Le Roman De La Momie
- Автор: Готье Теофиль
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le Roman De La Momie». Краткое содержание книги:
Commentaire d'une lectrice: Une très belle histoire d'amour se déroulant dans la fascinante Egypte ancienne.
Près de chaque bassin s’élevait un kiosque formé de colonnettes supportant un toit léger et entouré d’un balcon à claire-voie, où l’on pouvait jouir de la vue des eaux et respirer la fraîcheur du matin et du soir, à demi couché sur des sièges rustiques de bois et de jonc.
Ce jardin, éclairé par le soleil naissant, avait un aspect de gaieté, de repos et de bonheur. Le vert des arbres était si vivace, les nuances des fleurs si éclatantes, l’air et la lumière baignaient si joyeusement la vaste enceinte de souffles et de rayons; le contraste de cette riche verdure avec la blancheur décharnée et l’aridité crayeuse de la chaîne libyque, qu’on apercevait par-dessus les murs déchiquetant de sa crête la teinte bleue du ciel, était tellement tranché qu’on se sentait le désir de s’arrêter là et d’y planter sa tente.
On eût dit un nid fait tout à souhait pour un bonheur rêvé.
Dans les allées marchaient des serviteurs portant sur leur épaule une barre de bois courbé, aux extrémités de laquelle pendaient à des cordes deux pots d’argile remplis aux réservoirs, dont ils versaient le contenu dans le petit bassin creusé au pied de chaque plante. D’autres, manœuvrant un vase suspendu à une perche jouant sur un poteau, alimentaient une rigole de bois distribuant l’eau aux terres les plus altérées du jardin. Des tondeurs taillaient les arbres et leur donnaient une forme ronde ou ellipsoïde; à l’aide d’une houe faite de deux pièces de bols dur reliées par une corde formant crochet, des travailleurs penchés ameublissaient le sol pour quelques plantations.
C’était un spectacle charmant de voir ces hommes à la noire chevelure crépue, au torse couleur de brique, vêtus d’un simple caleçon blanc, aller et venir parmi les feuillages avec une activité sans désordre, en chantant une chanson rustique qui rythmait leur pas. Les oiseaux perchés sur les arbres paraissaient les connaître, et s’envolaient à peine lorsqu’en passant ils frôlaient une branche La porte du pavillon s’ouvrit, et Poëri parut sur le seuil.
Quoiqu’il fût vêtu à la mode égyptienne, ses traits ne se rapportaient pas cependant au type national, et il n’eût pas fallu l’observer longtemps pour voir qu’il n’appartenait point à la race autochtone de la vallée du Nil. Ce n’était pas assurément un Rot-en-ne-rôme; son nez aquilin et mince, ses joues aplanies, ses lèvres sérieuses et d’un dessin serré, l’ovale parfait de sa figure différaient essentiellement du nez africain, des pommettes saillantes, de la bouche épaisse, et du masque large que présentent habituellement les Égyptiens. La coloration, non plus, n’était pas la même; la teinte de cuivre rouge était remplacée par une pâleur olivâtre, que nuançait imperceptiblement de rose un sang riche et pur; les yeux, au lieu de rouler entre leurs lignes d’antimoine une prunelle de jais, étaient d’un bleu sombre comme le ciel de la nuit; les cheveux, plus soyeux et plus doux, se crêpaient en ondulations moins rebelles; les épaules n’offraient pas cette ligne transversalement rigide que répètent, comme signe caractéristique de la race, les statues des temples et les fresques des tombeaux.
Toutes ces étrangetés composaient une beauté rare, à laquelle la fille de Pétamounoph n’avait pu rester insensible.
Depuis le jour où, par hasard, Poëri lui était apparu, accoudé à la galerie du pavillon, sa place favorite, lorsque les travaux de la ferme ne l’occupaient plus, bien des fois elle était revenue, sous prétexte de promenade, et avait fait passer son char sous le balcon de la villa.
