Les fantômes de Belfast
- Автор: Невилл Стюарт
- Серия: Jack Lennon #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Payot & Rivages
- ISBN: 978-2743622510
- Переводчик: Fabienne Duvigneau
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Les fantômes de Belfast». Краткое содержание книги:
Avec Les Fantômes de Belfast, Stuart Neville, révélation du roman noir irlandais, signe un thriller où dominent la tension et l’effroi, servi par une écriture tranchante. Il a su donner à son personnage principal un caractère ambigu et profondément tragique. Entre remords et désir de vengeance, Fegan, qui aspire à la rédemption, incarne les contradictions d’un territoire en quête d’identité, où le feu semble toujours couver.
« Tu voulais me voir, dit-il.
— Nous y viendrons. » Du coin de l’œil, Fegan entrevit le rictus de McGinty. « Si on parlait un peu de nous, avant ?
— D’accord. »
McGinty lui tapota le genou. « Alors, comment va ? Qu’est-ce que tu deviens ?
— Pas grand-chose.
— Le boulot aux services municipaux, ça se passe bien ?
— Je suis tranquille.
— Tu le mérites, Gerry. Tu nous as donné douze ans. On ne l’oubliera pas. Ton salaire t’est assuré aussi longtemps que tu le voudras, quoi qu’il advienne. »
Fegan lui accorda un regard de biais. « Merci.
— C’est dur, ce qui est arrivé à McKenna, hein ?
— Oui.
— Et maintenant, Vincie Caffola aussi… »
Fegan gardait les yeux fixés sur la route, à travers la vitre qui les isolait du chauffeur. Au carrefour avec Fallswater Parade, la rue où habitait la mère de McKenna, la voiture continua tout droit. Sur les maisons, peintures murales et messages de propagande prenaient des allures d’œuvres d’art. « Tu crois vraiment que les flics l’ont tué ? demanda Fegan.
— Peut-être. En tout cas, c’est ce que je soutiens officiellement.
— Mais il y a des témoins, d’après toi.
— Évidemment qu’il y en a, Gerry. » McGinty émit un petit rire. « Évidemment. »
Il posa une main sur le genou de Fegan. « En vérité… Regarde-moi, Gerry. »
Fegan ferma les yeux un bref instant, puis les rouvrit et se tourna vers McGinty.
« Tout bien considéré… Il se peut que ça m’arrange.
— Comment ça ? » demanda Fegan.
McGinty sourit. « Il se trouve que Michael, Dieu ait son âme, trempait dans un sale business. Les temps ont changé, vois-tu. Certains d’entre nous souhaitent que le processus politique engagé à Stormont réussisse… Pas tout le monde, mais un grand nombre de gens, issus de tous les bords. Nous, les Anglais, même les unionistes. Les bombes, ça ne marche plus aujourd’hui. Les dissidents d’Omagh sont la goutte qui a fait déborder le vase. Notre monde n’accepte plus la violence comme autrefois. Et puis, il y a eu le 11 Septembre. Le regard des Américains s’est modifié en ce qui concerne la lutte armée. Avant, on leur apparaissait comme des idéalistes, des combattants de la liberté. L’argent coulait à flots pour venir en aide au bon vieux pays. Mais ils ne veulent plus jouer à ce jeu-là maintenant. La paix est la seule solution qui nous reste, que ça nous plaise ou non. »
Fegan contemplait les fresques murales par la vitre. Images et slogans, portraits de héros républicains avoisinant diverses expressions de solidarité avec la Palestine et Cuba. Une proclamation selon laquelle la Catalogne ne faisait pas partie de l’Espagne. Sur ce dernier point, Fegan eût été incapable de trancher, mais il se demanda en quoi la question pouvait bien concerner les habitants des Falls. Puis vint un dessin de George Bush, aspirant du pétrole avec un tuyau dans un champ de bataille jonché de squelettes et de crânes d’Irakiens, titré Le plus gros échec de l’Amérique.
