Les derniers jours du paradis
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Denoël
- ISBN: 978-2-207-11644-9
- Переводчик: Gilles Goullet
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les derniers jours du paradis». Краткое содержание книги:
Cassie essaya elle aussi de s’extirper de son sac de couchage, devenu une gêne, un cocon dont elle n’arrivait pas à sortir. Leo réussit à se lever, les mains vides et pris d’une colère impuissante. Cassie eut l’impression de voir l’ensemble de la situation avec les yeux d’un autre : l’agent du service des Parcs qui effectuait une patrouille de routine hors saison, découvrait la chaîne coupée à l’entrée de la route, la voiture inconnue garée dans la clairière et le cadenas brisé sur la porte, tout cela sous une pluie qui ne faisait rien pour améliorer son humeur… Elle regarda l’homme dehors. « Attention…, parvint-elle à dire.
— Non, c’est vous qui allez faire attention ! Vous avez endommagé une propriété d’État, il va falloir rembourser… c’est la loi, mademoiselle. »
Sauf qu’elle voulait dire « Attention derrière vous ». Car, derrière lui, Cassie voyait l’espace dégagé entre la cabane et les pins, avec le pick-up blanc de l’agent, aspergé de boue jusqu’à mi-hauteur, à côté de la voiture de Leo aux fenêtres embuées et humides. Elle vit la portière s’ouvrir et Beth descendre, les cheveux collés au crâne par l’humidité, le coupe-boulons de Leo dans la main droite. Elle vit Beth courir vers eux dans le grand déchaînement de la tempête. La vit faire un grand geste avec l’outil qu’elle tenait par la poignée. Attention, pensa-t-elle. Attention !
Mais l’agent du service des Parcs ne fit pas attention.
Il bascula sur le seuil, le haut du corps de leur côté, le reste à l’extérieur. Sa tête se mit aussitôt à saigner.
La puissance du coup avait fait lâcher le coupe-boulons à Beth. Elle le ramassa dans la boue, la bouche tordue par un sourire grimaçant.
« Beth ! s’écria Leo.
— Il allait nous arrêter. Ou je ne sais quoi.
— Oui, mais… oh mon Dieu ! Ah… Il faut qu’on se reprenne. Cassie, lève Thomas. On doit partir tout de suite. Fais bien attention à ne rien oublier. Beth, mets le coupe-boulons dans le coffre et apporte-moi un rouleau de gros adhésif. »
Leo s’en servit pour attacher les mains et les pieds de l’agent afin qu’il ne puisse pas les suivre quand il reprendrait connaissance. S’il reprenait connaissance. Il a sans doute une commotion cérébrale, se dit Cassie. Au moins. Ou pire encore. Même si la manière dont il se mettait à gémir indiquait qu’il ne resterait pas longtemps inconscient.
Cassie ne pouvait pas s’empêcher de le regarder. « Roule ton duvet, lui intima sèchement Leo. Sérieux. Et occupe-toi de ton frère. »
Thomas pleurait, assis dans un enchevêtrement de couvertures. Cassie le serra dans ses bras jusqu’à ce qu’il se détende un peu, puis, ouvrant la petite valise qu’il avait emportée, l’aida à s’habiller. Thomas fuyait son regard, mais il leva les bras quand elle lui enfila son dernier tee-shirt propre. Une bulle de morve lui descendit sur la lèvre supérieure. Vas-y, pleure, l’encouragea Cassie en son for intérieur. Il y a des choses qui valent la peine qu’on pleure.
Leo prit un porte-clés à la ceinture de l’agent des Parcs et alla au pick-up blanc dont il revint avec une carte plastifiée de la réserve locale. Il l’examina rapidement tandis que Cassie chargeait sa valise et celle de son frère dans le coffre de la Ford de Leo. Elle aida Thomas à monter à l’arrière en regrettant de n’avoir pas mis une serviette sèche de côté : la pluie les avait trempés et ils resteraient mouillés jusqu’au soir, l’humidité ayant même traversé leurs vestes.
Leo donna à Beth la clé du pick-up en lui disant de le suivre avec. Une route traversait la forêt, elle les conduirait à une voie de raccordement, puis à une ville appelée East Cut non loin de l’autoroute fédérale à péage. « Et lui ? » demanda Cassie, en parlant de l’agent qui se tordait sur le sol. Mais Leo haussa les épaules. « Thomas et toi, vous voyagez avec moi. »
Cassie s’obligea à ne pas regarder en arrière.
