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Les Jeux de l'amour et de la mort

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Les Jeux de l'amour et de la mort
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Il lâcha ses compagnons ; il voulait déjeuner seul. Cela faisait un tel temps qu’il n’avait pas eu envie comme aujourd’hui de se jeter sur la nourriture. Ensuite il le regretta. Ce ragoût de comptoir avait été infâme et il en avait avalé sans discernement des quantités impossibles. Il avait cru qu’aujourd’hui, rien ne pourrait lui faire du mal. Il regagna son bureau à pas lents, abandonnant derrière lui une partie de son énergie du matin. Mais cette discrète pesanteur était juste ce qu’il fallait pour travailler équitablement sur les quelque trois cents personnages qui allaient à présent défiler sous ses doigts.

Jean-François Champollion. Cela avait tout de même fini par revenir.

XIII

Il réussit à la perfection le lancer de ses clefs sur la table, et tout aussi bien celui de sa serviette sur le siège d’angle. Il n’y avait rien à y redire. C’est pourquoi il jeta sa boîte d’allumettes sur le rebord étroit de la fenêtre, à une distance de plus de quatre mètres. Avec un petit bruit délicieux, elle s’y cala avec une précision militaire. Et ça, il n’y avait pas beaucoup de personnes qui pouvaient dire l’avoir fait. Ce rebord de fenêtre était très étroit, et l’opération ne supportait pas la moindre approximation. Un jour très faste, Galtier l’avait réussi de la main gauche. Il préféra ne pas s’y risquer aujourd’hui, estimant qu’il avait assez tiré sur sa chance.

Vuillard avait déposé sur sa table trois cent douze paquets de photos, qu’il répartit comme autant de cartes. Face et profil de chacun des invités. Lequel avait pu participer à la fameuse nuit du Company ?

Il étudia d’abord longuement les trente et un clichés trouvés chez Louis. Il y avait des extérieurs qui évoquaient dans leurs cadrages un peu tremblés ces interminables discussions d’ivrognes qui s’achèvent à l’aube sur le trottoir, devant le bar qui a tiré ses grilles. Même alors, avec sa barbe naissante, sa chemise démolie et son regard épuisé, Gaylor gardait une densité admirable et chacune de ses attitudes arrachait l’adhésion. Il y avait dans les allures de cet homme on ne sait quelle grâce géniale qui défiait toute imitation et toute analyse. Il n’était pas possible, même en regardant de très près, de savoir à quoi ça tenait, comment c’était fait. On avait seulement l’impression que malgré sa carrure, il était plus léger que les autres, mais avec des gestes plus lents, comme retenus par des morceaux de plomb à l’extrémité de chacun de ses doigts. Un contraste d’apesanteur et de ralenti. Un peu songeur, Galtier faisait glisser les photos du bout de l’index. C’était une sacrée figure et il le concédait volontiers. Et les photos elles-mêmes étaient remarquables, même si on sentait sur beaucoup que l’œil ivre et le bras engourdi avaient nui à leur netteté. À vingt ans, Louis avait déjà un drôle de talent. Galtier pianota sur la table et alluma une cigarette. Sur l’un des extérieurs, on voyait se refléter dans le trottoir gras, baveuses mais lisibles, les deux dernières lettres de l’enseigne au néon du bar. NY Le Company. C’était presque l’aube et on pouvait distinguer le décor intérieur, avec des tabourets fixes, des tables rondes à pied central, des images de chevaux sur les vitres. Galtier reprit les vues d’intérieur. Après un moment il en tenait six attribuables sans l’ombre d’un doute au Company. Bien sûr il pouvait s’agir d’une autre affaire que de celle de la nuit du Company, mais il chercherait d’abord sur celle-là. Tout de même ce soir-là, ils devaient en tenir une bonne. Qu’est-ce qu’ils avaient bien pu foutre ces deux insensés ? Qui avaient-ils pu provoquer ?

Galtier réétala les six photos en les faisant claquer sur le bois. C’était parmi elles qu’on trouvait Gaylor torse nu et en cravate. La tête d’un homme qui a bu comme un cinglé. Suffit avec Gaylor. Il s’agissait de s’occuper des autres à présent.

