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Les derniers jours du paradis

Электронная книга - «Les derniers jours du paradis». Краткое содержание книги:

Alors que l’Amérique se prépare à fêter les cent ans de l’Armistice de 1914, un siècle de paix mondiale, d’avancées sociales et de prospérité, Cassie n’arrive pas à dormir. Au milieu de la nuit, elle se lève et va regarder par la fenêtre. Elle remarque alors dans la rue un homme étrange qui l’observe longtemps, traverse la chaussée… et se fait écraser par un chauffard. L’état du cadavre confirme ses craintes : la victime n’est pas un homme mais un des simulacres de l’Hypercolonie, sans doute venu pour les tuer, son petit frère et elle. Encore traumatisée par l’assassinat de ses parents, victimes sept ans plus tôt des simulacres, Cassie n’a pas d’autre solution que de fuir. L’Hypercolonie est repartie en guerre contre tous ceux qui savent que la Terre de 2014 est un paradis truqué.
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Il était impossible de le savoir. Et cela n’avait aucune importance.

Le monstre portait un slip blanc et son ventre pâle retombait par-dessus la ceinture élastique. Du ruban adhésif l’attachait efficacement par le torse, les bras et les jambes à une lourde chaise en bois. Quand Nerissa approcha, il leva un visage terne d’homme blanc bien nourri et plutôt en bonne santé, mais avec quelques rondeurs. Bien entendu, son apparence ne signifiait rien. Son expression lasse et son regard suppliant non plus. Le corps de la créature n’était qu’une surface d’affichage, un mécanisme de transmission. S’il avait été humain, le coup d’œil qu’il lança à Nerissa aurait pu signifier J’ai traversé bien des épreuves. Je n’en peux plus. Mais de la part du monstre, ce n’était qu’une tentative de susciter et d’exploiter sa compassion.

Aussitôt, comme s’il avait lu dans ses pensées, alors qu’il s’était contenté en réalité d’interpréter son langage corporel, son visage replet redevint neutre et indifférent. Comme pour dire : Vous savez ce que je suis et je n’essaierai pas de vous tromper. Ce qui était un mensonge aussi, mais plus subtil.

Ou peut-être même pas un mensonge. Si Ethan et Werner Beck avaient vu juste, le monstre fonctionnait selon une logique de ruche. Ses verbalisations n’étaient pas sciemment vraies ou fausses. Comme Ethan le lui avait expliqué longtemps auparavant, les insectes sociaux, les fourmis, par exemple, suivaient quelques règles simples inscrites dans leur patrimoine génétique par des millions d’années d’évolution. Elles réalisaient des choses incroyables : elles construisaient de grandes villes dans la terre, se montraient d’une efficacité surprenante dans leur recherche de nourriture. Mais aucune ne « décidait » jamais de faire tout cela. Les fourmis ne décidaient pas d’une stratégie et il n’y avait pas de conseil d’administration dans leur colonie. Il n’y avait pas d’esprit conscient à l’œuvre… il n’y avait aucun esprit du tout, rien que de la chimie et des facteurs environnementaux. Une série d’interactions de ce type produisait un comportement complexe. Mais seul le comportement l’était. Les règles elles-mêmes, tout comme les êtres qui les suivaient, étaient relativement simples.

Il en allait de même avec l’hypercolonie. C’était une espèce d’essaim, de ruche ou de nid qui avait enveloppé la planète tout entière. Ses plus petits composants étaient les sphérules de roche et de matière organique qu’Ethan avait appris à faire croître. Malgré leur taille minuscule, elles étaient capables de générer et de capter des impulsions sur une large gamme de fréquences radio. Ainsi, d’après Ethan, que d’accomplir des calculs extrêmement compliqués. (À la Correspondence Society, on parlait de « code binaire » et d’« informatique quantique », mais Nerissa ne comprenait ni l’une ni l’autre de ces expressions : les seuls ordinateurs auxquels elle avait jamais eu affaire étant les pesantes machines à cartes perforées avec lesquelles les fournisseurs d’eau et d’électricité produisaient ses factures mensuelles, elle prit les paroles d’Ethan pour argent comptant.)

