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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-Non, il n'y a pas d'accord possible, dit le pretre. L'Eglise ne saurait transiger.

-Alors, elle disparaitra! s'ecria le docteur.

Et, bien que tres lies, s'etant rencontres au chevet des agonisants de tout le quartier Saint-Roch, ils paraissaient irreconciliables, le medecin maigre et nerveux, le vicaire gras et affable. Ce dernier gardait un sourire poli, meme dans ses affirmations les plus absolues, en homme du monde tolerant pour les miseres de l'existence, mais en catholique qui entendait ne rien abandonner du dogme.

-L'Eglise disparaitre, allons donc! dit Campardon d'un air furieux, pour faire sa cour au pretre, dont il attendait des travaux.

D'ailleurs, c'etait l'avis de tous ces messieurs: elle ne pouvait pas disparaitre. Theophile Vabre, qui, toussant et crachant, grelottant la fievre, revait le bonheur universel par l'organisation d'une republique humanitaire, fut le seul a maintenir que, peut-etre, elle se transformerait.

Le pretre reprit de sa voix douce:

-L'empire se suicide. On le verra bien, l'annee prochaine, aux elections.

-Oh! pour l'empire, nous vous permettons de nous en debarrasser, dit carrement le docteur. Ce serait un fameux service.

Alors, Duveyrier, qui ecoutait d'un air profond, hocha la tete. Lui, etait de famille orleaniste; mais il devait tout a l'empire et jugeait convenable de le defendre.

-Croyez-moi, declara-t-il enfin severement, n'ebranlez pas les bases de la societe, ou tout croulera..... C'est fatalement sur nous que retombent les catastrophes.

-Tres juste! dit M. Josserand, qui n'avait aucune opinion, mais qui se rappelait les ordres de sa femme.

Tous parlerent a la fois. Aucun n'aimait l'empire. Le docteur Juillerat condamnait l'expedition du Mexique, l'abbe Mauduit blamait la reconnaissance du royaume d'Italie. Pourtant, Theophile Vabre et Leon lui-meme restaient inquiets, lorsque Duveyrier les menacait d'un nouveau 93. A quoi bon ces continuelles revolutions? est-ce que la liberte n'etait pas conquise? et la haine des idees nouvelles, la peur du peuple voulant sa part, calmaient le liberalisme de ces bourgeois satisfaits. N'importe, ils declarerent tous qu'ils voteraient contre l'empereur, car il avait besoin d'une lecon.

-Ah! mais, ils m'embetent! dit Trublot, qui tachait de comprendre depuis un instant.

Octave le decida a retourner aupres des dames. Dans l'embrasure de la fenetre, Berthe etourdissait Auguste de ses rires. Ce grand garcon, au sang pale, oubliait sa peur des femmes, devenait tres rouge, sous les attaques de cette belle fille, dont l'haleine lui chauffait le visage. Madame Josserand, cependant, dut trouver que les choses trainaient en longueur, car elle regarda fixement Hortense; et celle-ci, obeissante, alla preter main-forte a sa soeur.

-Vous etes tout a fait remise, madame? osa demander Octave a Valerie.

-Tout a fait, monsieur, je vous remercie, repondit-elle tranquillement, comme si elle ne se souvenait de rien.

Madame Juzeur parla au jeune homme d'une vieille dentelle qu'elle desirait lui montrer, pour avoir son avis; et il dut promettre d'entrer un instant chez elle, le lendemain. Puis, comme l'abbe Mauduit revenait dans le salon, elle l'appela, le fit asseoir, d'un air de ravissement.

Mais la conversation avait repris. Ces dames causaient de leurs domestiques.

-Mon Dieu! oui, continua madame Duveyrier, je suis contente de Clemence, une fille tres propre, tres vive.

-Et votre Hippolyte, demanda madame Josserand, ne vouliez-vous pas le renvoyer?

Justement, Hippolyte, le valet de chambre, passait des glaces. Quand il se fut eloigne, grand, fort, la mine fleurie, Clotilde repondit avec embarras:

-Nous le gardons. C'est si desagreable, de changer! Vous savez, les domestiques s'habituent ensemble, et je tiens beaucoup a Clemence...

Madame Josserand se hata d'approuver, sentant le terrain delicat. On esperait les marier ensemble, un jour; et l'abbe Mauduit, que les Duveyrier avaient consulte en cette affaire, hochait doucement la tete, comme pour couvrir une situation connue de toute la maison, mais dont personne ne parlait. Ces dames, du reste, ouvraient leur coeur: Valerie, le matin, avait encore renvoye une bonne, ce qui faisait trois en huit jours; madame Juzeur venait de se decider a prendre, aux Enfants-Assistes, une petite de quinze ans, pour la dresser; quant a madame Josserand, elle ne tarissait pas sur Adele, une souillon, une propre a rien, dont elle raconta des traits extraordinaires. Et toutes, languissantes sous l'eclat des bougies et le parfum des fleurs, s'enfoncaient dans ces histoires d'antichambre, remuaient les livres de compte graisseux, se passionnaient pour l'insolence d'un cocher ou d'une laveuse de vaisselle.

