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Angélique et le Nouveau Monde Part 1

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Angélique et le Nouveau Monde Part 1
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Elle renversa en arrière son cou ravissant et éclata de rire... Tous, y compris Loménie, la regardaient avec enchantement. Le rire d'Angélique leur révélait sa présence féminine avec une réalité troublante.

Peyrac serra les mâchoires. Il l'avait observée avec passion, subissant son charme, mais maintenant il se sentait envahi de colère contre elle, lui en voulait de sa séduction éclatante, de ses regards et de son fou rire, et de son attitude teintée de coquetterie envers Loménie. L'homme lui plaisait, c'était visible ! Et puis elle avait trop bu. Qu'elle était belle, mordious !

Ce rire remuait du bonheur au fond des cœurs.

Non ! décidément, on ne pouvait lui en vouloir d'être si belle et d'attirer tous les regards. Elle avait été créée pour éblouir...

Il saurait lui rappeler, cette nuit, qu'elle n'appartenait qu'à lui seul !... Clovis l'Auvergnat, gnome ténébreux, en bonnet de laine, surgit soudain aux côtés de Peyrac. Il portait un mousquet sous le bras.

– J'm'en va abattre la jument, monsieur le comte, chuchota-t-il. Peyrac lança encore un regard dans la direction d'Angélique. Si elle était un peu folle, en revanche, à Loménie, on pouvait faire confiance.

– Bien, je t'accompagne, dit-il en se levant.

Chapitre 12

Angélique sursauta si fort que Loménie, surpris, avança la main comme pour la retenir.

– Ce n'est rien, balbutia-t-elle, mais est-ce que ?...

Elle venait de s'apercevoir que la place de son mari était vide. Elle se dressa d'un bond.

– Excusez-moi, il faut que je me retire...

– Déjà, madame, nous en sommes tous désolés ; ne pouvez-vous pas rester encore un peu ?

– Non, non, il faut que je dise deux mots à M. de Peyrac... et je vois qu'il est sorti.

– Permettez-moi au moins de vous accompagner.

– Non, je vous en prie... Restez avec vos amis... Je peux très bien...

Mais Loménie se comporta comme doit le faire tout galant homme à l'égard d'une aimable femme qu'il devine légèrement prise de boisson. Sans insister, il ne l'en soutint pas moins jusqu'au seuil, lui ouvrit la porte et ne la quitta que lorsqu'il se fut assuré que l'air du dehors lui avait fait du bien et qu'elle se tenait sur ses jambes et se trouvait à deux pas de son habitation.

Dès qu'il l'eut quittée, Angélique se jeta à travers la cour. Celle-ci était plus encombrée que jamais.

Angélique se fraya un passage sans douceur jusqu'à la porte de la palissade. Elle aperçut son mari qui descendait vers les prairies basses au bord du fleuve avec à ses côtés la silhouette courte du forgeron auvergnat portant un mousquet.

Elle s'élança en courant.

Il n'était pas facile de circuler parmi les souches traîtresses, elles-mêmes tout enchevêtrées par des plantations de haricots grimpants.

Angélique s'y prit les pieds et tomba rudement sur les genoux. Elle jura comme un larron. Mais le choc la dégrisa un peu. Relevée, elle prit le temps de poser le pied avec plus de prudence. Elle tremblait d'impatience. Elle craignait d'arriver trop tard... En ombres noires sur le couchant étincelant, elle voyait se profiler les silhouettes des chevaux broutant l'herbe rare née des vases desséchées.

Enfin elle fut à portée de voix.

– Joffrey ! Joffrey !

Le comte se retourna.

– Vous allez tuer Wallis ?

– Oui !... Qui vous en a prévenue ?

Angélique dédaigna de répondre. Elle suffoquait, hors d'elle-même. Elle ne pouvait voir le visage de Joffrey de Peyrac, à contre-jour, et il lui semblait qu'elle haïssait cette forme d'homme noire et opaque, dressée devant elle, comme un roc.

– Vous n'avez pas le droit d'agir ainsi, cria-t-elle. Pas le droit. Sans m'en prévenir... J'ai porté... oui, j'ai porté cette bête jusqu'ici, au prix de difficultés et de fatigues inouïes. Et voici que vous allez anéantir tout d'un geste.

