Angélique et le Nouveau Monde Part 1
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Серия: Angelique #13
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Angélique et le Nouveau Monde Part 1». Краткое содержание книги:
Des pipes étaient au coin des lèvres, un verre ou un gobelet à portée de chaque main. Le jeu des couteaux dépeçant les pièces de viande paraissait fort actif. Les mâchoires allaient bon train. Les langues aussi. Le brouhaha des conversations en rauque langue indienne s'accommodait du clapement des lèvres happant la nourriture, pour former un bruit de fond continu que coupait, de temps à autre, un éclat de rire explosant comme un coup de tonnerre. Puis l'on se reprenait à manger et à discourir dans le même grondement sourd. Elle distingua au centre de la table le Sagamore Mopountook essuyant ses mains à ses longues tresses et non loin le Huron Odessonik coiffé du feutre galonné d'or du lieutenant de Falières. Angélique crut qu'elle était tombée en plein campement indien. Mais les chefs indiens n'étaient là que conviés, selon l'usage, à la table des Blancs et c'étaient bien des Blancs qui, malgré quelques apparences déconcertantes, se restauraient en cette fin de journée d'octobre pour fêter une rencontre d'autant plus fortuite qu'elle avait lieu en un point quasi ignoré de continent, entre des personnes qui, venues de différentes directions, avaient eu chacune, en secret, le désir d'éviter l'autre ou de l'écharper. Sous l'apparente cordialité, l'on se guettait. La tension, le choc des pensées contraires ne s'extériorisaient pas. Le comte de Loménie-Chambord était peut-être sincère en affirmant qu'il s'estimait heureux de cette rencontre pacifique avec le comte de Peyrac, mais Don Juan Alvarez, le capitaine espagnol de ce dernier, assis, sombre et dédaigneux, entre un Indien et un Français, s'irritait de la présence de ces envahisseurs en un lieu que les décisions du Pape avaient depuis 1506 et pour l'éternité des temps dévolu aux sujets de Leurs Majestés Très Catholiques le roi et la reine d'Espagne. L'Irlandais O'Connell, rouge comme une tomate, méditait sur les explications qu'il devrait fournir un peu plus tard sur cet envahissement à son maître le comte de Peyrac ; les deux ou trois coureurs de bois français venus avec celui-ci du Sud du Dawn-East préféraient ne pas avoir à fournir d'explications, quant à leurs occupations au cours de l'année précédente, aux deux ou trois coureurs de bois leurs amis, venus du Nord, qui, certains comme L'Aubignière, s'étaient dirigés vers le poste de traite du Kennebec avec la vague idée d'y rencontrer le nouveau trafiquant de fourrures, mais non point les soldats et les officiers de Sa Majesté Louis XIV.
Quant au très vieil Eloi Macollet qui, voici deux lunes, avait échappé aux soins dévoués de sa belle-fille, au village de Levis, près de Québec, et avait pagayé au profond de la forêt à l'intention ferme de ne plus revoir personne, non, personne d'autre que des ours ou des élans, à la rigueur quelques castors, il se disait que l'Amérique n'était vraiment plus un lieu pour les gens qui aiment la solitude. C'était un pays complètement « gaspillé ». Son bonnet de laine rouge, garni de deux plumes de dindon, enfoncé jusqu'à ses sourcils broussailleux, le vieux remâchait, ainsi que son tuyau de pipe de bruyère, sa déconvenue, mais l'alcool aidant, au troisième verre, ses yeux avaient recommencé à pétiller joyeusement et il se disait qu'au moins sa belle-fille ne viendrait pas le chercher ici et qu'en attendant il n'était pas désagréable de se retrouver avec de bons amis à un « napéopounano » dans les règles, le « festin de l'ours » qu'on ne partage qu'entre hommes, selon les rites, après avoir insufflé du tabac dans les narines de la bête et avoir jeté dans le feu une bouchée de viande et une cuillerée de graisse pour la chance.
Pont-Briand, qui avait tué l'ours, avait été le premier à en manger, prélevant le morceau autour du cou et distribuant la fesse, un régal, à ses amis. C'était l'automne, la saison où les ours nourris du fruit des bluets sont particulièrement savoureux. À peine le vieux achevait-il ses réflexions qu'il faillit s'étrangler avec un osselet et le cracha en jurant. Il avait cru à travers la fumée apercevoir sa belle-fille se dressant devant lui. Mais non ! Ce n'était pas Sidonie, mais c'était quand même une femme et elle se tenait sur le seuil, les regardant.
Une femme dans un « napéopounano » ! Quel sacrilège ! Une femme au creux de la plus déserte région du Sud de la Chaudière, là où l'on n'aime guère descendre lorsqu'on vient du SaintLaurent, où l'on ne monte jamais lorsqu'on est des rivages de l'Acadie, sur l'Océan, où l'on éviterait de se fourvoyer s'il n'y avait de temps à autre quelques hérétiques à aller scalper en Nouvelle-Angleterre.
