Extension du domaine de la lutte
- Автор: Уэльбек Мишель
- Год: 15
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Extension du domaine de la lutte». Краткое содержание книги:
À quelques pas de ces maisons il y a des résidences modernes, blanches, destinées aux vacanciers. Cela forme tout un ensemble d'immeubles, d'une hauteur de dix à vingt étages. Ces immeubles sont disposés sur une esplanade à plusieurs niveaux, le niveau inférieur étant aménagé en parking. J'ai longtemps marché d'un immeuble à l'autre, ce qui me permet d'affirmer que la plupart des appartements doivent avoir vue sur la mer, grâce à différentes astuces architecturales. En cette saison tout était désert, et les sifflements du vent s'engouffrant entre les structures de béton avaient quelque chose de nettement sinistre.
Je me suis ensuite dirigé vers une résidence plus récente et plus luxueuse, située cette fois tout près de la mer, vraiment à quelques mètres. Elle portait le nom de " Résidence des Boucaniers ". Le rez-de-chaussée était constitué par un supermarché, une pizzeria et une discothèque; tous trois fermés. Une pancarte invitait à la visite de l'appartement témoin.
Un sentiment déplaisant a cette fois commencé de m'envahir. Imaginer une famille de vacanciers rentrant dans leur Résidence des Boucaniers avant d'aller bouffer leur escalope sauce pirate et que leur plus jeune fille aille se faire sauter dans une boîte du style " Au vieux cap-hornier ", ça devenait un peu agaçant; mais je n'y pouvais rien.
Un peu plus tard, j'ai eu faim. Près de l'étalage d'un marchand de gaufres, j'ai sympathisé avec un dentiste. Enfin, sympathiser est beaucoup dire; disons que nous avons échangé quelques mots en attendant le retour du vendeur. Je ne sais pas pourquoi il a cru bon de m'informer qu'il était dentiste. En général, je déteste les dentistes; je les tiens pour des créatures foncièrement vénales dont le seul but dans la vie est d'arracher le plus de dents possible afin de s'acheter des Mercedes à toit ouvrant. Et celui-là n'avait pas l'air de faire exception à la règle.
Un peu absurdement j'ai cru nécessaire de justifier ma présence, une fois de plus, et je lui ai raconté toute une histoire comme quoi j'avais l'intention d'acheter un appartement à la Résidence des Boucaniers. Son intérêt a aussitôt été éveillé, sa gaufre à la main il a longuement pesé le pour et le contre, avant de finalement conclure que l'investissement " lui paraissait valable ". J'aurais dû m'en douter.
X L'Escale
" Ah, oui, avoir des valeurs!… "
De retour à La Roche-sur -Yon, j'ai acheté un couteau à steak à l'Unico; je commençais à apercevoir l'ébauche d'un plan.
Le dimanche fut inexistant; le lundi particulièrement morne. Je sentais, sans avoir besoin de le lui demander, que Tisserand avait passé un week-end infect; ça ne m'étonnait nullement. Nous étions déjà le 22 décembre.
Le lendemain soir, nous sommes allés manger dans une pizzeria. Le garçon avait effectivement l'air d'un Italien; on le devinait velu et charmeur; il me dégoûtait profondément. D'ailleurs il déposa nos spaghettis respectifs à la hâte, sans réelle attention. Ah, si nous avions porté des jupes fendues, ç'aurait été autre chose!…
Tisserand avalait de grands verres de vin; j'évoquais différentes tendances de la musique de danse contemporaine. Il ne répondait pas; je crois en fait qu'il n'écoutait même pas. Cependant, lorsque je décrivis d'une phrase l'antique alternance rocks-slows, pour souligner le caractère rigide qu'elle avait su donner aux procédures de séduction, son intérêt se ralluma (avait-il déjà eu, à titre personnel, l'occasion de danser un slow? cela n'avait rien de certain). Je passai à l'attaque:
" Je suppose que tu fais quelque chose pour Noël. En famille, probablement…
– On ne fait rien à Noël. Je suis juif ", m'apprit-il avec une pointe d'orgueil. " Enfin, mes parents sont juifs ", précisa-t-il plus sobrement.
Cette révélation me désarçonna quelques secondes. Mais après tout, juif ou pas juif, est-ce que ça changeait quelque chose? Si oui, j'étais bien incapable de voir quoi. Je poursuivis.
