Extension du domaine de la lutte
- Автор: Уэльбек Мишель
- Год: 15
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Extension du domaine de la lutte». Краткое содержание книги:
Il s'est approché de moi, m'a dit bonjour et m'a demandé un renseignement sur un logiciel qu'apparemment je devais connaître. J'ai éclaté en sanglots. Il a aussitôt battu en retraite, interloqué, un peu effaré; il s'est même excusé, je crois. Il n'avait vraiment pas besoin de s'excuser, le pauvre.
J'aurais évidemment dû partir dès ce moment; nous étions seuls dans le bureau, il n'y avait pas eu de témoins, tout cela pouvait encore s'arranger de manière relativement décente.
Le second incident se produisit environ une heure plus tard. Cette fois, le bureau était plein de monde. Une fille est entrée, a jeté un regard désapprobateur sur l'assemblée et a finalement choisi de s'adresser à moi pour me dire que je fumais trop, que c'était insupportable, que je n'avais décidément aucun égard pour les autres. J'ai répliqué par une paire de claques. Elle m'a regardé, un peu interloquée elle aussi. Évidemment, elle n'était pas habituée; je me doutais bien qu'elle n'avait pas dû recevoir suffisamment de claques dans sa jeunesse. Un instant je me suis demandé si elle n'allait pas me gifler en retour; je savais que, si elle le faisait, j'éclaterais aussitôt en sanglots.
Un temps se passe, puis elle dit: " Ben… ", sa mâchoire inférieure bêtement pendante. Tout le monde est tourné vers nous, maintenant. Un grand silence s'est installé dans le bureau. Je me retourne, je lance à la cantonade, d'une voix forte: " J'ai rendez-vous avec un psychiatre! " et je sors. Mort d'un cadre.
C'est d'ailleurs vrai, j'ai rendez-vous avec le psychiatre, mais il me reste un peu plus de trois heures à attendre. Je les passerai dans un fast-food, à déchiqueter l'emballage carton de mon hamburger. Sans réelle méthode, si bien que le résultat s'est avéré décevant. Un déchiquetage pur et simple.
Une fois que j'ai raconté mes petites fantaisies au praticien, il me met en arrêt de travail pour une semaine. Il me demande même si je n'ai pas envie de faire un bref séjour en maison de repos. Je réponds que non, car j'ai peur des fous.
Une semaine plus tard, je retourne le voir. Je n'ai pas grandchose à dire; je prononce quelques phrases, cependant. Lisant à l'envers sur son carnet à spirales, je vois qu'il note: " Ralentissement idéatoire ". Ah ah. D'après lui, je serais donc en train de me transformer en imbécile. C'est une hypothèse.
De temps en temps il jette un regard sur son bracelet-montre (cuir fauve, cadran rectangulaire et doré); je n'ai pas l'impression de l'intéresser énormément. Je me demande s'il a un revolver dans son tiroir, pour les sujets en état de crise violente. Au bout d'une demi-heure il prononce quelques phrases de portée générale sur les périodes de passage à vide, prolonge mon arrêt de travail et augmente mes doses de médicaments. Il me révèle également que mon état a un nom: c'est une dépression. Officiellement, donc, je suis en dépression. La formule me paraît heureuse. Non que je me sente très bas; c'est plutôt le monde autour de moi qui me paraît haut.
Le lendemain matin, je retourne à mon bureau; c'est mon chef de service qui a souhaité me voir pour " faire le point ". Comme je m'y attendais, il est revenu extrêmement bronzé de son séjour à Val d'Isère; mais je distingue quelques fines rides au coin de ses yeux; il est un peu moins beau que dans mon souvenir. Je ne sais pas, je suis déçu.
D'emblée, je l'informe que je suis en dépression; il accuse le coup, puis se reprend. Ensuite l'entretien ronronne agréablement pendant une demi-heure, mais je sais que dorénavant s'est élevé entre nous comme un mur invisible. Il ne me considérera plus jamais comme un égal, ni comme un successeur possible; à ses yeux, je n'existe même plus vraiment; je suis déchu. De toute façon je sais qu'ils vont me renvoyer, dès que mes deux mois légaux d'arrêt maladie seront épuisés; c'est ce qu'ils font toujours, en cas de dépression; j'ai eu des exemples.
Dans le cadre de ces contraintes il se comporte assez bien, il me cherche des excuses. À un moment, il émet:
" Dans ce métier, nous sommes parfois soumis à des pressions terribles…
– Oh, pas tellement ", réponds-je.
