Les Jeux de l'amour et de la mort
- Автор: Варгас Фред
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Éditions du Masque
- ISBN: 978-2702478561
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Les Jeux de l'amour et de la mort». Краткое содержание книги:
À la soirée de Gaylor, il avait cinquante-huit ans, et il avait gardé cette bouche désagréable, un peu comme celle d’un poisson, et rien d’autre de très remarquable. Galtier se rejeta en arrière et plissa les yeux en attendant que se recompose dans son esprit l’image de cet homme qu’il avait dû interroger comme tous les autres. Il serra les paupières plus fort et les pressa avec ses doigts comme si cela pouvait aider mécaniquement à la révélation du souvenir, à la mise au point de sa netteté. Cela venait doucement. Encore un peu. Près de la fenêtre. Très bien, on y était. Il l’avait interrogé parmi les premiers de la soirée. Ou est-ce que l’homme n’avait pas fait en sorte d’être interrogé tout de suite ? Galtier avait la sensation que ce n’était pas lui qui avait provoqué l’entrevue, mais qu’on la lui avait plutôt imposée. Comment était cet homme ? Il avait paru à l’aise, mais peu souriant et pressé ; le meurtre de Saldon ne l’intéressait pas. Galtier se laissa retomber en avant, et attrapa sa fiche.
Gerald Humphrey West — né en 1927 — Lawrence, Massachusetts. Nationalité américaine — Marié 1960 — Un enfant, né en 1962.
Maintenant, Galtier voyait aussi Mme West. Elle était à la soirée. Un instant, il imagina tristement le visage de l’enfant, et reprit ses notes.
Études : néant — Sans profession jusqu’à vingt-sept ans — Formation de comptable — Embauché dans une entreprise en 1957 — Faillite — À nouveau sans profession — En 1960, épouse E.R. Custon, fille de H. J. Custon, industriel des fours à pétrole. À la mort de son beau-père en 1963, prend sa succession à la direction de sa firme, la Texas-United-Thermotechnics — Inc.
Il commençait à comprendre pourquoi Vuillard avait pris instinctivement des notes assez détaillées sur cet homme. Et la femme ?
Evelyne Rose West, né Custon. 1920, Illinois. Principale actionnaire de la Texas-United-ThermoTechnics — Inc., par héritage paternel.
Galtier prit une cigarette. Tout cela me semble former un pertinent paquet d’horreurs, murmura-t-il. Un scénario absolument désolant : à bout de ressources, Gerald West choisit de séduire Evelyn Rose Custon. Elle a sept ans de plus que lui, et surtout, elle est dénuée de grâce, moche comme tout. Et cela, c’était très important. D’habitude, Galtier se donnait pour règle de ne pas juger l’apparence de ceux qu’il croisait. Il y a un mois, il s’était encore empoigné durement avec son collègue Fougeret à cause de cette grosse fille qu’il massacrait d’insultes pendant l’interrogatoire. Il avait serré Fougeret au col et il l’avait balancé contre la porte. Fougeret était un sale type et le balancer l’avait soulagé. Mais l’histoire avait été loin, et avait manqué très mal tourner pour lui. Dans ce cas précis pourtant, il était indispensable de dire que Mme West était moche comme tout. L’expression inoffensive, c’était tout ce qu’on pouvait trouver à dire pour elle. Ce n’était pas très difficile d’imaginer comment tout avait dû se passer, cela avait dû être pathétique à force de banalité.
Galtier se leva et récita à voix basse. La femme parvient à quarante ans, elle a perdu tout espoir de faire une fin. Dieu, quelle expression ! Quand soudain, éclair dans les ténèbres, Gerald apparaît qui se consume à ses pieds. Bien. Ce spectacle affreux lui noue le ventre et embrase son esprit. Bien. Evelyn Rose, qui connaît la minceur de son charme et l’importance de son capital, reste digne et tient la distance. Premier temps, elle éprouve la résistance de l’homme dont les flammes de l’amour ravagent terriblement les entrailles. Deuxième temps, la fatalité est là qui veille. Un jour, elle le regarde, elle est vaincue, c’est lui, c’est elle, etc. C’est une imbécile, elle l’épouse. Pire, elle a un enfant, le pacte est scellé. Lui, bien sûr, travaille dur dans la firme de son beau-père. Et puis tout à coup c’est le miracle. Le patron meurt. Joie. La fille hérite de la majorité des parts et installe Gerald à la tête de la Texas United. C’est un moment d’une grande beauté.