Mais, bien qu’elle eût revêtu ses plus fines tuniques, mis à son col ses plus précieux gorgerins, cerclé ses poignets de ses bracelets les plus précieusement ciselés, couronné sa tête des plus fraîches fleurs de lotus, allongé jusqu’aux tempes la ligne noire de ses yeux, avivé sa joue de fard, jamais Poëri n’avait semblé y faire attention. Pourtant Tahoser était bien belle, et l’amour qu’ignorait ou dédaignait le mélancolique habitant de la villa, Pharaon l’eût acheté bien cher; pour la fille du prêtre, il eût donné Twéa, Taïa, Amensé, Hont-Reché, ses captives asiatiques, ses vases d’argent et d’or, ses hausse-cols de pierres coloriées, ses chars de guerre, son armée invincible, son sceptre, tout, jusqu’à son tombeau auquel depuis le commencement de son règne, travaillaient dans l’ombre des milliers d’ouvriers!
L’amour n’est pas le même sous les chaudes régions qu’embrase un vent de feu qu’aux rives hyperborées d’où le calme descend du ciel avec les frimas; ce n’est pas du sang, mais de la flamme qui circule dans les veines: aussi Tahoser languissait-elle et défaillait-elle, quoiqu’elle respirât des parfums, s’entourât de fleurs et bût les breuvages qui font oublier. La musique l’ennuyait ou développait outre mesure sa sensibilité; elle ne prenait plus aucun plaisir aux danses de ses compagnes; la nuit, le sommeil fuyait ses paupières, et, haletante, étouffée, la poitrine gonflée de soupirs, elle quittait sa couche somptueuse, et s’étendait sur les larges dalles, appuyant sa gorge au dur granit comme pour en aspirer la fraîcheur.
La nuit qui suivit la rentrée triomphale du Pharaon, Tahoser se sentit si malheureuse, si incapable de vivre qu’elle ne voulut pas du moins mourir sans avoir tenté un suprême effort.
Elle s’enveloppa d’une draperie d’étoffe commune, ne garda qu’un bracelet de bois odorant, tourna une gaze rayée autour de sa tête et, à la première lueur du jour, sans que Nofré, qui rêvait du bel Ahmosis, l’entendît, elle sortit de sa chambre, traversa le jardin, tira les verrous de la porte d’eau, s’avança vers le quai, éveilla un rameur qui dormait au fond de sa nacelle de papyrus, et se fit passer à l’autre rive du fleuve.
Chancelante et mettant sa petite main sur son cœur pour en comprimer les battements, elle s’avança vers le pavillon de Poëri.
Il faisait grand jour, et les portes s’ouvraient pour laisser passer les attelages de bœufs allant au travail et les troupeaux sortant pour la pâture.
Tahoser s’agenouilla sur le seuil, porta sa main au-dessus de sa tête avec un geste suppliant; elle était peut-être encore plus belle dans cette humble attitude, sous ce pauvre accoutrement. Sa poitrine palpitait, des larmes coulaient sur ses joues pâles.
Poëri l’aperçut et la prit pour ce qu’elle était en effet, pour une femme bien malheureuse.
«Entre, dit-il, entre sans crainte, la demeure est hospitalière.»
VI
Tahoser, encouragée par la phrase amicale de Poéri, quitta sa pose suppliante et se releva. Une vive couleur rose avait envahi ses joues tout à l’heure si pâles: la pudeur lui revenait avec l’espoir; elle rougissait de l’action étrange où l’amour la poussait, et, sur ce seuil que ses rêves avaient franchi tant de fois, elle hésita: ses scrupules de vierge, étouffés par la passion, renaissaient en présence de la réalité.
Le jeune homme, croyant que la timidité, compagne du malheur, empêchait seule Tahoser de pénétrer dans la maison, lui dit d’une voix musicale et douce où perçait un accent étranger:
«Entre, jeune fille, et ne tremble pas ainsi; la demeure est assez vaste pour t’abriter. Si tu es lasse, repose-toi; si tu as soif, mes serviteurs t’apporteront de l’eau pure rafraîchie dans des vases d’argile poreuse; si tu as faim, ils mettront devant toi du pain de froment, des dattes et des figues sèches.» La fille de Pétamounoph, encouragée par ces paroles hospitalières, entra dans la maison, qui justifiait l’hiéroglyphe de bienvenue inscrit sur sa porte.