Le vieux poussa des cris inarticulés en se débattant parmi les volutes de fumée et les vapeurs épaisses de la bouillie de maïs. Son voisin, François Maupertuis, le rabattit sur son siège.
« Tiens-toi tranquille, grand'père ! »
Le Sagamore leva la main et parla solennellement en désignant la femme. Il racontait une obscure histoire de tortue et d'Iroquois et il disait que cette femme avait vaincu la tortue et avait le droit de s'asseoir parmi les guerriers.
Ainsi donc ce n'était plus un « napéopounano », le festin des hommes, mais un « mokouchano », et cela ne valait pas la peine de courir si loin pour éviter de rencontrer un jupon. D'ailleurs ces Métallaks des lacs Umbagog sont les plus imbéciles parmi les Algonquins, des chasseurs bien sûr, car c'est le paradis du gibier par là, mais les plus stupides des Indiens, car on ne pouvait leur apprendre le simple signe de croix.
– Tais-toi donc, vieux gâteux, lui cria François Maupertuis, en lui enfonçant son bonnet jusqu'aux yeux, tu n'as pas honte d'insulter une dame ?
La barbe de Maupertuis était tout agitée d'indignation et d'excitation. Il trouvait Angélique très troublante dans son apparition à travers les voiles bleutés de la fumée du tabac, avec ses cheveux clairs et brillants, sur lesquels la lumière du soir, venant de la porte ouverte, jetait une lueur dorée. Il la reconnaissait à peine. Pourtant il était venu avec elle de Gouldsboro, en caravane. Mais elle n'était plus la même avec sa chevelure libre, et drapée dans ce grand manteau couleur d'aurore.
Elle semblait descendre d'un cadre, d'un de ces tableaux qu'on voit chez M. le gouverneur à Québec, avec ses cheveux sur les épaules et sa main blanche sortant d'un petit revers de dentelle et posée contre le bois rugueux. Elle lui apparut fragile, et non plus la cavalière infatigable des semaines passées.
Le coureur de bois voulut se porter à son secours, se prit les pieds dans son escabeau et tomba la tête la première sur le sol de cailloutis. Tout en tenant son nez meurtri, il accusait l'eau-de-vie traîtresse d'O'Connell. Cet Irlandais devait y mettre de l'orge fermentée et des racines bouillies pour la rendre si brutale.
Angélique, hésitant entre le rire et l'effroi, se disait que tout compte fait, même lorsqu'elle présidait jadis aux destinées de la taverne du Masque Rouge, elle n'avait jamais contemplé une aussi belle assemblée de mâles. Et parmi lesquels, le sien ne lui semblait pas le moins redoutable !...
Il n'avait pas encore remarqué son entrée. Il était assis tout au bout de la table et fumait sa longue pipe hollandaise s'entretenant avec M. de Loménie. Lorsqu'il riait, on voyait l'éclair de ses dents serrées autour du tuyau de la pipe. Son profil noir et abrupt se détachait sur les flammes dansantes du foyer.
Il y avait dans ce tableau quelque chose qui rappelait irrésistiblement à Angélique des images passées : le grand comte de Toulouse recevant au palais de Gai Savoir ses hôtes parmi le faste de la vaisselle d'or et des mets luxueux. Il présidait ainsi et, derrière lui, les flammes de l'âtre monumental à la plaque armoriée, au fronton sculpté, se tordaient et projetaient leurs clartés joyeuses sur les velours, les cristaux et les dentelles... Ici on aurait dit la parodie de ces temps heureux. Tout semblait concorder pour faire mesurer à Angélique l'abaissement dans lequel, lui et elle, au cours des années, avaient été jetés. Ce n'étaient plus de gracieux seigneurs et de gentes dames qui s'asseyaient désormais à sa table, mais des êtres de toutes conditions : des coureurs de bois, des sauvages, des soldats, et même, parmi les officiers, on sentait la touche grossière que confère une existence rude, dangereuse, uniquement tournée vers les péripéties de la guerre et de la chasse. Même la distinction du marquis de Loménie se diluait dans ce concentré d'éléments par trop virils : tabac, cuir, gibier, alcool, poudre à feu. On découvrait qu'il avait lui aussi la peau hâlée, les dents carnassières, le regard rêveur et fixe du fumeur de pétun. On découvrait que Joffrey de Peyrac était lui aussi accordé à ce monde brutal. La mer, les tempêtes, la course, les batailles incessantes, les combats sans merci, la lutte menée chaque jour, l'épée ou le pistolet au poing, pour faire triompher des ambitions, dominer des nommes, atteindre un but, vaincre une nature extrême : désert, océan ou forêt, avaient accentué en lui ce côté aventureux qui se devinait parfois, jadis, sous les élégances du grand seigneur et les gestes mesurés du savant. Devenu chef de guerre par nécessité, mais aussi par goût, il avait fait sa vie parmi les hommes.