Angélique et le Nouveau Monde Part 1
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Серия: Angelique #13
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «Angélique et le Nouveau Monde Part 1». Краткое содержание книги:
– Allons, dit Peyrac.
Il demanda aux cavaliers et cavalières de se grouper derrière lui, les Espagnols en cuirasse marchant en tête avec leurs armes, puis Florimond, Cantor portant les bannières à la marque de Peyrac et ses hommes tenant chacun leur mousquet, et la mèche en main allumée. Les Indiens surgissaient de toutes parts avec de grandes manifestations de curiosité. Nicolas Perrot se dépensait dans toutes les langues de sa connaissance, pour les saluer tout en leur réclamant un peu de calme, car les bêtes énervées par le subit tintamarre, ce remue-ménage de plumets, de faces peintes, d'arcs et de tomahawks brandis, hennissaient et se cabraient. Enfin le cortège se forma, et peu après le sabot fin de Wallis longeait la grève au bord du fleuve parmi une haie de guerriers. Peyrac avait prié Angélique de se tenir à ses côtés. Elle était ennuyée à cause des pieds nus d'Honorine. Elle aurait bien aimé aussi ajuster un peu sa coiffure, mais elle avait assez affaire à maintenir sa monture au pas de parade. Voici qu'après la solitude des contrées infiniment désertes les voyageurs se trouvaient le point de mire de toute une foule brune, houleuse, emplumée, à l'odeur pimentée, qui voulait les voir, les toucher, Perrot, les coureurs de bois et autres Sagamores, chefs parmi les différentes tribus assemblées, s'égosillaient en vain pour faire écarter les plus forcenés. Il arriva fatalement que Wallis se cabrât et ses sabots heurtèrent sans douceur quelques têtes graisseuses. Elle se lança ensuite dans un rapide galop jusqu'au fleuve. Angélique réussit à l'arrêter et à la ramener, frémissante mais docile et superbe, sous l'œil dilaté d'étonnement de tous les spectateurs indiens transportés et hurlant de joie. À part cet incident, qui fut considéré comme un intermède de choix, l'arrivée du comte de Peyrac et de sa recrue à Katarunk se déroula avec tout le protocole voulu.
Peyrac se tint immobile devant les portes de bois ouvertes, sa femme près de lui, ses compagnons derrière, tandis que deux jeunes tambours canadiens, en uniforme militaire bleu, s'avançaient à sa rencontre en faisant résonner leurs caisses. Derrière eux, au pas, six soldats et sergents se rangèrent en vis-à-vis pour former une haie d'honneur, petite, mais d'une tenue impeccable, bien qu'improvisée à la hâte.
Le colonel s'avança, sanglé dans la redingote bleue sou tachée d'or des officiers du régiment de Carignan-Salière avec revers chamois des manches et du col, retenus par de gros boutons guillochés.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, de beaucoup de prestance, botté, l'épée au côté, nouée par une écharpe blanche, raffinement qui trahissait le souci, pour un militaire en campagne, de ne pas se départir d'une certaine discipline de tenue. Sa courte barbe en pointe un peu démodée convenait à la distinction de son visage, aux traits fins et séduisants sous le haie qui tannait ses joues et son front et rendait plus pâle son regard gris, calme et pénétrant. Ce qui frappa aussitôt Angélique en ce personnage, ce fut la douceur qui semblait émaner de lui, et comme une sorte de lumière diffuse, intérieure qui l'habitait. Il ne portait pas perruque, mais sa chevelure était soignée. Il salua, la main à la poignée de l'épée, et se présenta.
– Comte de Loménie-Chambord, chef de l'expédition du lac Mégantic.
– Un grand nom ! dit Peyrac en inclinant la tête. Monsieur de Loménie, dois-je comprendre que l'emplacement de mon modeste comptoir vous a simplement permis de bivouaquer en toute quiétude ? Ou dois-je considérer votre présence ici, en compagnie de vos alliés sauvages, comme une prise de possession de mon territoire ?
– Prise de possession ! Dieu, que non pas ! s'exclama l'autre, monsieur de Peyrac, nous vous savons français, quoique non mandaté par le roi, notre maître, mais nous n'aurions garde, à Québec, de vouloir considérer votre présence ici comme nuisible aux intérêts de la Nouvelle-France, au contraire ! Tout au moins, avant que vous ne nous ayez donné des raisons d'y croire.
