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Angélique et le Nouveau Monde Part 1

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Angélique et le Nouveau Monde Part 1
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À certains moments, elle regrettait qu'il n'y ait pas eu, dès ce matin, une bonne et franche bataille. Son mari voulait négocier, mais elle, de tout son instinct, de tous ses souvenirs, rejetait la conciliation avec les Français.

Cependant la montagne couleur de flamme s'endormait et soudain là-bas, dans le passage qu'elle ne défendait plus, on voyait miroiter une flaque d'eau azurée. En moins d'une heure, ils atteignirent le fleuve...

De près, le Kennebec se révélait a un bleu d'armure, et l'on se surprenait à lever les yeux vers le ciel pâle pour y chercher quelle sorte de reflet se mirait en ses eaux. Non sans joie, Angélique surprit l'odeur des feux humains. Et tout à coup, elle aperçut le fort. Son visage s'irradia et elle se dressa un peu sur sa selle.

Le fort était bâti en retrait au-dessus de la rive, au centre d'une surface déboisée d'où l'on avait tiré les solides pieux de sa palissade. Celle-ci, rectangulaire, ne laissait dépasser que les toits couverts de bardeaux de deux habitations dont les cheminées fumaient paresseusement. Alentour, le terrain paraissait boursouflé, chaotique, bien que verdoyant. Il n'évoquait ni la symétrie du jardin, ni la belle tenue d'une prairie, et cela s'expliquait lorsqu'on distinguait que les souches des arbres abattus n'avaient pas été arrachées et que les quelques cultures établies autour de l'enceinte proliféraient parmi des racines noueuses et des fûts tronqués... Mais c'étaient là les premières cultures rencontrées en plusieurs semaines de marche dans la forêt. Les lèvres sèches d'Angélique s'étirèrent dans un sourire. L'endroit lui plaisait. Elle serait heureuse d'y trouver sa demeure enfin, après tant d'errance. Pont-Briand la regardait.

Elle ne se rendait pas compte de ce regard fixé sur elle. Elle était toute à la contemplation des lieux découverts du haut de la côte, et sur lesquels semblait flotter à contre-jour un brouillard doré, fait de fumées et de poussières mêlées.

Ce n'était encore qu'un emplacement lointain, sans contours précis, et ridiculement restreint au cœur de la forêt sans limites, mais pour qui avait cheminé depuis de longs jours, sans discerner nulle trace de travaux humains sinon quelques wigwams misérables, quelques canots d'écorce oubliés dans une crique, l'apparition de ce coin de terre semblait promettre au voyageur le réconfort souhaité d'un monde moins primitif. En face, le fleuve s'élargissait jusqu'à former comme un grand lac paisible où les canoës glissaient vivement, avec la légèreté des libellules, certains s'éloignant vers une petite île proche, d'autres longeant les berges, d'autres au contraire venant rejoindre une flottille au repos de ces légers esquifs, massés les uns contre les autres, vers l'extrémité sud de la plage en demi-lune.

On distinguait mal encore les hommes qui manœuvraient ces canots, ni ceux qui ne devaient pas manquer de s'agiter sur les rives, mais l'on enregistrait du premier coup d'œil en ce coin pelé une impression de mouvance, comme celle qui vous avertit, à quelque distance d'une fourmilière, qu'elle est habitée et non désertée.

Plus bas, Angélique discernait la plage de sable gris et de gros galets, plantée de nombreux « tipis » d'écorce, huttes indiennes en forme de cônes pointus et d'où la fumée montait en filets blancs et lents car l'endroit avait dû être choisi pour être à l'abri des vents capricieux de la montagne.

À l'annonce de la caravane qu'un long cri signala, tous les Indiens épars autour du poste convergèrent dans la direction annoncée avec des exclamations aiguës et des jacassements et commencèrent à gravir les pentes dans leur direction. L'Aubignière avait dû les avertir de l'arrivée de Blancs inconnus, montés sur des chevaux...