-Avez-vous vu Julie? demanda brusquement Trublot a Octave, d'un ton de mystere.

Et, comme l'autre restait interloque:

-Mon cher, elle est epatante.... Allez la voir. On fait semblant d'avoir un besoin, et on s'enfile dans la cuisine.... Epatante!

Il parlait de la cuisiniere des Duveyrier. La conversation des dames changeait, madame Josserand decrivait, avec une admiration debordante, une tres modeste propriete que les Duveyrier possedaient pres de Villeneuve-Saint-Georges, et qu'elle avait simplement apercue du chemin du fer, en allant un jour a Fontainebleau. Mais Clotilde n'aimait pas la campagne, elle l'habitait le moins possible, attendait les vacances de son fils Gustave, qui faisait alors sa rhetorique au lycee Bonaparte.

-Caroline a bien raison de ne pas souhaiter des enfants, declara-t-elle en se tournant vers madame Hedouin, assise a deux chaises de distance. Ce que ces petits etres-la bousculent vos habitudes!

Madame Hedouin dit qu'elle les aimait beaucoup. Mais elle etait trop occupee; son mari se trouvait sans cesse aux quatre coins de la France; et toute la maison retombait sur elle.

Octave, debout derriere sa chaise, fouillait d'un regard oblique les courts cheveux frises de sa nuque, d'un noir d'encre, et les blancheurs neigeuses de sa gorge, decolletee tres bas, qui se perdait dans un flot de dentelles. Elle achevait de le troubler, si calme, avec ses paroles rares et son beau sourire continu; jamais il n'avait rencontre une pareille creature, meme a Marseille. Decidement, il fallait voir, quitte a y travailler longtemps.

-Les enfants abiment si vite les femmes! dit-il en se penchant a son oreille, voulant absolument lui adresser la parole, et ne trouvant rien autre chose.

Elle leva ses grands yeux avec lenteur, puis repondit de l'air simple dont elle lui donnait un ordre, au magasin:

-Oh! non, monsieur Octave; moi, ce n'est pas pour ca.... Il faudrait avoir le temps, voila tout.

Mais madame Duveyrier intervint. Elle avait accueilli le jeune homme d'un leger salut, lorsque Campardon le lui avait presente; et, maintenant, elle l'examinait, l'ecoutait, sans chercher a cacher un interet brusque. Quand elle l'entendit causer avec son amie, elle ne put s'empecher de lui demander:

-Mon Dieu! monsieur, excusez-moi.... Quelle voix avez-vous?

Il ne comprit pas tout de suite, il finit par dire qu'il avait une voix de tenor. Alors, Clotilde s'enthousiasma: une voix de tenor, vraiment! mais c'etait une chance, les voix de tenor se faisaient si rares! Ainsi, pour la Benediction des Poignards, qu'on allait chanter a l'instant, elle n'avait jamais pu trouver plus de trois tenors dans sa societe, lorsqu'il lui en aurait fallu au moins cinq. Et, excitee tout d'un coup, les yeux luisants, elle se retenait pour ne pas l'essayer immediatement au piano. Il dut promettre de venir un soir. Trublot, derriere lui, le poussait du coude, goutant des joies feroces dans son impassibilite.

-Hein? vous en etes! murmura-t-il, quand elle se fut eloignee. Moi, mon cher, elle m'a d'abord trouve une voix de baryton; puis, voyant que ca ne marchait pas, elle m'a essaye comme tenor; ca n'a pas mieux marche, et elle s'est decidee a m'employer ce soir comme basse.... Je fais un moine.

Mais il dut quitter Octave, madame Duveyrier precisement l'appelait, on allait chanter le choeur, le grand morceau de la soiree. Ce fut un remue-menage. Une quinzaine d'hommes, tous amateurs, tous recrutes parmi les invites de la maison, s'ouvraient peniblement un passage au milieu des dames, pour se reunir devant le piano. Ils s'arretaient, s'excusaient, la voix etouffee par le bruit bourdonnant des conversations; tandis que les eventails battaient plus rapidement, dans la chaleur croissante. Enfin, madame Duveyrier les compta; ils y etaient tous; et elle leur distribua les parties, qu'elle avait copiees elle-meme. Campardon faisait Saint-Bris, un jeune auditeur au conseil d'Etat etait charge des quelques mesures de Nevers; puis, venaient huit seigneurs, quatre echevins, trois moines, confies a des avocats, des employes et de simples proprietaires. Elle, qui accompagnait, s'etait en outre reserve la partie de Valentine, des cris de passion qu'elle poussait en plaquant des accords; car elle ne voulait pas introduire de femme parmi ces messieurs, dont elle conduisait la troupe resignee avec des rudesses de chef d'orchestre.

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