On pouvait identifier douze personnes, et encore trois autres, mais coupées à la hauteur des yeux, et une presque de dos. Seize en tout. L’une d’elles était sûrement John Hurst, le patron, et Galtier l’élimina. Une autre était l’inévitable entraîneuse, on la retrouvait sur les genoux de tout le monde, avec l’air de se morfondre. Galtier l’élimina, et aussitôt la rattrapa et la replaça avec les autres. L’entraîneuse était un homme. Pas une femme n’aurait eu des genoux semblables. Un peu plus et je le laissais filer, murmura Galtier. L’apparence est une chose idiote. Il faut que je me méfie.

Détail après détail, Galtier dressa les portraits les plus précis possibles des quinze compagnons de Gaylor. Trois semblaient très riches et ils le montraient. Il y en avait un autre qui incarnait le type rudimentaire du gangster et qui le faisait sourire. En costume rayé, avec une cravate courte et large, un chapeau clair à bande, la pochette, le cigare. Une camelote complète, songea-t-il.

À 6 heures moins 10, il leva la tête, les portes claquaient, le commissariat se vidait. Galtier fuma, renversé sur sa chaise, en attendant que s’écoule la masse agitée de ses collègues. Quand il reconnaissait le pas arythmique de Perrot, il savait que c’était la fin, là où s’accrochent les oiseaux un peu fous qui défont la belle harmonie des formations en v. Ensuite ce serait le silence.

Alors seulement il fit défiler les trois cent douze visages de la soirée Gaylor. Quelle chance avait-il d’en reconnaître un ? Et quelle chance avait-il que cela signifie quelque chose ? Il éjectait au passage tous ceux qui avaient moins de trente-cinq ans, au total cent-trois. Restaient cent-vingt-huit hommes et soixante-et-onze femmes, susceptibles d’avoir connu le Company et voulu supprimer Gaylor.

Dans un premier temps, Galtier laissa les femmes de côté, et redisposa les cent-vingt-huit figures masculines. Ça n’allait pas être facile de chercher parmi ces visages vieillis une des têtes originales du bar de Frisco. Pour chacun des invités, il fallait confronter en vis-à-vis les quinze portraits du Company. Galtier posa l’opération. Cela faisait mille neuf-cent-vingt examens, sans la moindre certitude de trouver un collage. À moins que l’homme n’ait été un habitué de chaque soir, il y avait tout de même peu de chance pour que Louis ait fixé sur ses films celui qui allait lui faire la peau plus de vingt ans plus tard.

Quand Galtier frappa du plat de la main sur la table, il était plus de 1 heure du matin. Mais il n’y avait aucun doute. Il avait mis cinq heures à trouver la correspondance entre Frisco et Paris, mais elle ne faisait aucun doute. Toute le reste du visage avait été bousculé par le temps, déplacé, épaissi, mais il était impossible de ne pas reconnaître ces lèvres, surtout la supérieure qui partait en avant et recouvrait un peu celle de dessous, comme une moue enfantine. Les yeux étaient froncés, serrés sur la base du nez, le cou de la même largeur que le maxillaire. Jeune ou vieux, il était laid. Au Company, il avait trente-six ans. Il était dans l’angle de la photo, adossé à une colonne, bras croisés. Sa chemise était défaite, un pan tombait sur son pantalon, le nœud papillon était dénoué et coulait le long du col, prêt à tomber. D’une main il tenait un verre vide, le pouce placé à l’intérieur. Un garçon qui devait avoir moins de vingt ans dormait debout sur son épaule, prenant appui comme sur un arbre. L’autre semblait se tenir un peu de côté pour le soutenir. Galtier approcha la photo de la lampe. Sur la cuisse du petit, il y avait une chaîne qui pendait, avec au bout quelque chose qui avait vraiment l’air d’un rasoir à lame courbe. On pourrait vérifier à l’agrandissement, mais Galtier en était déjà certain.

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