Joffrey de Peyrac, après avoir fait halte, observait aussi le poste et la plage du haut de son cheval.

– Monsieur de Maudreuil !

– Monsieur ?

– N'est-ce pas un pavillon blanc que je vois flotter au mât central ?

– Si fait ! Monsieur, le drapeau blanc du roi de France.

Peyrac porta la main à son chapeau et, l'ôtant, le tint écarté à bout de bras en un salut respectueux, lequel pour ceux qui le connaissaient bien n'était pas sans comporter une pointe d'exagération.

– Je m'incline devant la majesté de celui que vous servez, baron, et m'honore de ce qu'il visite ma demeure en votre personne.

– Et en celle de mes supérieurs, fit précipitamment le jeune Maudreuil intimidé.

– Je m'en réjouis à l'avance...

Il se recoiffa. Il y avait tant de hauteur dans l'attitude de Peyrac que son amabilité même semblait dangereuse.

– L'usage féodal veut cependant que, lorsque le seigneur rentre en son domaine, sa bannière flotte au sommet du mât. Pourriez-vous courir donner des ordres dans ce sens, baron, car je crois que personne ne s'en soucie. O'Connel sait où trouver mon pavillon.

– Certainement, monseigneur, dit le jeune Canadien qui s'élança en courant le long de la piste caillouteuse.

Il passa en bondissant à travers les sauvages qui montaient, il s'engloutit dans les taillis et courut jusqu'au fort. Peu après, les portes de celui-ci s'ouvrirent, tandis que montait le long du mât un pavillon bleu à l'écu d'argent.

– Les armes du Rescator, fit Peyrac à mi-voix. Peut-être leur gloire est-elle obscure, voire douteuse, mais le temps n'est pas encore venu de les incliner sans combat, n'est-ce pas, madame ?

Angélique ne sut que répondre.

Une fois de plus l'attitude de son mari la déconcertait. Elle sentait pour sa part que les Français n'étaient pas tout à fait sincères lorsqu'ils disaient qu'ils étaient venus à Katarunk sans desseins hostiles. Occuper un poste militairement n'a jamais été une démonstration très amicale. Mais la situation s'était retournée. Peyrac était survenu et les avait surpris. Il avait avec lui pour amis Perrot et Maupertuis, des anciens du Canada et parmi les plus réputés. Il n'en restait pas moins que l'on marchait sur une poudrière. Et ce n'est pas sans effroi qu'elle voyait la nuée des guerriers sauvages, alliés des troupes françaises, monter vers eux avec des hurlements épouvantables qui, pour l'instant, n'étaient que des exclamations cordiales d'amusement et de bienvenue.

À la jumelle, Joffrey de Peyrac continuait d'observer le port et l'esplanade. En face, les deux battants de la porte de la palissade étaient grands ouverts. Les soldats s'étaient rangés de part et d'autre comme pour la parade et, un peu en avant d'eux, se tenait un officier en grand uniforme, sans doute ce Loménie-Chambord qu'on lui avait annoncé. Alors il replia sa longue-vue et, tête inclinée, parut méditer. C'était le dernier moment, il le savait, où il lui restait la possibilité de répondre à l'attaque des armes par les armes. Ensuite, il serait dans la gueule du loup. Mêlés, lui et les siens, à des gens versatiles qui pouvaient se transformer d'un moment à l'autre en ennemis féroces. Tout dépendrait de la loyauté du colonel, de son ascendant sur ses hommes, de la sagesse en somme de celui que Peyrac allait trouver en face de lui, représentant le roi de France.

Il regarda encore. Dans le cercle de la lorgnette s'inscrivait la silhouette d'un homme distingué qui, les mains derrière le dos, paraissait attendre sans nervosité l'arrivée du propriétaire de Katarunk, dont Maudreuil venait de l'avertir.

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