La Paysanne Pervertie ou Les Dangers De La Ville
- Автор: Bretonne Nicolas-Edme Retif de la
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «La Paysanne Pervertie ou Les Dangers De La Ville». Краткое содержание книги:
Lettre de Marianne Frémi, à Fanchon.
Madame,
La lettre ci-incluse vous apprend la perte que nous venons de faire! Hélas! Madame n’est pas la plus à plaindre! C’est ceux qu’elle laisse ici, et surtout moi, qui n’avais de soutien qu’en elle! Je l’ai toujours aimée, mais surtout en ces derniers temps, où elle vivait comme une sainte, n’ayant en rien les défauts des dévotes que j’ai connues: car ma chère maîtresse n’était que douceur et bonté envers un chacun de nous et surtout envers moi. Je n’ai jamais vu une pareille humilité et bonté: elle nous servait dans nos maladies, nous excusait dans nos fautes, et si nous faisions quelque chose de bien, elle l’exaltait au-dessus du peu qu’il valait; sa maison était un paradis, et par elle seule. S’il y avait quelque différend entre les gens de la maison, dès qu’elle le savait, elle y courait, non pour gronder, mais pour réconcilier; on l’a vue maintes fois demander pardon pour celui qui avait tort. Tout le monde en avait quelquefois les larmes aux yeux; et quand elle passait devant son monde, avec l’air gracieux qu’elle savait prendre, quoique quelquefois elle vînt de pleurer, un chacun était transporté de joie de son salut obligeant. Elle n’oubliait pas le moindre garçon d’écurie, et elle disait un mot à chacun la première fois qu’elle les voyait de la journée: et elle veillait à ce qu’il ne manquât rien à personne, tant pour le linge, que pour la propreté des habits; quant à la nourriture, elle venait y voir elle-même tous les jours à la cuisine sans manquer, pour que tout fût bon et proprement. Ses charités pour les pauvres ne se bornaient pas à donner; elle leur rendait toutes sortes de services par la famille de son mari, et par son mari lui-même dans le derniers temps. Mais il fallait la voir servir les pauvres dans les prisons! elle descendait au fond des cachots, et tâchait de toucher ces âmes dures, par les plus tendres discours, au point qu’elle a fait souvent pleurer les geôliers eux-mêmes, et quelquefois le coupable. Le saint jour de Noël, qu’elle a été poignardée, j’étais avec elle aux cachots elle avait toutes sortes de rafraîchissements avec elle, qu’elle a donnés; elle a fait changer la paille; elle avait obtenu un adoucissement pour les fers de deux malheureux, et elle a elle-même frotté avec une pommade adoucissante les places rouges et douloureuses des chaînes: elle en a fait manger un; elle l’a fait nettoyer devant elle; elle a calmé sa rage emportée, en le plaignant, en pleurant sur lui. Ce misérable l’a bénie, lui qui ne faisait que maudire, depuis le moment qu’il avait été pris. Je ne finirais pas de vous tout raconter. Je la quittai ce jour-là, en passant devant notre porte, le mauvais air des cachots m’avait suffoquée, et je n’en pouvais plus: mais ma maîtresse était infatigable; elle ne voulut pas omettre la Tournelle. C ’est en revenant de là… Ô madame! elle est sainte, et je la prie, depuis le malheur; car elle a fait tout ce qu’ont fait les saints… Que ne puisse vous tout dire! Quand son mari la méprisait… mais il est mon maître, et je le respecte comme elle m’en a donné l’exemple. Je finis, madame; me disant avec considération,
Votre, etc.
Je vous envoie une terrible lettre! dont vous augurerez une chose qui fait frémir.
On peut dire, ma chère sœur, que voilà un bel éloge de la pauvre infortunée, qui, si elle avait encore eu quelques taches, en aurait obtenu la remise, par sa cruelle mort et sa sainte résignation. Mais ce coup-ci m’accable encore plus que tous les autres. Mon Dieu! j’avais une si tendre et une si bonne amie, et vous me l’avez ôtée, quand je l’aimais, et quand elle m’aimait si tendrement!… Car je ne saurais rendre la moitié des amitiés qu’elle me faisait: et vous savez, chère sœur, qu’elle n’oubliait personne de la famille. Nos affaires, à tous, prospéraient par elle, et par l’excellente dame Parangon, qui souvent se cachait sous le voile de notre sœur, comme je l’ai quelquefois découvert par les lettres d’Ursule, que je vais joindre à la mienne, très chère Edmée; te priant et conjurant d’en avoir soin, comme de reliques précieuses, pour me les rendre à ton voyage ici, que j’espère, et dont j’ai si grand besoin! Elles sont enveloppées dans un parchemin, pour les mieux conserver, sur lequel est écrit de la main d’elle-même, à ma prière: