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Les Jeux de l'amour et de la mort

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Les Jeux de l'amour et de la mort
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— Mon Dieu non, dit-elle. Les hommes sont ainsi fabriqués, on ne peut les contraindre à la sagesse. Gerald est un nerveux, il fallait qu’il se dépense. La vie chez nous, vous comprenez, est plutôt sévère. Il n’y était pas habitué. Et pour ma part, j’ai…

— Ça suffit Evelyn, coupa Gerald. Tu peux retourner dans ton bain. Je crois qu’à présent, l’inspecteur est soulagé. Cela lui faisait peine de risquer de briser la sérénité d’un ménage. C’est ainsi que vous dites, non ? Un « ménage » ?

Mme West se levait.

— Un instant madame je vous prie, dit Galtier. Il y a plus grave. Et puisqu’ici tout semble se régler en famille, j’aimerais que vous nous teniez compagnie encore un moment. (Docile, Mme West se rassit et sourit à Gerald.) Oui, il y a beaucoup plus grave. Le 3 octobre 1963, votre père décède, libérant opportunément son siège à la Texas United pour votre époux. Le 10 octobre, dans un bar pourri où Mr West a ses habitudes, le Company, R.S. Gaylor et un jeune ami français commettent une imprudence telle qu’on les retrouve cisaillés. Peut-être avec ce rasoir qui pend à la ceinture du jeune compagnon de votre mari, celui qui ressemble à James, et qui dort sur son épaule. Menacés gravement, Gaylor et son ami Louis fuient l’Amérique. Vingt-deux ans plus tard, on cherche à tuer le peintre au cours d’une soirée où quantité d’indésirables peuvent se glisser. Quelques jours plus tard, Louis se fait assassiner. Tout cela dans la semaine où vous avez l’idée d’un voyage d’agrément en France. Qui a décidé ce voyage ?

— Moi, dit Gerald en riant.

— Qu’étiez-vous venu faire ici ?

— Goûter votre cuisine, délicieuse d’ailleurs. La réputation de ce pays sur ce point n’est pas surfaite, c’est déjà quelque chose. Mais quant à sa police, je suis très désappointé.

— Parlez-moi plutôt de la mort de M. Custon père.

— Vous êtes lamentable, lâcha West. Tout à fait lamentable. Je ne peux même pas vous faire l’offense de croire que vous avez imaginé cette histoire tout seul. Non, vous l’aurez lue quelque part, copiée dans un livre. Evelyn je t’en prie, explique-lui la mort de Pope.

— Il pense que tu l’as tué ?

— Bien sûr qu’il le pense. Ce serait très naturel. Chez nous, c’est monnaie courante.

— Lorsque Pope est mort, enfin lorsque mon père est mort, il vivait depuis deux ans en Floride avec ma mère. Il avait décidé depuis mon mariage de se donner un peu de repos, et il avait quitté Frisco. Les hommes sont comme ça. De là-bas, il réalisait les opérations vitales de l’entreprise mais pour le reste, il avait délégué ses responsabilités à son vieil associé Graham. Il a attrapé du mal en voulant prendre un bain de minuit sous la pluie, après quelques verres de trop. Mame voulait le raisonner mais il n’y avait rien à faire. Ils sont partis à plusieurs, et il s’est évanoui dans l’eau. Mame pourrait vous le raconter, elle les accompagnait. On l’a transporté à Miami, mais il est mort le lendemain.

— Ça va Evelyn, c’est bien. N’en parle pas trop, tu sais combien cela te déchire. Voulez-vous un cigare inspecteur ? Non ? C’est encore trop tôt bien sûr. Ah si vous aviez fréquenté Frisco en 1963, vous apprécieriez autrement. Et au passage vous auriez appris utilement que tous les Américains ne bâtissent pas nécessairement leurs nids sur un tas de cadavres, qu’ils ne chaussent pas nécessairement des guêtres blanches à boutons noirs, qu’ils ne crachent pas nécessairement par terre et ainsi de suite. Et si je voulais en outre être très français, je vous poursuivrais pour diffamation, mais j’ai bien d’autres choses à faire qu’à me soucier de vous.

En tordant ses lèvres, West tira de sa poche un long rasoir courbe et en éjecta la lame. Souvenir, souvenir, chuchota-t-il, en se nettoyant les ongles d’un geste précis.

— Range-le, tu vas te faire mal, dit Evelyn en frissonnant.

— Garde donc ta sollicitude pour l’inspecteur, dit West. C’est lui qui va se faire mal.

