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Angélique et le Nouveau Monde Part 1

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Angélique et le Nouveau Monde Part 1
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Avant de partir en caravane, Angélique avait demandé à son amie, Abigaël Berne, de lui couper un peu ses longs cheveux. Elle les portait sur la nuque, au bord des épaules, encadrant son visage de leur masse lumineuse. Ils étaient abondants et soyeux, largement ondes avec des boucles vaporeuses aux extrémités et une frange légère retombait sur son front que le soleil avait bruni.

Il y avait un peu de coquetterie et de provocation dans la façon dont Angélique de Peyrac aimait à se parer de ses cheveux. Car à l'or étincelant de leur teinte originelle se mêlaient déjà, bien qu'elle n'eût que trente-sept ans, de précoces cheveux blancs. Mais elle ne s'en désolait pas. En fait, elle savait que leurs reflets argentés ajoutaient un charme ambigu à l'éclatante jeunesse que conservait son visage.

Pour fixer dans sa chevelure un petit diadème surmonté de perles, elle alla se pencher sur le miroir du coffre.

Ce fut à cet instant qu'une ombre passa devant le parchemin jaunâtre de la fenêtre, et des doigts y grattèrent doucement de l'ongle.

Chapitre 10

Après une légère hésitation, Angélique souleva le loquet de bois et tira à elle un des battants de la petite fenêtre grossièrement façonnée.

Un homme était là, penché, avec un air de mystère et regardait autour de lui, comme s'il craignait de se faire remarquer. Elle reconnut le jeune Yann, le Breton qui faisait partie de l'équipage du Gouldsboro et que Peyrac avait emmené avec lui, car c'était un habile charpentier et un garçon plein d'endurance. Il souriait avec un peu de gêne. On aurait dit qu'il préméditait une plaisanterie. Soudain, il lui jeta tout à trac :

– Monseigneur veut faire abattre votre Wallis. Il dit que cette bête est vicieuse et il a décidé depuis hier de s'en débarrasser.

Puis il s'éclipsa. Angélique n'avait pas eu le temps de comprendre, à peine celui d'entendre. Elle se pencha pour l'appeler :

– Yann !

Disparu ! Elle médita, appuyée au chambranle ; l'avertissement du petit Breton commençait à pénétrer dans son esprit. En quelques instants, il y causa de fulgurants ravages. Ses yeux flamboyèrent. La colère lui fit battre le cœur avec tant de violence qu'elle faillit étouffer. Elle chercha sa mante en se heurtant aux meubles, car le jour avait baissé et la pénombre devenait épaisse... Abattre Wallis, sa jument qu'elle avait menée au port au prix de difficultés inouïes !...

C'est par de tels gestes que les hommes donnent aux femmes l'impression qu'elles ne comptent pas !... Et c'est là une sensation qu'un être humain bien constitué, fût-il du sexe faible, ne peut supporter sans révolte.

Ainsi, sans même l'informer, Joffrey voulait faire abattre Wallis ? Cette bête qu'elle avait conduite à s'en rompre les reins et les poignets, au péril de sa vie parfois ! Toute cette peine qu'elle s'était donnée pour la rassurer, la dresser, la plier à ce pays inculte, dont chaque parcelle semblait faire lever en cet animal hypersensible un effroi et une répulsion insurmontables ! Wallis ne pouvait supporter l'odeur des sauvages par exemple, ou celle des sous-bois de l'éternelle forêt que la main de l'homme n'avait jamais domestiquée. Elle souffrait dans sa chair et dans son esprit d'impondérables qu'on lui imposait : l'immensité, l'incivilisation des lieux, l'hostilité latente d'une nature fermée sur elle-même, et on aurait dit qu'elle éprouvait une souffrance physique à poser son fin sabot sur ce sol jamais labouré. Combien de fois Angélique avait-elle demandé au forgeron bourguignon qui suivait d'examiner ses fers ? Mais il n'y avait rien aperçu. C'était donc dans l'esprit de Wallis que se jouait le drame. Pourtant, sa maîtresse en était venue à bout, ou presque... Sur le point de traverser en trombe l'autre pièce, elle se retint. Elle devait tempérer un peu la violence de ses impulsions afin de ne pas causer de tort au jeune Breton. Il avait fait preuve d'un certain courage en venant l'informer, alors qu'il n'en avait pas été chargé. Joffrey de Peyrac était un maître dont on était peu porté à discuter les décisions. L'indiscipline et même les erreurs se payaient cher sous son commandement. Yann Le Couénnec avait dû beaucoup hésiter.