On ne pouvait d’aucune manière crédible prétendre ces sphérules dotées d’intelligence. Comme les fourmis, elles suivaient des règles qu’elles n’écrivaient pas elles-mêmes. Comme les fourmis, elles échangeaient des messages simples et réagissaient de manière prédéterminée à certaines caractéristiques de leur environnement. Ce qui rendait l’hypercolonie remarquable était sa capacité collective à manipuler les signaux électroniques et à imiter les êtres humains. Elle parvenait malgré son absence d’esprit à générer un sim comme Winston Bayliss et à le faire passer pour humain. Mais quand Bayliss prononçait le mot « je », c’était un bruit sans signification. Il n’y avait aucun « je » à l’intérieur du monstre. Il n’y avait personne. Rien qu’une arithmétique vide qui fonctionnait 24 heures sur 24.

Elle fit un pas de plus vers la chaise. Elle vit à quel endroit la balle avait traversé la jambe du monstre. Ethan avait bandé la plaie, soit pour ne pas salir le sol, soit pour empêcher la créature de se vider de son sang. Le pansement, une serviette de toilette maintenue par du gros ruban adhésif, laissait filtrer des perles visqueuses de matière rouge et verte. L’écœurante odeur de foin moisi qui s’en dégageait flottait dans l’atmosphère immobile de la cave.

Nerissa s’aperçut qu’elle évitait de croiser le regard de la chose. C’était lâche, et sans doute le simulacre sentirait-il et tenterait-il d’exploiter sa peur. Elle refusa de lui laisser cet avantage, aussi minime soit-il. Elle s’arma de courage et plongea le regard dans les yeux marron et humides aux cils d’une longueur presque féminine. Le monstre soutint son regard, imperturbable. « Bonjour, madame Iverson. »

Contre toute attente, elle fut stupéfaite. Elle ravala sa nausée et lança : « Comment me connaissez-vous ? » Non parce qu’elle attendait une réponse sincère, mais parce qu’elle voulait savoir ce que le monstre allait dire.

« L’hypercolonie vous connaît. Je partage une partie de cette connaissance. »

Il parlait d’une voix douce et flûtée de ténor. Ce qui n’avait rien de surprenant en soi, ses organes de la parole étant tous authentiquement humains : la gorge, les poumons, les cordes vocales.

« Vous êtes l’hypercolonie, je me trompe ?

— Je comprends pourquoi vous le croyez, mais vous vous trompez, oui. C’est ce que je suis venu expliquer. »

Elle haussa les épaules. « Dites ce que vous voulez. » Ethan se tenait près d’elle, le pistolet à la main. Le simulacre se passa la langue sur les lèvres.

« La majeure partie des déductions de la Correspondence Society sur l’hypercolonie sont exactes. C’est un être vivant. Aux origines très anciennes et plus ou moins perdues, mais il s’est répandu d’une étoile à l’autre sur d’immenses distances. Il a un très long cycle de vie. Il identifie et entoure les planètes biologiquement actives sur lesquelles pourraient apparaître des cultures qui fabriquent des outils. S’il en apparaît une, l’hypercolonie l’exploite alors à ses propres fins. Ce qui, dans des circonstances idéales, est bénéfique aux deux parties.

— Vraiment ?

— Une fois qu’une telle culture commence à générer des communications électroniques, l’hypercolonie intervient pour favoriser certains résultats. La paix plutôt que la guerre, par exemple. De cette manière, la relation devient complètement symbiotique. L’espèce adoptée est libérée des conséquences de son propre bellicisme, la prospérité se généralise et les tribus ou nations jusqu’alors hostiles deviennent interdépendantes. Des technologies utiles apparaissent alors naturellement et efficacement, que l’hypercolonie exploite.

— Qu’elle exploite pour quoi faire ?

— Pour se reproduire », répondit le monstre.

Une symbiose, pensa Nerissa. Dans un tel contexte, le mot était obscène. Elle avait vu de quelle manière ces prétendus bénéfices mutuels fonctionnaient en réalité.

C’était elle qui avait découvert les corps de sa sœur et de son beau-frère, à l’automne 2007. Elle se souvenait de la porte entrouverte de leur petite maison de Forest Park. Elle se souvenait des trous laissés par les balles dans le papier peint à motif floral du salon, papier peint qu’Evelyn adorait (et Nerissa détestait : elles s’étaient très souvent gentiment disputées à ce sujet). Elle se souvenait de l’odeur âcre et cuivrée du sang, assez forte pour avoir aussi un goût, et elle se souvenait du sang qui avait giclé sur la collection de figurines Hummel de sa sœur : les petites vachères et les petits bergers de porcelaine souriaient, le visage cramoisi.

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