Galtier alluma une nouvelle cigarette et continua en tournant dans la pièce : mais voilà, il reste toujours un petit fond de méfiance qui résiste, même dans la plus généreuse des âmes. C’est ainsi que Mme West ne partage pas son paquet d’actions. Non. Elle le protège, elle le couve. Tout est à elle, l’argent, la firme, l’époux. Et que Gerald vienne à lui manquer de respect, à lui déplaire, qu’il vienne à n’importe quoi, elle le défait d’une parole, elle le range aux accessoires. Gerald n’est rien.
Galtier ferma les yeux et tenta de se rappeler si Mme West avait tout compte fait l’air aussi inoffensif que cela.
Au pire, reprit-il, Gerald a fait descendre son beau-père en 1963, soit qu’il l’ait fait lui-même, soit qu’il en ait chargé un petit tueur. Ou un grand tueur, ou un gros, peu importe, pourquoi faut-il toujours que les tueurs soient petits ?
La chose s’ébruite dans le milieu. Ou si elle ne s’ébruite pas, elle transpire, elle sue, elle se respire, elle se devine. Bien. Les anciens amis de West ne peuvent manquer de sourire à voir cet ancien minable à la tête de la Texas United. Surtout pour cause de mort de son beau-père. Le coup semble trop beau, bon à exploiter, il y a quelque chose à faire avec. En 63, on en parle la nuit dans les bars. Mais West est fort, et continue à s’imposer dans le milieu. Personne n’ose vraiment. Alors ? Qu’est-ce que Gaylor et Louis ont pu lui dire, publiquement, dans l’inconscience démente d’un soir de beuverie ? Galtier imagina la voix sourde et lente de Gaylor accuser l’homme, marteler des menaces, des insultes. On les saisit, on les cogne, mais Hurst appelle à l’aide. On les signe d’un coup de rasoir sur les bras, pour qu’ils se souviennent, et ce sera pour la prochaine fois. Il n’était d’ailleurs sûrement pas question de finir le travail ce soir-là devant tout un parterre de témoins. C’était pour plus tard. Mais Gaylor et Louis s’échappent. West ne les craint pas, mais il a une humiliation à faire payer, tôt ou tard. Ou bien alors, une rumeur renaît depuis quelque temps, et West se souvient des menaces du peintre. À voir.
Ou bien c’est beaucoup plus simple. West n’a pas tué son beau-père. Simplement il n’entend pas risquer sa situation. Et Louis a pu faire d’autres photos, et bien plus compromettantes encore. West les réclame-t-il ? Est-ce que Louis refuse ? Est-ce qu’il en demande de l’argent ? Et Gaylor ? Est-ce qu’il sait quelque chose du patron des fours à pétrole ? Quel intérêt aurait-il eu à faire chanter West, si longtemps après ? Sûrement pas l’argent. On peut imaginer que Louis a cherché à jouer un coup tout seul en apprenant l’arrivée de l’Américain à Paris. Bien sûr c’est possible. Il y a un air de vérité là-dedans, mais d’où vient-il au juste ? Galtier passa sa main sur sa joue, longuement. Toujours l’Américain à Paris. Tout vient de lui. Tout retourne à lui. Il donnera lui-même les détails. Il suffit de le mettre à terre.
Le plus dur était fait. Il rassembla rapidement les clichés. L’homme était encore au Crillon pour une semaine. Il le convoquerait ici, dans ce bureau où il ne pourrait se raccrocher à rien. Il n’y avait que Soler pour s’y trouver bien.
Cela recommençait. La seule pensée de Soler lui embuait le front, lui tendait les muscles. Dire que Soler l’avait vu, dire qu’il avait vu sa lassitude, la lassitude de l’inspecteur dans l’obscurité, la lassitude répandue, comme celle d’une fille, d’un égaré.