C'était un garçon d'une certaine finesse près de ses compagnons plus grossiers. Durant le voyage, il s'était souvent présenté pour offrir son aide à Mme de Peyrac, tenir la bride dans une côte, bouchonner sa monture à l'étape, et ils étaient devenus bons amis. Alors ce soir, apprenant que le comte avait donné l'ordre d'abattre la jument, il avait décidé de venir l'en avertir. Angélique se promit d'être calme lorsqu'elle s'expliquerait avec son mari, et de ne pas prononcer le nom du jeune homme.

Elle prit le temps de s'envelopper dans son manteau de taffetas rosé amarante, doublé de peau de loup qu'elle n'avait pas eu l'occasion d'étrenner. Mme Jonas leva les bras au ciel en la voyant.

– Prétendez-vous aller au bal, dame Angélique ?

– Non ! seulement rendre visite à ces messieurs dans l'autre habitation. Il me faut au plus tôt m'entretenir avec mon mari.

– Non, vous n'irez pas, protesta maître Jonas. Tous ces Indiens !... La place d'une femme n'est pas de se trouver seule au milieu de ces barbares !...

– Je n'ai que la cour à traverser, dit Angélique en ouvrant la porte.

Un tumulte effrayant lui sauta au visage.

Chapitre 11

Le jour n'était pas encore tombé. Une grande lueur d'or venue de l'ouest laissait régner une luminosité diffuse, poudrée, un brouillard coloré où se mêlaient poussière, fumée, vapeur. Des énormes chaudrons noirs posés sur les trois foyers s'échappait, dans un nuage, l'odeur fade et sucrée du maïs bouilli. Les soldats distribuaient le ragoût avec de grandes cuillères de bois et les sauvages se pressaient autour des marmites en tendant des écuelles d'écorce ou de bois ou même leurs deux mains rapprochées pour y recevoir la portion fumante, sans en paraître autrement incommodés.

Angélique parvint jusqu'à la porte du corps de logis central où une sentinelle veillait vaguement en échangeant avec les Indiens des feuilles de tabac contre une demi-douzaine de peaux de loutre noire.

Elle ne se préoccupa pas de lui demander le passage et entra dans la pièce où elle espérait trouver le comte de Peyrac. Il était là, en effet, occupé à festoyer avec toute une compagnie indistincte parmi laquelle elle eut quelque peine à reconnaître le comte de Loménie et ses lieutenants. La tabagie était si épaisse que l'obscurité semblait régner dans la grande salle du poste. On avait pourtant déjà allumé des lampes à graisse contre les murs, mais leurs lueurs étaient jaunes et tremblantes comme celles de lointaines étoiles. Cependant, l'ouverture de la porte dissipa le brouillard, laissant pénétrer un peu d'air respirable, et aussi la lumière du dehors. Elle put voir que cette salle assez grande était occupée depuis le seuil, qui y descendait en deux marches, jusqu'à la cheminée, dans le fond, par une longue table de bois massif, fort encombrée de récipients fumants et de gobelets d'étain et de quelques flacons de verre sombre, ainsi que d'une cruche en terre, pansue d'où s'échappaient de l'écume blanche et une odeur de bière. Après celle du tabac, c'était cette odeur acidulée qui était la plus forte, puis celle de la graisse chaude et de la viande bouillie, celle atténuée de cuirs et de fourrures et, sur tout cela, mêlé comme un contrepoint aigu, d'une extrême finesse, qu'on entendrait au sein d'un concert d'instruments divers, la tonalité subtile de l'eau-de-vie.

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