Quelques kilomètres plus loin, Leo s’arrêta. Beth abandonna le pick-up et vint prendre place sur le siège passager pendant que Leo mettait le véhicule du service des Parcs au point mort, puis le poussait sur une pente broussailleuse au pied de laquelle coulait un anonyme petit torrent d’eau brune et véloce. Le pick-up ne serait pas particulièrement bien caché — une recherche sommaire suffirait à le retrouver —, mais au moins resterait-il hors de vue tant que personne n’essaierait de le retrouver. D’après Leo, en tout cas.
Cassie repensa à l’agent abandonné dans la cabane. À force de contorsions, il finirait par se libérer. Privé de son moyen de transport, il lui faudrait marcher jusqu’à la voie publique, faire signe à une voiture et demander à être conduit à l’hôpital ou au poste de police le plus proche. Tout cela leur donnait un peu de temps. (Ou alors, se dit-elle, peut-être qu’il était trop faible pour se libérer et qu’il mourrait de froid sur le plancher crasseux de la cabane, ce qui les rendrait coupables d’un deuxième meurtre… c’était possible aussi.)
Leo sentait la boue et les aiguilles de pin quand il reprit le volant pour enfoncer sans un mot sa voiture dans la forêt. La pluie incessante lessivait et assombrissait le pare-brise. Thomas ne reniflait plus et le bruit rythmique des essuie-glaces semblait le réconforter. Cassie pouvait le comprendre. Depuis la mort de ses parents, elle avait appris à apprécier les réconforts muets que le monde pouvait apporter : le vent et la pluie, la lueur du soleil et de la lune, les ombres de midi et les pièces obscures… tout ce qui pouvait raisonnablement sembler fiable et non d’une perfide imprévisibilité.
Ils atteignirent l’autoroute fédérale, et à deux kilomètres d’East Cut, Leo se gara près des ruines d’une station-service abandonnée. La pluie ayant cessé, ils purent se rendre à pied à la gare routière dans le brouillard qui se levait. Un car quasi vide les conduisit dans l’après-midi à Kewanee. Ils y prirent un express jusqu’à Galesburg, d’où un service omnibus de fin de soirée les déposa dans une ville du nom de Jordan Landing. À la périphérie de laquelle habitait le père de Leo.
Le jeune homme ne voulut pas prendre le risque de se servir une nouvelle fois de la carte de crédit qu’il utilisait jusqu’à présent, aussi ce fut Cassie qui régla la chambre du motel dans laquelle ils passèrent la nuit. Au matin, ils partirent à pied chercher l’adresse qu’avait mémorisée Leo.
Jordan Landing s’était développée autour d’un quai sur le Mississippi, d’une usine John Deere et d’une briqueterie. Ils s’arrêtèrent pour le petit déjeuner dans un café-restaurant de la rue principale, un établissement où on voyait des calendriers des entreprises locales punaisés au mur derrière le comptoir. Leo choisit un box près de la grande vitrine, duquel ils virent un commerçant déployer son auvent et un épicier empiler des caisses de laitue sur le trottoir moucheté de mica. Cassie s’aperçut avec retard que c’était la fête de l’Armistice. Des banderoles étaient déployées entre les lampadaires, exactement comme chez elle.
La serveuse qui leur apporta à manger ébouriffa les cheveux de Thomas et demanda s’ils séjournaient à Jordan Landing ou s’ils ne faisaient que passer.
« On ne fait que passer, répondit Leo.
— Dommage. On a un chouette spectacle dans le parc, ce soir. Avec feux d’artifice et tout. Mais j’imagine que vous avez déjà vu mieux… Vous m’avez l’air d’habiter une grande ville, je me trompe ?
— Detroit », mentit Leo.
Je pourrais vivre ici, songea Cassie. On tomberait facilement amoureux de cette rue ensoleillée et de toutes les autres aux alentours. Elle s’imagina dans un meublé avec une véranda à piliers. Des journées tachetées d’ombre l’été, des nuits bien au chaud l’hiver. Et si une entité dépourvue d’esprit comme de conscience passait dans le ciel tel un dieu-insecte, un garant aveugle du progrès humain, peut-être aurait-elle pu vivre en sachant cela… aurait-elle pu, si elle n’avait vu le sang.