Vuillard risqua un regard vers Galtier. La journée, la semaine entière sans doute, allaient être atroces. Il n’osait même plus ciller ni respirer ni rien faire qui puisse signaler matériellement sa présence. Il voyait très bien sur le visage de Galtier que les muscles des mâchoires tremblaient par secousses. Il dit : va m’attendre dehors.

Vuillard fila comme un lézard qui va retrouver la chaleur. Galtier attendit que la porte claque et que Evelyn disparaisse dans la salle d’eau pour arracher son regard du sol et le lever vers West. Cela lui fit vraiment du mal de relever les paupières, comme si on les lui avait attachées.

— C’est bien, dit-il enfin. J’ai manqué, je le sais, à toutes les règles élémentaires de l’enquête. Je vous prie de m’excuser et je vous demande de l’oublier. Vous jubilez et vous en avez le droit. Je ne peux rien faire contre ça.

— Je vais vous aider inspecteur. Ramassez votre photo. Servez-vous en pour caler votre bureau. Personne n’est hors d’atteinte des assauts de la stupidité, ni vous ni moi, une sorte d’arriéré à payer régulièrement. Evelyn vous dirait : faut que ça se fasse.

West lança son rasoir et le rattrapa au vol. Et sans regarder Galtier, il lui tendit la main de côté.

Vuillard attendait en bas de l’hôtel. Il regarderait la circulation autour de l’obélisque le plus longtemps qu’il le pourrait. Il entendit les pas de Galtier derrière lui, il ne se retourna pas, et ils se séparèrent avec un signe le plus vite possible.

Galtier ne se sentait pas capable de retourner maintenant au bureau. S’il y allait, il rencontrerait des gens, il crierait, il serait inabordable. Il n’aurait pas le courage d’être doux et d’être poli. De la Concorde, il gagna à pied le Luxembourg, et s’installa près du bassin sur une chaise en fer brûlante. Il resta comme ça, la pensée morte, enrayée. Cerveau à faire entièrement réviser, murmura-t-il. Tout est foutu, tout est à refaire. Plus rien ne marche, il faut tout démonter, tout foutre en l’air. Des tonnes de pièces à changer. Il ferma les yeux et chercha à ce que ses paupières demeurent complètement fixes. Le mieux serait de s’endormir là, cela le laverait.

Mais qu’est-ce qui lui avait pris ? Qu’est-ce qui avait bien pu le précipiter dans cette vase ? D’habitude il était tellement avisé, tellement juste. Et cette fois, il avait été s’ensevelir avec détermination, avec foi, avec bonheur. Quelques minutes encore avant qu’il ne comprenne qu’il perdait pied, il était fiévreux de certitude. Il n’avait fait que des mouvements rapides, incontrôlés, et cela n’avait fait que l’enfoncer encore plus vite dans son trou. Il fallait espérer que Vuillard reste discret. Chance encore que West ne cherche pas à le poursuivre en justice pour préjudice moral. Il en avait le droit et Galtier à sa place n’aurait pas laissé passer l’occasion. Il avait accusé et insulté sans la moindre preuve et maintenant il avait honte. Il s’était couvert de ridicule sur toute la ligne, au point d’en être asphyxié. « Ne dis rien Vuillard, surtout tu me laisses faire. » Quelle farce ! Mais nom de dieu qu’est-ce qui lui était passé par la tête ? C’est depuis qu’il avait trouvé ces sales photos chez Louis. Le hasard est une vraie vacherie. Il suffit que deux hasards se rangent un jour l’un à côté de l’autre pour qu’on s’imagine qu’ils indiquent la vérité. Trois, c’est encore pire. Plus question de coïncidence, c’est le Destin, le doigt de Dieu. Le doigt de Dieu dans l’œil de l’inspecteur, compléta Galtier avec un demi-sourire. Foutaises. D’habitude il ne serait pas précipité comme un buffle enragé. Galtier sentait ses mâchoires trembler. Il fallait qu’il les détende et qu’il ferme les yeux. Entraîné par une chaîne d’images flottantes et grotesques, il s’endormit quelques minutes. En suivant le bord d’un trottoir, il glissa et se rattrapa brutalement avec une secousse au ventre. Galtier tressaillit et rouvrit les yeux. La vieille affaire de la marche ratée. Allons. C’était clair, il n’arriverait même pas à dormir, il ne fallait pas compter dessus. Il n’avait plus qu’à se résoudre à se demander sans cesse pourquoi il avait fait l’imbécile.

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