" Si on faisait quelque chose la nuit du 24? Je connais une boîte aux Sables, L'Escale. Très sympa… "
J'avais l'impression que mes mots sonnaient faux; j'avais honte. Mais Tisserand n'était plus en état de prêter attention à de telles subtilités. " Tu crois qu'il y aura du monde? J'ai l'impression que le 24 c'est plutôt famille-famille… ", telle fut sa pauvre, sa pathétique objection. Je concédai que bien entendu le 31 aurait été très supérieur: " Les filles aiment bien coucher le 31 ", affirmaije avec autorité. Mais le 24, pour cela, n'était pas à négliger: " Les filles mangent des huîtres avec les parents et la grand-mère, elles reçoivent leurs cadeaux; mais à partir de minuit elles sortent en boîte. " Je m'animais, je croyais à mon propre récit; Tisserand s'avéra, comme je l'avais prévu, facile à convaincre.
Le lendemain soir, il mit trois heures à se préparer. Je l'attendis en jouant aux dominos, seul, dans le hall de l'hôtel; je jouais la main des deux adversaires à la fois; c'était très ennuyeux; j'étais un peu angoissé, cependant.
Il apparut vêtu d'un costume noir et d'une cravate dorée; ses cheveux avaient dû lui demander beaucoup de travail; on fabrique des gels, maintenant, qui donnent des résultats surprenants. Un costume noir, finalement, c'est encore ce qui lui allait le mieux; pauvre garçon.
Il nous restait à peu près une heure à tuer; hors de question d'aller en boîte avant vingt-trois heures trente, sur ce point j'étais formel. Après une discussion rapide, nous sommes allés faire un tour à la messe de minuit: le prêtre parlait d'une immense espérance qui s'était levée au cœur des hommes; je n'avais rien à objecter à cela. Tisserand s'ennuyait, pensait à autre chose; je commençais à me sentir un peu dégoûté, mais il me fallait tenir bon. J'avais placé le couteau à steak dans un sac plastique, à l'avant de la voiture.
J'ai retrouvé L'Escale sans difficulté; il faut dire que j'y avais passé de bien mauvaises soirées. Cela remontait déjà à plus de dix ans; mais les mauvais souvenirs s'effacent moins vite qu'on le croit.
La boîte était à moitié pleine: surtout des quinze-vingt ans, ce qui anéantissait d'emblée les modestes chances de Tisserand. Beaucoup de minijupes, de bustiers échancrés; bref, de la chair fraîche. Je vis ses yeux s'exorbiter brutalement en parcourant la piste de danse; je partis commander un bourbon au bar. À mon retour il se tenait déjà, hésitant, à la lisière de la nébuleuse des danseurs. Je murmurai vaguement: " Je te rejoins tout à l'heure… " et me dirigeai vers une table qui, par sa position légèrement en surplomb, m'offrirait une excellente vision du théâtre des opérations.
Tisserand parut d'abord s'intéresser à une brunette d'une vingtaine d'années, vraisemblablement une secrétaire. J'étais assez tenté d'approuver son choix. D'une part la fille n'était pas d'une beauté exceptionnelle, et serait sans doute peu courtisée; ses seins, certes de bonne taille, étaient déjà un peu tombants, et ses fesses paraissaient molles; dans quelques années, on le sentait, tout cela s'affaisserait complètement. D'autre part son habillement, d'une grande audace, soulignait sans ambiguïté son intention de trouver un partenaire sexueclass="underline" en taffetas léger, sa robe virevoltait à chaque mouvement, découvrant un porte-jarretelles et un string minuscule en dentelle noire, qui laissait le fessier entièrement nu. Enfin son visage sérieux, même un peu obstiné, semblait indiquer un caractère prudent; voilà une fille qui devait certainement avoir des préservatifs dans son sac.
Pendant quelques minutes Tisserand dansa non loin d'elle, lançant vivement les bras en avant pour indiquer l'enthousiasme que lui communiquait la musique. À deux ou trois reprises il tapa même dans ses mains; mais la fille ne semblait nullement le remarquer. À la faveur d'un léger blanc musical, il prit donc l'initiative de lui adresser la parole. Elle se retourna, lui jeta un regard méprisant et traversa la piste de part en part pour s'éloigner de lui. C'était sans appel.