– Ma chère je m'étonne que vous preniez sa défense. La jument a prouvé qu'elle était une bête vicieuse et indomptable. Par sa panique hier, devant la tortue, elle a failli être la cause de votre mort et de celle de votre fille. Et en brisant sa longe, le soir, elle vous a contrainte à une recherche qui aurait pu fort mal se terminer...

– Qu'importe ! C'est à moi d'en juger. Cela ne vous regarde pas...

Son souffle continuait d'être haché et sa voix frémissante.

– Vous me l'aviez confiée pour que j'en vienne à bout et j'y suis parvenue. Simplement, il y a eu le bruit de la chute d'eau qui l'empêchait d'entendre ma voix. Et l'odeur impossible de ces Indiens qu'elle ne peut supporter. Tout comme moi, d'ailleurs. Je comprends Wallis. Ce n'est pas elle qui est coupable, c'est le pays. Et vous alliez l'abattre sans même m'en avertir ! Ah, je ne pourrai jamais m'entendre avec l'homme que vous êtes devenu... j'aurais mieux fait de...

Angélique eut un hoquet. Elle crut qu'elle allait éclater en sanglots. Elle se détourna et s'enfuit aussi vite qu'elle pouvait dans un tel état de surexcitation qu'elle vola sans trébucher une seule fois.

Elle ne s'arrêta qu'à bout de souffle près d'un petit ruisseau où le couchant se reflétait. D'instinct, elle avait couru vers la lumière, là où la plaine et les montagnes se montraient encore tout embrasées par les rayons du soleil disparu. Elle avait tourné le dos à la nuit et au brouhaha du camp et, maintenant, dans le silence, le bruit de sa propre respiration lui paraissait énorme, comme amplifié. On aurait dit que tout un paysage grandiose et taciturne se figeait soudain pour écouter cette femme solitaire reprendre haleine.

« Décidément, je suis complètement saoule, songeait-elle. On m'y reprendra à boire de leur fichu alcool canadien !... Qu'ai-je donc raconté à M. de Loménie, tout à l'heure ?... Il me semble même que je lui ai dit qu'on m'avait vendue comme esclave au batistan de Candie ! Oh ! c'est épouvantable !... Et à Joffrey ? Comment ai-je pu lui parler sur ce ton ?... Et encore devant l'un de ses hommes, justement Clovis, le pire de tous !... Joffrey ne me pardonnera jamais. Mais pourquoi aussi ! Pourquoi est-il tellement... tellement... » Les mots la fuyaient. Sa vue était encore brouillée. Elle respira profondément et les battements de son cœur commencèrent à s'apaiser. Son grand manteau couleur d'amarante se gonflait sous les assauts du vent...

Au bord de l'horizon, de petits nuages gris perle, allongés, entassés, se confondaient avec les sommets des Appalaches. Vers l'ouest, peu à peu, les monts s'effaçaient, dans une brume couleur de safran. En revanche, la plaine allongée à ses pieds devenait sombre, mais d'une obscurité pétrie de lumière qui faisait songer à la translucidité fugace du mercure, sur des lieues et des lieues, et se rayait de mille lacs d'or pur d'un éclat insoutenable. Sous cette armure, sous ce voile épandu, aux approches de la nuit, Angélique devinait la vraie nature de cette terre abandonnée aux Arbres et aux Eaux, dans un renouvellement incessant et cependant stérile, et le lent mouvement des montagnes étirées jusqu'à l'infini lui donnait envie de gémir sourdement comme devant un mal immense. Pas une fumée ne s'élevait lentement d'un point quelconque pour trahir une présence humaine. Le désert ! La terre morte !

Elle tomba à genoux, accablée.

Près d'elle, des feuillages bordant le ruisseau exhalaient une odeur ténue, un peu acre, mais qu'elle reconnut. Elle s'en saisit, froissa la plante entre ses paumes.

– De la menthe ! De la menthe sauvage...

Soudain, elle plongeait son visage entre ses mains, se grisait de cet arôme enfin familier qui lui rappelait les bosquets de son enfance. Elle s'ébroua dans cette odeur avec une sorte d'exaltation et elle soupirait en passant sur ses joues, sur ses tempes, ses mains parfumées. Angélique regarda autour d'elle, lentement, et elle léchait sur ses lèvres la saveur du vent. Mais lorsque son regard atteignit la lisière du bois, elle détourna vivement la tête. Elle continua à fixer les montagnes lointaines, l'esprit vide, se demandant si elle avait rêvé. Qu'avait-elle donc vu briller à travers les troncs immobiles ? Des yeux !

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