– C'est bien ainsi que je l'entends de mon côté et je suis heureux que nous écartions aussitôt toute ambiguïté. Je ne nuirai pas aux intérêts de la Nouvelle-France, ni par mes travaux, ni par ma présence sur les bords du Kennebec, si l'on ne nuit pas aux miens. Voici un engagement que vous pouvez porter, tel que je vous le sers, à votre gouverneur.
Loménie s'inclina derechef sans répondre. Malgré une expérience fort nuancée des situations épineuses dont sa carrière n'était pas chiche, celle qu'il vivait aujourd'hui lui paraissait la plus étonnante. Certes, on avait commencé à raconter bien des choses, en pays du Canada, sur le Français aventurier, au passé obscur, chercheur de métaux nobles, fabricant de poudre de guerre, ami des Anglais au surplus, qui s'avisait, depuis plus d'un an, de planter quelques pieux à son nom parmi l'immense pays inexploité de l'Acadie française. Mais la rencontre dépassait en piquant ce que la curiosité la plus alléchée pouvait espérer.
– Il faudrait raconter à Québec cette chose stupéfiante et qui méritait qu'on y prît garde. L'arrivée d'Européens venus du Sud à cheval et non par voie d'eau, dans des contrées qui n'avaient jamais entendu le hennissement d'un tel animal. Parmi eux, des femmes et des enfants. À leur tête, un cavalier masqué, à la voix lente et rauque, et qui dès les premiers mots osait prendre position, parlait en maître. Comme si deux cents sauvages armés, alliés des Français, prêts à répondre au moindre signe, n'eussent pas été là, le pressant de toutes parts, ainsi que sa très petite escorte.
Le comte de Loménie aimait le courage, la grandeur...
Lorsqu'il redressa la tête, il y avait dans son regard une lueur où l'estime se joignait à un sentiment affectif spontané, incalculé, qui venait de l'envahir subitement. « C'est peut-être cela le coup de foudre, si on devait l'appliquer à l'amitié... » pensa-t-il. Ces mots, il les écrivit bien des années plus tard au R. P. Daniel de Maubeuge dans une lettre datée du mois de septembre 1682, et qui resta inachevée. Il évoquait dans ces pages sa première rencontre avec le comte de Peyrac, et malgré le temps écoulé il en retrouvait chaque détail avec une mélancolique admiration.
« Ce soir-là, écrivit-il encore, au bord d'un fleuve sauvage dans ces déserts que nous avons essayé en vain de conquérir à la pensée civilisatrice et chrétienne, je sus que j'avais rencontré l'un des hommes les plus extraordinaires de notre temps. Il était là, à cheval, et je ne sais, mon Père, si vous mesurez tout ce que signifie ce « à cheval », si vous êtes jamais venu traîner vos bottes vers les lieux maudits et majestueux du Haut-Kennebec. Il était là, entouré de sa femme, d'enfants, de jeunes hommes, soumis à toutes les austérités, femmes qui ne connaissaient pas leur courage, enfants paisibles, adolescents audacieux et fervents. Il ne semblait pas se douter qu'il venait d'accomplir un exploit ou peut-être, s'il le savait, n'en avait-il cure. J'eus le pressentiment que cet homme vivait sa vie au sommet, avec le naturel que l'on apporte aux actes quotidiens. Je me pris à l'envier. Tout cela en un éclair tandis que j'essayais de percer le secret de son masque noir. »
Sourdement, les tambours continuaient à battre, à petits coups, et leur roulement étouffé scandait on ne savait quel drame en puissance.
Loménie s'approcha du cheval et leva la tête vers le cavalier masqué. Sa grande simplicité en avait fait un homme aimé de son entourage. On voyait dans son regard calme et droit que la ruse et la peur lui étaient des sentiments étrangers.
– Monsieur, dit-il sans ambages, je crois que nous n'aurons jamais besoin de beaucoup de paroles pour nous entendre. Je crois aussi que nous venons de nous accorder amitié. Pouvez-vous nous en donner un gage ? Peyrac le considérait avec attention.
– Peut-être ? De quelle sorte, ce gage ?