Les fantômes de Belfast
- Автор: Невилл Стюарт
- Серия: Jack Lennon #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Payot & Rivages
- ISBN: 978-2743622510
- Переводчик: Fabienne Duvigneau
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Les fantômes de Belfast». Краткое содержание книги:
Avec Les Fantômes de Belfast, Stuart Neville, révélation du roman noir irlandais, signe un thriller où dominent la tension et l’effroi, servi par une écriture tranchante. Il a su donner à son personnage principal un caractère ambigu et profondément tragique. Entre remords et désir de vengeance, Fegan, qui aspire à la rédemption, incarne les contradictions d’un territoire en quête d’identité, où le feu semble toujours couver.
Fegan appuya plus fort le canon de son arme contre la tête du soldat. « Alors, mon père ? Qu’est-ce que vous décidez ? Vous avez le courage de mettre en pratique ce que vous prêchez ? Ou est-ce que vous préférez fermer les yeux et ne rien dire, comme d’habitude ? »
Alors que l’Anglais tendait la main en gémissant, le visage du prêtre se liquéfia. Il regarda Fegan, baissa les yeux. Puis tourna les talons.
« Non ! » Le soldat tenta de se traîner vers lui. « Non ! Non, non, s’il vous plaît. Aidez-moi ! »
Le père Coulter marqua à peine une hésitation, au moment où le premier coup de feu retentissait dans la rue.
Fegan avait gardé les yeux fermés pendant le discours de McGinty. Quand il les ouvrit, elle était là, debout devant lui.
« Bonjour », dit Marie McKenna.
Fegan battit des paupières, incapable de répondre. Les Suiveurs se mêlèrent à la foule qui s’éparpillait.
« Pardon. Je vous ai fait peur…
— Non, non. » Il chercha quelque chose à dire mais ne trouva rien.
« Vous allez au repas ? demanda-t-elle.
— Oui. Mais pas longtemps.
— Vous voulez profiter de ma voiture ?
— Non, merci, je préfère marcher, mentit-il.
— Ah. Bon… Alors, peut-être à tout à l’heure. » Marie sourit et se détourna.
Debout au milieu des tombes, dans la chaleur du mois de mai, Fegan demeura en retrait pendant que l’assemblée se dispersait. Lorsqu’il fut certain que Marie était partie, il se dirigea à son tour vers la sortie du cimetière.
Fegan ne s’était jamais trouvé en manque de femmes durant sa jeunesse. Contrairement à certains, comme McKenna, il n’usait jamais de belles paroles pour les séduire et se glisser dans leur lit ; sa réputation suffisait. Elles étaient excitées par le danger et lui prenait son plaisir, voilà tout. Depuis sa sortie de Maze, il avait eu quelques rares relations sans importance. L’occasion de se soulager de temps à autre, rien de plus.
Marie McKenna le troublait. C’était évidemment quelqu’un qui ne se laissait pas utiliser, mais il ne savait pas s’y prendre autrement avec les femmes.
« Qu’est-ce qui m’arrive ? » se demanda-t-il tout haut. Sa voix rendit un son étrangement creux parmi les tombes. Ravalant ses interrogations, il baissa la tête pour gagner la sortie, et là, se figea. Une luxueuse voiture grise aux vitres teintées l’attendait, moteur ronronnant.
La vitre arrière s’abaissa. « Monte, Gerry », dit Paul McGinty, détendu et souriant.
14
Lorsqu’ils unissaient leurs efforts, le Secrétariat d’État pour l’Irlande du Nord et les forces de sécurité se montraient parfois d’une efficacité impressionnante. Dommage qu’ils ne s’accordent pas plus souvent, pensa Campbell en jetant son sac sur le lit de l’appartement qu’on lui avait attribué à Holylands[11], quartier ainsi nommé à cause de ses rues — rue de Palestine, rue de Jérusalem, rue de Damas — et non pas en hommage à ses habitants. L’endroit était particulièrement bien choisi, entre Malone Road et l’université de Queen’s, au cœur d’un fouillis de constructions victoriennes et de bâtiments modernes abritant une population étudiante qui allait et venait à toute heure du jour et de la nuit. Au milieu du bruit et de l’insouciance générale, Campbell pourrait agir en toute liberté sans attirer l’attention.
