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Pot-bouille

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Pot-bouille
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Cependant, les conversations continuaient, un bruit intolerable venait surtout du petit salon, ou les discussions politiques devaient s'aigrir. Alors, Clotilde, sortant une clef de sa poche, en tapa de legers coups sur le piano. Un murmure courut, les voix tomberent, deux flots d'habits noirs deborderent de nouveau aux portes; et, par-dessus les tetes, on apercut un instant la face de Duveyrier, tachee de rouge, exprimant une angoisse. Octave etait reste debout derriere madame Hedouin, les yeux baisses sur les ombres perdues de sa gorge, au fond des dentelles. Mais, comme le silence se faisait, un rire eclata, et il leva la tete. C'etait Berthe, qui s'egayait d'une plaisanterie d'Auguste, dont elle avait echauffe le sang pauvre, au point qu'il disait des gaillardises. Tout le salon les regarda, des meres devenaient graves, des membres de la famille echangeaient un coup d'oeil.

-Est-elle assez folle! murmura madame Josserand d'un air tendre, de facon a etre entendue.

Hortense, pres de sa soeur, l'aidait avec une abnegation complaisante, appuyant ses rires, la poussant contre le jeune homme; pendant que, derriere eux, la fenetre entr'ouverte agitait de legers souffles les grands rideaux de soie rouge.

Mais une voix caverneuse vibra, toutes les tetes se tournerent vers le piano. Campardon, la bouche arrondie, la barbe elargie dans un coup de vent lyrique, lancait le premier vers:

Oui, l'ordre de la reine en ces lieux nous rassemble.

Tout de suite, Clotilde monta une gamme, redescendit; puis, les yeux au plafond, avec une expression d'effroi, elle jeta le cri:

Je tremble!

Et la scene s'engagea, les huit avocats, employes et proprietaires, le nez sur leurs parties, dans des poses d'ecoliers qui anonnent une page de grec, juraient qu'ils etaient prets a delivrer la France. Ce debut fut une surprise, car les voix s'etouffaient sous le plafond bas, on ne saisissait qu'un bourdonnement, comme un bruit de charrettes chargees de paves, dont les vitres tremblaient. Mais, quand la phrase melodique de Saint-Bris: "Pour cette cause sainte...." deroula le theme principal, des dames se reconnurent et hocherent la tete, d'un air d'intelligence. Le salon s'echauffait, les seigneurs criaient a la volee: "Nous le jurons!... Nous vous suivrons!"; et, chaque fois, c'etait une explosion qui allait frapper chaque invite en pleine poitrine.

-Ils chantent trop fort, murmura Octave a l'oreille de madame Hedouin.

Elle ne bougea pas. Alors, comme les explications de Nevers et de Valentine l'ennuyaient, d'autant plus que l'auditeur au conseil d'Etat etait un faux baryton, il correspondit avec Trublot qui, en attendant l'entree des moines, lui indiquait, d'un pincement de paupieres, la fenetre ou Berthe continuait d'emprisonner Auguste. Maintenant, ils y etaient seuls, dans l'air frais du dehors; tandis que, l'oreille tendue, Hortense se tenait en avant, appuyee contre le rideau, dont elle tordait l'embrasse, machinalement. Personne ne les regardait plus, madame Josserand et madame Dambreville avaient elles-memes detourne les yeux, apres un echange instinctif de regards.

Cependant, Clotilde, les mains sur le clavier, emportee et ne pouvant risquer un geste, allongeait le cou, en adressant au pupitre ce serment destine a Nevers:

Ah! d'aujourd'hui tout mon sang est a vous!

Les echevins etaient entres, un substitut, deux avoues et un notaire. Le quatuor faisait rage, la phrase: "Pour cette cause sainte", revenait, elargie, soutenue par la moitie du choeur, dans un epanouissement continu. Campardon, la bouche de plus en plus arrondie et profonde, donnait les ordres du combat, avec un roulement terrible des syllabes. Et, tout d'un coup, le chant des moines eclata: Trublot psalmodiait du ventre, pour atteindre les notes basses.

