Extension du domaine de la lutte
- Автор: Уэльбек Мишель
- Год: 15
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Extension du domaine de la lutte». Краткое содержание книги:
" Qu'est-ce que je peux faire? demanda-t-il.
– Va te branler.
– Tu crois que c'est foutu?
– Bien entendu. C'est foutu depuis longtemps, depuis l'origine. Tu ne représenteras jamais, Raphaël, un rêve érotique de jeune fille. Il faut en prendre ton parti; de telles choses ne sont pas pour toi. De toute façon, il est déjà trop tard. L'insuccès sexuel, Raphaël, que tu as connu depuis ton adolescence, la frustration qui te poursuit depuis l'âge de treize ans laisseront en toi une trace ineffaçable. À supposer même que tu puisses dorénavant avoir des femmes – ce que, très franchement, je ne crois pas – cela ne suffira pas; plus rien ne suffira jamais. Tu resteras toujours orphelin de ces amours adolescentes que tu n'as pas connues. En toi, la blessure est déjà douloureuse; elle le deviendra de plus en plus. Une amertume atroce, sans rémission, finira par emplir ton cœur. Il n'y aura pour toi ni rédemption, ni délivrance. C'est ainsi. Mais cela ne veut pas dire, pour autant, que toute possibilité de revanche te soit interdite. Ces femmes que tu désires tant tu peux, toi aussi, les posséder. Tu peux même posséder ce qu'il y a de plus précieux en elles. Qu'y a-t-il, Raphaël, de plus précieux en elles?
– Leur beauté?… hasarda-t-il.
– Ce n'est pas leur beauté, sur ce point je te détrompe; ce n'est pas davantage leur vagin, ni même leur amour; car tout cela disparaît avec la vie. Et tu peux, dès à présent, posséder leur vie. Lance-toi dès ce soir dans la carrière du meurtre; crois-moi, mon ami, c'est la seule chance qu'il te reste. Lorsque tu sentiras ces femmes trembler au bout de ton couteau, et supplier pour leur jeunesse, là tu seras vraiment le maître; là tu les posséderas, corps et âme. Peut-être même pourras-tu, avant leur sacrifice, obtenir d'elles quelques savoureuses gâteries; un couteau, Raphaël, est un allié considérable. "
Il fixait toujours le couple qui s'enlaçait en tournant lentement sur la piste; une main de la pseudo-Véronique serrait la taille du métis, l'autre était posée sur ses épaules. Doucement, presque timidement, il me dit: " Je préférerais tuer le type… "; je sentis alors que j'avais gagné; je me détendis brusquement, et je remplis nos verres.
" Eh bien! " m'exclamai-je, " qu'est-ce qui t'en empêche?… Mais oui! fais-toi donc la main sur un jeune nègre!… De toute manière ils vont repartir ensemble, la chose semble acquise. Il te faudra bien sûr tuer le type, avant d'accéder au corps de la femme. Du reste, j'ai un couteau à l'avant de la voiture. "
Dix minutes plus tard, ils partirent effectivement ensemble. Je me levai, attrapant la bouteille au passage; Tisserand me suivit docilement.
Dehors la nuit était étrangement douce, presque chaude. Il y eut un bref conciliabule sur le parking entre la fille et le nègre; ils se dirigèrent vers un scooter. Je m'installai à l'avant de la voiture, sortis le couteau de son sac; ses dentelures luisaient joliment sous la lune. Avant de monter sur le scooter, ils s'embrassèrent longuement; c'était beau et très tendre. À mes côtés, Tisserand tremblait sans arrêt; j'avais l'impression de sentir le sperme pourri qui remontait dans son sexe. Jouant nerveusement avec les commandes, il déclencha un appel de phares; la fille cligna des yeux. Ils se décidèrent alors à partir; notre voiture démarra doucement derrière eux. Tisserand me demanda:
" Où est-ce qu'ils vont coucher?
– Probablement chez les parents de la fille; c'est le plus courant. Mais il faudra les arrêter avant. Dès qu'on sera sur une route secondaire, on foncera dans le scooter. Ils seront probablement un peu sonnés; tu n'auras aucun mal à achever le type. "
La voiture filait souplement sur la route côtière; devant, dans la lumière des phares, la fille enlaçait la taille de son compagnon. Après un temps de silence, je repris:
" On pourrait aussi leur rouler dessus, pour plus de sûreté.