« On marche sur une corde raide, continuait McGinty. Il ne faut surtout pas perturber l’équilibre. D’accord, les Anglais nous donnent un peu de mou — ils ferment les yeux, tant que la situation reste stable —, mais les tractations et les affaires louches, c’est terminé. On peut toujours rentrer un peu d’argent, à condition de se montrer prudents. Et discrets. Mais là, je me trouve dans une position difficile. Depuis des années, comme les autres, je bosse pour faire avancer les choses et, moi aussi, je tiens à avoir ma part du gâteau. Si je veux me placer à Stormont, je suis obligé d’avoir les mains propres. Une ligne d’action irréprochable, tu comprends. »
Le sourire de McGinty s’évanouit. « Michael me posait un problème. J’ai eu beau lui expliquer qu’en cas d’agissement frauduleux de sa part, c’était moi qui paierais les pots cassés, il n’en a pas tenu compte. Du trafic de clandestins, bon sang ! Il était en cheville avec des Lituaniens qui faisaient entrer des filles par le Sud. Je veux bien reconnaître que ça rapportait de l’argent, mais des gamines de quinze, seize ans, tu imagines ? Même les Anglais ne laissent pas passer ça. Il aurait dû refiler le tuyau aux loyalistes. Eux, ils sont assez cons pour se fourrer dans des histoires pareilles. S’il s’était fait prendre, j’en aurais subi les conséquences. La direction du parti était inquiète et en a parlé au vieux. »
Fegan se raidit et pressa son talon contre le plancher de la Lincoln pendant que McGinty lui serrait le genou.
« Et maintenant, Vincie. Comprends-moi bien… Vincie débordait de bonnes intentions. Il n’y avait pas meilleur que lui à Belfast pour conduire les interrogatoires. Mais il nous tirait dans les pattes en racontant partout qu’il désapprouvait notre représentation politique à Stormont ; il nous accusait de collaborer avec la police et d’être des vendus. Tu connais le vieux, Gerry… Bull O’Kane n’aime pas les dissidents. Ça dérange les gens. Il m’a fait venir à la ferme pas plus tard que la semaine dernière et m’a demandé de remettre de l’ordre dans tout ça. Tu piges ? En gros, il a menacé de me dégager si je ne faisais pas le ménage. »
Fegan connaissait la ferme. Quelques hectares de terrain et une maison modeste, à cheval sur la frontière qui séparait l’Irlande du Nord et la République, à la jonction des comtés d’Armagh et de Monaghan. O’Kane gérait son empire du fond de ce repaire, et le bruit courait qu’il avait amassé une fortune. Des millions, selon certains, peut-être même des centaines de millions, investis dans des opérations immobilières à l’échelon international — en Angleterre, en Espagne, au Portugal et en Amérique —, tout en dissimulant son identité derrière un rempart de paperasses.
À présent, il augmentait encore son magot grâce aux besoins croissants du marché du carburant. Le Bull[15] avait installé des dizaines de raffineries dans des fermes le long de la frontière, chacune produisant des millions de litres de gasoil obtenu à partir du diesel agricole — fourni à bas prix par l’État aux exploitants en difficulté. Une fois débarrassé de son colorant, le mazout était revendu aux stations-service, automobilistes, camionneurs en quête de carburant bon marché. Bull O’Kane se battait maintenant pour l’Irlande en inondant ses campagnes de déchets chimiques.
« Comment il va, le Bull ? demanda Fegan.
— Oh, tu le connais… Il approche les soixante-dix balais, mais il t’en mettrait encore plus d’un à terre. Toujours rusé comme un renard. Tu ne l’as pas vu tellement souvent, toi, hein ?
— Deux fois. » À ce souvenir, Fegan se sentit la bouche sèche. « Il y a longtemps.
— En tout cas, reprit McGinty, si quelqu’un avait un grief personnel contre McKenna et Vincie Caffola, il m’a rendu service. Il a fait le boulot à ma place. Tu comprends, Gerry ? »
Fegan garda le silence, tandis que McGinty lui pressait à nouveau le genou.
« Parce qu’ils devenaient dangereux, tous les deux. Le parti ne les regrettera pas. En plus, j’ai maintenant une excuse pour virer des étrangers qui mettaient un peu trop le pied dans mes affaires, sans compter que ça me fournit une arme contre la police. Qui sait, si j’arrive à convaincre les médias que les flics ont tué Vincie, on pourra peut-être s’en servir pour faire pression sur les Anglais.
— Je vois », dit Fegan. Leurs deux reflets lui étaient renvoyés par la vitre du chauffeur. À côté de celui de McGinty, son propre visage lui parut squelettique.
« Tu as toujours été plus futé que tu ne le laissais croire, continua McGinty. Tu aurais pu aller loin, si tu l’avais voulu. Mais bref. Voici ce que je voulais te dire : si quelqu’un que nous ne connaissons pas, un homme qui agit seul, avait un compte à régler avec Michael McKenna ou avec Vincie Caffola, je suis prêt à fermer les yeux. Pour cette fois. Puisque j’y trouve mon avantage, je le répète, on peut passer l’éponge. »
15
Bull : taureau.