprécier ce genre de choses. Pareil avec Kryne Lamiya. Ses visiteurs trouvaient tous que cette symphonie engendrait un certain malaise. Elle ne s’interrompt jamais – et les Aubiens n’ont même pas insonorisé les chambres à coucher. »
Dirk observait sans rien dire les spires féeriques, il les écoutait chanter.
« Tu veux qu’on se pose ? »
T’Larien hocha la tête ; Gwen entama donc une spirale descendante, jusqu’à trouver la fente d’une aire d’atterrissage sur le flanc d’une des tours. Contrairement à celles de Défi ou de Douzième Rêve, cette dernière n’était pas entièrement déserte : il y avait là deux autres aéronefs, un coupé sport rouge aux ailes très courtes ainsi qu’une petite larme noire et argent – tous deux abandonnés là depuis longtemps. Une épaisse couche de poussière recouvrait leurs capots, et les sièges du véhicule de sport étaient rongés par la pourriture. Poussé par la curiosité, Dirk alla les essayer tous les deux. Si le coupé ne réagit pas, la petite larme noire et argent revint par contre à la vie sous ses doigts, son panneau de contrôle s’alluma et se mit à clignoter, preuve qu’il lui restait encore une petite réserve d’énergie. À elle seule, l’énorme raie d’acier de Haut Kavalaan était plus grosse et plus lourde que les deux épaves réunies.
Quittant l’aire de stationnement, ils pénétrèrent dans une longue galerie où des lumières grises et blanches tournoyaient sur les murs pour former des motifs estompés en harmonie avec la musique. Puis ils montèrent jusqu’à un balcon qu’ils avaient remarqué en atterrissant.
La musique les enveloppa aussitôt, les appelant de sa voix singulière, les effleurant, jouant avec leurs cheveux. Son timbre les attirait comme des tonnerres de passion. Dirk prit la main de la jeune femme dans la sienne. Il fixait sans les voir la forêt et les montagnes qui se dressaient au-delà des tours, des dômes et des canaux. Le vent-musique semblait lui tendre les bras. Il lui parlait doucement, le pressait de sauter dans le vide pour mettre un terme à tout ça, à la futilité stupide, indigne, dénuée de toute signification de ce qu’il appelait son existence.
Et Gwen pouvait lire tout cela dans ses yeux. Elle lui serra la main, pour le pousser à la regarder. « Plus de deux cents personnes se sont suicidées à Kryne Lamiya au cours du Festival. Dix fois plus que dans n’importe quelle autre cité, alors que cette ville a toujours eu la plus faible population de tout Worlorn. »
Dirk hocha la tête. « Oui. Je peux le concevoir. Cette musique…
— C’est une ode à la mort. Mais la Ville Sirène n’est pas morte, pas comme Musquel ou Douzième Rêve. Elle continue à vivre, avec obstination, ne serait-ce que pour exalter le désespoir et glorifier le néant de l’existence à laquelle elle se raccroche. Étrange paradoxe, n’est-ce pas ?
— Pourquoi a-t-on bâti une telle ville ? Elle est magnifique, mais…
— Ma théorie, c’est que les Aubiens sont des nihilistes affublés d’une profonde propension à l’humour noir. Je vois Kryne Lamiya comme une plaisanterie cruelle qu’ils auraient faite à Haut Kavalaan, Lycania, Tober, et aux autres mondes qui ont tellement insisté pour que se tienne le Festival des Marches. Les Aubiens sont venus, bien ; et ils ont érigé une cité hurlante pour nous rappeler à quel point tout est sans valeur, futile. Absolument tout : le Festival, la civilisation humaine, la vie. Réfléchis à cela. Quel piège à touristes ! » Elle éclata d’un rire dément, au point que Dirk se sentit brusquement envahi par la peur irrationnelle que sa Gwen ait sombré dans la folie.
« Et tu voulais vivre ici ? »
La jeune femme cessa de rire aussi brusquement qu’elle avait commencé. Le vent avait eu raison de sa gaieté. Sur leur droite, une tour en forme d’aiguille produisit une note brève et perçante, qui évoquait le gémissement d’un animal blessé. Leur propre tour lui répondit par la triste complainte d’une corne de brume. La musique virevoltait littéralement autour d’eux. Au loin, Dirk crut entendre les battements d’un unique tambour, des sons brefs et mats qui résonnaient à intervalles réguliers.
« Oui, dit-elle, c’est ce que je voulais. » Le son de la corne de brume décrût, pour enfin s’éteindre. De l’autre côté du canal, quatre spirales rougeâtres reliées par d’étroits ponts incurvés commencèrent à hululer frénétiquement – chaque note plus aiguë que la précédente, jusqu’à ce qu’elles atteignent bientôt des fréquences inaudibles. Le bruit du tambour persistait : … boum ! boum ! boum !
T’Larien poussa un soupir. « Je comprends, dit-il d’une voix lasse. Je crois que moi aussi j’aimerais vivre dans un endroit pareil – même si je me demande combien de temps je le pourrais. Ça me rappelle un peu Braque – un pâle reflet de Kryne Lamiya, surtout la nuit. C’est peut-être pour ça que j’y suis resté. J’étais très las, Gwen, tellement las. Plus rien ne m’intéressait.
« Tu es bien placée pour savoir que je voulais toujours tout avoir, autrefois : l’amour, la richesse, connaître les secrets de l’univers… Mais quand tu m’as quitté… je ne sais pas, plus rien ne me réussissait, tout avait un arrière-goût amer. Et quand d’aventure j’arrivais malgré tout à accomplir quelque chose, c’était pour découvrir que ça n’avait aucune importance, que cela ne changeait rien. Tout était vide de sens. J’ai essayé, encore et encore, mais tout ce que j’obtenais ne faisait que m’ennuyer un peu plus. Je restais apathique, pétri de cynisme. C’est sans doute pour ça que j’ai accepté de venir ici. Tu… eh bien, j’allais tellement mieux avec toi à mes côtés. Je n’avais pas renoncé à tant de choses. Alors j’ai pensé que je redeviendrais peut-être moi-même si on se retrouvait. Ça ne s’est pas vraiment passé comme je l’espérais – doux euphémisme. Je ne sais…
— Écoute Lamiya-Bailis, lui dit Gwen, sa musique te dira que rien ne se finit jamais bien, que rien n’a la moindre signification. Je voulais vivre ici, tu le sais. J’ai voté… À dire vrai, je n’avais pas prévu de voter pour cette cité, ça m’est venu comme ça, parce que nous en parlions quand nous nous sommes posés ici. Ça m’a franchement effrayée, je dois l’avouer. Peut-être toi et moi nous ressemblons-nous toujours beaucoup, Dirk. J’étais… tellement lasse, moi aussi. Ça ne se voyait juste pas, accaparée comme je l’étais par mon travail. Arkin m’offrait son amitié, Jaan m’aimait. Mais quand je venais ici… ou quand mes activités m’en laissaient le temps, je commençais à réfléchir un peu trop, à me poser des questions. La vie que je mène ne me suffit pas. Ce n’est pas ce que j’avais désiré. »