Octave, ayant eu la curiosite de le regarder chanter, demeura tres surpris, quand il reporta les yeux vers la fenetre. Comme soulevee par le choeur, Hortense venait de denouer l'embrasse, d'un mouvement qui pouvait etre involontaire; et le grand rideau de soie rouge, en retombant, avait completement cache Auguste et Berthe. Ils etaient la derriere, accoudes a la barre d'appui, sans qu'un mouvement trahit leur presence. Octave ne s'inquieta plus de Trublot, qui justement benissait les poignards: "Poignards sacres, par nous soyez benits." Que pouvaient-ils bien faire, sous ce rideau? La strette commencait; aux ronflements des moines, le choeur repondait: "A mort! a mort! a mort!" Et ils ne remuaient pas, peut-etre regardaient-ils simplement les fiacres passer, pris de chaleur. Mais la phrase melodique de Saint-Bris reparaissait encore, toutes les voix peu a peu la lancaient a pleine gorge, dans une progression, dans un eclat final d'une puissance extraordinaire. C'etait comme une rafale qui s'engouffrait au fond de l'appartement trop etroit, effarant les bougies, palissant les invites, dont les oreilles saignaient. Clotilde, furieusement, tapait, sur le piano, enlevait ces messieurs du regard; puis, les voix s'apaiserent, chuchoterent: "A minuit! point de bruit!" et elle continua seule, elle mit la sourdine, fit sonner les pas cadences et perdus d'une ronde qui s'eloigne.

Alors, brusquement, dans cette musique mourante, dans ce soulagement apres tant de vacarme, on entendit une voix qui disait:

-Vous me faites du mal!

Toutes les tetes, de nouveau, s'etaient tournees vers la fenetre. Madame Dambreville avait bien voulu se rendre utile, en allant relever le rideau. Et le salon regardait Auguste confus et Berthe tres rouge, encore adosses a la barre d'appui.

-Qu'y a-t-il donc, mon tresor? demanda madame Josserand d'un air empresse.

-Rien, maman.... C'est monsieur Auguste qui m'a cogne le bras, avec la fenetre.... J'avais si chaud!

Elle rougissait davantage. Il y eut des sourires pinces, des moues de scandale. Madame Duveyrier, qui, depuis un mois, detournait son frere de Berthe, restait toute pale, d'autant plus que l'incident avait coupe l'effet de son choeur. Pourtant, apres le premier moment de surprise, on applaudissait, on la felicitait, on glissait des mots aimables pour ces messieurs. Comme ils avaient chante! comme elle devait se donner du souci, a les faire chanter avec cet ensemble! Vraiment, on ne reussissait pas mieux au theatre. Mais, sous ces eloges, elle entendait bien le chuchotement qui courait dans le salon: la jeune fille se trouvait trop compromise, c'etait un mariage conclu.

-Hein? emballe! vint dire Trublot a Octave. Quel serin! comme s'il n'aurait pas du la pincer, pendant que nous gueulions!... Moi, je croyais qu'il profitait: vous savez, dans les salons ou l'on chante, on pince une dame, et si elle crie, on s'en fiche! personne n'entend.

Berthe, maintenant, tres calme, riait de nouveau, tandis qu'Hortense regardait Auguste de son air reche de fille diplomee; et, dans leur triomphe, reparaissaient les lecons de la mere, le mepris affiche de l'homme. Tous les invites avaient envahi le salon, se melant aux dames, haussant la voix. M. Josserand, le coeur trouble par l'aventure de Berthe, s'etait rapproche de sa femme. Il l'ecoutait avec un malaise remercier madame Dambreville des bontes dont elle accablait leur fils Leon, qu'elle changeait a son avantage, positivement. Mais ce malaise augmenta, lorsqu'il l'entendit revenir a ses filles. Elle affectait de causer bas avec madame Juzeur, tout en parlant pour Valerie et pour Clotilde, debout pres d'elle.

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