– Ils n'ont pas l'air de se méfier du tout… " remarqua-t-il d'une voix rêveuse.
Brusquement le scooter obliqua sur la droite, dans un chemin qui conduisait à la mer. Ce n'était pas prévu, cela; je dis à Tisserand de ralentir. Un peu plus loin, le couple stoppa; j'observai que le type prenait le temps de mettre son antivol avant d'entraîner la fille vers les dunes.
La première rangée de dunes franchie, je compris mieux. La mer s'étendait à nos pieds, presque étale, formant une courbe immense; la lumière de la lune à son plein jouait doucement à sa surface. Le couple s'éloignait vers le sud, longeant la lisière des eaux. La température de l'air était de plus en plus douce, anormalement douce; on se serait cru au mois de juin. Dans ces conditions, bien sûr, je comprenais: faire l'amour au bord de l'océan, sous la splendeur des étoiles; je ne comprenais que trop bien; c'est exactement ce que j'aurais fait à leur place. Je tendis le couteau à Tisserand; il partit sans un mot.
Je suis retourné vers la voiture; m'appuyant au capot, je me suis assis sur le sable. J'ai bu quelques gorgées de bourbon au goulot, puis je me suis mis au volant et j'ai avancé la voiture en direction de la mer. C'était un peu imprudent, mais le bruit du moteur lui-même me paraissait feutré, imperceptible; la nuit était enveloppante et tendre. J'avais terriblement envie de rouler droit vers l'océan. L'absence de Tisserand se prolongeait.
Quand il revint, il ne dit pas un mot. Il tenait le long couteau dans sa main; la lame luisait doucement; je ne distinguais pas de taches de sang à sa surface. Soudainement, je me suis senti un peu triste. Enfin, il parla.
" Quand je suis arrivé, ils étaient entre deux dunes. Il avait déjà enlevé sa robe et son soutien-gorge. Ses seins étaient si beaux, si ronds sous la lune. Puis elle s'est retournée, elle est venue sur lui. Elle a déboutonné son pantalon. Quand elle a commencé à le sucer, je n'ai pas pu le supporter. "
Il se tut. J'attendis. Les eaux étaient immobiles comme un lac.
" Je me suis retourné, j'ai marché entre les dunes. J'aurais pu les tuer; ils n'entendaient rien, ils ne faisaient aucune attention à moi. Je me suis masturbé. Je n'avais pas envie de les tuer; le sang ne change rien.
– Le sang est partout.
– Je sais. Le sperme aussi est partout. Maintenant, j'en ai assez. Je rentre à Paris. "
Il ne m'a pas proposé de l'accompagner. Je me suis relevé, j'ai marché vers la mer. La bouteille de bourbon était presque vide; j'ai avalé la dernière gorgée. Quand je me suis retourné, la plage était déserte; je n'avais même pas entendu la voiture démarrer.
Je ne devais jamais revoir Tisserand; il se tua en voiture cette nuit-là, au cours de son voyage de retour vers Paris. Il y avait beaucoup de brouillard aux approches d'Angers; il roulait plein pot, comme d'habitude. Sa 205 GTI heurta de plein fouet un camion qui avait dérapé au milieu de la chaussée. Il mourut sur le coup, peu avant l'aube. Le lendemain était un jour de congé, pour fêter la naissance du Christ; ce n'est que trois jours plus tard que sa famille prévint l'entreprise. L'enterrement avait déjà eu lieu, selon les rites; ce qui coupa court à toute idée de couronne ou de délégation. On prononça quelques paroles sur la tristesse de cette mort et sur les difficultés de la conduite par temps de brouillard, on reprit le travail, et ce fut tout.
Au moins, me suis-je dit en apprenant sa mort, il se sera battu jusqu'au bout. Le club de jeunes, les vacances aux sports d'hiver… Au moins il n'aura pas abdiqué, il n'aura pas baissé les bras. Jusqu'au bout et malgré ses échecs successifs il aura cherché l'amour. Écrasé entre les tôles dans sa 205 GTI, sanglé dans son costume noir et sa cravate dorée, sur l'autoroute quasi déserte, je sais que dans son cœur il y avait encore la lutte, le désir et la volonté de la lutte.
Troisième partie