Il s’approcha de la fenêtre du petit salon. L’appartement était situé au dernier étage d’une maison de University Street, à proximité de Botanic Avenue, avec vue sur une église. En bas, sur les trottoirs, se pressait une foule diverse, hommes et femmes en route vers leur travail, chalands attirés par les vitrines des boutiques, groupes d’étudiants. La vieille Ford Focus acquise chez un concessionnaire au sud de la ville était garée de l’autre côté de la rue. Dans la boîte à gants, on lui avait laissé un Glock 23 et un deuxième téléphone portable avec lequel il ne devait appeler qu’un seul numéro.
La mort dans l’âme, il avait troqué sa BMW contre la Focus après être remonté de Dundalk jusqu’à Armagh, puis en direction du nord par l’autoroute. Il n’avait pas conduit la Z4 depuis un mois. Bien sûr, c’était son boulot qui lui permettait de s’offrir une voiture pareille. Mais s’il ne profitait jamais des avantages acquis, à quoi bon ?
Telle était la question qu’il se posait constamment. Âgé de trente-huit ans, imposteur depuis quinze ans… Bien sûr, il prenait un plaisir pervers à mener cette vie de tromperie, avec le risque permanent d’être découvert, et l’étrange frisson, agréable et inquiétant à la fois, qu’il éprouvait en voyant les autres retenus dans les filets de son mensonge. Mais était-ce là toute l’explication ?
Il avait passé bien des nuits à fixer le plafond, où qu’il se trouvât, et à retourner la question dans sa tête, mais chaque fois qu’il se sentait proche de la réponse, il l’esquivait. Un jour, peut-être aurait-il la force de regarder cette part de lui-même.
Lorsqu’il s’engagea dans le Black Watch Royal Highland Regiment, à l’âge de vingt ans, David Campbell n’avait pas la moindre idée de ce que la vie lui réserverait. Il savait seulement, comme tant d’autres gars de Glasgow, qu’il aboutirait inévitablement dans les rues de Belfast, à patrouiller sous les jets de briques et de bouteilles. La première fois qu’une femme cracha sur ses bottes, il demeura muet et paralysé.
« Rentrez chez vous, connards ! dit-elle.
— Laisse tomber », conseilla le sergent.
Belfast avait changé. Une heure plus tôt, en approchant de la ville, Campbell s’était étonné de voir le nombre de grues qui se dressaient à l’horizon. Partout s’élevaient ces hautes silhouettes de métal, signes d’une prospérité nouvelle ; à l’ouest, où les républicains avaient établi leur fief ; à l’est, dans les quartiers tenus par les loyalistes ; au sud, que les riches occupaient depuis toujours ; au nord, où les protestants et les catholiques se disputaient chaque centimètre carré de terrain.
Les frontières invisibles de la ville restaient identiques, dessinant une carte que Campbell avait découverte dix-huit ans auparavant en arpentant les rues, armé de son fusil. Les mêmes bandits continuaient à entretenir le malheur pour nourrir leurs propres intérêts. Les mêmes haines bouillonnaient encore sous la surface. Mais la ville, en prenant de l’embonpoint, avait appris à masquer ses cicatrices lorsqu’il le fallait ou à les montrer pour en tirer avantage.
Il se détourna de la fenêtre et alla vider le contenu de son sac dans un tiroir. Un éclair de couleur accrocha son regard parmi les vêtements froissés, le pistolet et les cartouches en vrac : son vieux Red Hackle[12]. Attrapant le plumet, il le fit tourner entre ses doigts. Il n’avait pas porté longtemps l’insigne traditionnel du Black Watch.
Cinq jours après son vingt-troisième anniversaire, alors qu’il n’avait pas encore achevé sa troisième année de service, Campbell fut appelé par l’officier en chef. Le lieutenant-colonel Hanson était un homme dur, au visage creusé de rides, qui inspirait la peur à tous les hommes placés sous ses ordres. Campbell frappa à la porte, le cœur battant.
« Entrez », aboya une voix marquée par un fort accent écossais.
Campbell ouvrit la porte, entra, referma le battant en veillant à ne pas tourner le dos au colonel, avança de cinq pas, claqua des talons et salua. Assis derrière le bureau, le colonel lui rendit négligemment son salut. Campbell regardait droit devant lui, sans se laisser distraire par le troisième homme présent dans la pièce.
11
Holylands : « terres saintes ». Quartier de Belfast.
12
Plumet rouge porté sur le béret par les membres du Black Watch (bataillon d’infanterie du Régiment royal d’Écosse).