Il sursaute comme s'il se réveillait, met fin à la conversation. Il fera l'ultime effort de me raccompagner jusqu'à la porte, mais en maintenant une distance de sécurité de deux mètres, comme s'il craignait que tout à coup je lui vomisse dessus. " Eh bien reposez-vous, prenez le temps qu'il faudra ", conclut-il.
Je sors. Me voici un homme libre.
IV La confession de Jean-Pierre Buvet
Les semaines suivantes m'ont laissé le souvenir d'un effondrement lent, entrecoupé de phases cruelles. À part le psychiatre, je ne voyais personne; la nuit tombée, je sortais racheter des cigarettes et du pain de mie. Un samedi soir, cependant, je reçus un coup de téléphone de Jean-Pierre Buvet; il semblait tendu.
" Alors? Toujours curé? dis-je pour dégeler l'atmosphère.
– Il faudrait que je te voie.
– Oui, on pourrait se voir…
– Maintenant, si tu peux. "
Je n'avais jamais mis les pieds chez lui; je savais juste qu'il habitait Vitry. L'HLM, du reste, était bien tenue. Deux jeunes Arabes m'ont suivi du regard, l'un d'eux a craché par terre à mon passage. Au moins il ne m'avait pas craché à la gueule.
L'appartement était payé sur les fonds du diocèse, quelque chose de ce genre. Effondré devant son téléviseur, Buvet suivait Sacrée soirée d'un œil morne. Apparemment, il avait descendu pas mal de bières en m'attendant.
" Eh bien? eh bien? fis-je avec bonhomie.
– Je t'avais dit que Vitry n'est pas une paroisse facile; c'est encore pire que ce que tu peux imaginer. Depuis mon arrivée j'ai essayé de monter des groupes de jeunes; aucun jeune n'est venu, jamais. Cela fait trois mois que je n'ai pas célébré un baptême. À la messe, je n'ai jamais réussi à dépasser cinq personnes: quatre Africaines et une vieille Bretonne; je crois qu'elle avait quatre-vingt-deux ans; c'était une ancienne employée des chemins de fer. Elle était veuve depuis déjà longtemps; ses enfants ne venaient plus la voir, elle n'avait plus leur adresse. Un dimanche, je ne l'ai pas vue à la messe. Je suis passé chez elle, elle habite une ZUP, par là… (il fit un geste vague, sa canette de bière à la main, aspergeant la moquette de quelques gouttes). Ses voisins m'ont appris qu'elle venait de se faire agresser; on l'avait transportée à l'hôpital, mais elle n'avait que des fractures légères. Je lui ai rendu visite: ses fractures mettraient du temps à se ressouder, bien sûr, mais il n'y avait aucun danger. Une semaine plus tard, quand je suis revenu, elle était morte. J'ai demandé des explications, les médecins ont refusé de m'en donner. Ils l'avaient déjà incinérée; personne de la famille ne s'était déplacé. Je suis sûr qu'elle aurait souhaité un enterrement religieux; elle ne me l'avait pas dit, elle ne parlait jamais de la mort; mais je suis sûr que c'est ce qu'elle aurait souhaité. "
Il but une gorgée, puis continua:
" Trois jours plus tard, j'ai reçu la visite de Patricia. "
Il marqua une pause significative. Je jetai un regard sur l'écran télé, dont le son était coupé; une chanteuse en string lamé noir semblait entourée de pythons, voire d'anacondas. Puis je reportai mon regard sur Buvet en essayant d'émettre une grimace de sympathie. Il reprit:
" Elle souhaitait se confesser, mais elle ne savait pas comment faire, elle ne connaissait pas la procédure. Patricia était infirmière dans le service où l'on avait transporté la vieille; elle avait entendu les médecins parler entre eux. Ils n'avaient pas envie de la laisser occuper un lit pendant les mois nécessaires à son rétablissement; ils disaient que c'était une charge inutile. Alors ils ont décidé de lui administrer un cocktail lytique; c'est un mélange de tranquillisants fortement dosés qui procure une mort rapide et douce. Ils en ont discuté deux minutes, pas plus; puis le chef de service est venu demander à Patricia d'effectuer l'injection. Elle l'a fait, la nuit même. C'est la première fois qu'elle pratiquait une euthanasie; mais cela arrive fréquemment à ses collègues. Elle est morte très vite, dans son sommeil. Depuis, Patricia n'arrivait plus à dormir; elle rêvait de la vieille.