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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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— Il avait raison, non ?

— Il pouvait rester des heures sans parler. Avec Howard Hughes, ils passaient des soirées entières sans rien se dire. Il arrivait chez lui, buvait des verres, fumait des cigarettes, lisait un livre sans lui adresser le moindre mot ! Quand ils parlaient, c’était Howard Hughes qui lui donnait des conseils. Il lui disait qu’il avait une trop grande idée des femmes, qu’elles ne l’aimaient pas mais couraient après son argent, sa célébrité. Il a toujours été plus proche des hommes que des femmes, je pense. Mais ça, il ne me le disait pas, il devait penser que j’étais trop jeune. En fait, il était bien plus compliqué que ce qu’il laissait voir…

— C’est ce que vous avait dit son habilleuse, vous vous souvenez ? « Le voir, c’est l’aimer et l’aimer, c’est ne jamais le connaître… »

— Plus je le fréquentais, moins je savais qui il était et plus je l’aimais… Et je perdais pied. Un jour, il m’avait avoué qu’il y avait un type qui le détestait à Hollywood. C’était Frank Sinatra…

— Et pourquoi ?

— Ils avaient tourné un film, ensemble. The Pride and the Passion[40] de Stanley Kramer. Le tournage avait commencé en avril 1956 et, à la fin de la première semaine, Cary était amoureux fou de Sofia Loren, sa partenaire. Et c’était réciproque. Elle avait vingt-deux ans à peine, il en avait trente de plus, et elle était déjà liée à Carlo Ponti. Ça n’a pas arrêté Cary ! Il lui a proposé de l’épouser. Elle n’a pas dit non tout de suite… Ils ont vécu une folle passion. Ils ne pouvaient pas arrêter les scènes où ils s’embrassaient. Le metteur en scène criait coupez ! coupez ! et ils continuaient à s’embrasser. Frank Sinatra était vert de jalousie ! Lui aussi, il en pinçait pour la belle Sofia et il comptait bien la mettre dans son lit. Alors il s’est mis à raconter que Cary était un homosexuel caché… et elle, devant tout le monde, l’a insulté, tu vas la fermer, espèce de connard d’Italien et Sinatra, furieux, a quitté le tournage. Il a laissé toute l’équipe en plan ! Il n’est jamais revenu… Cary a été obligé de finir le film en parlant à un cintre censé représenter Sinatra ! Il m’avait raconté ça en riant dans sa grande suite à l’hôtel et je ne sais pas pourquoi j’avais été terriblement embarrassé. Je m’étais dit que, peut-être, Sinatra avait raison et que Cary préférait les hommes… Pourtant, il n’a pas arrêté de se marier ! Il a eu cinq femmes !

— Ça ne veut rien dire, dit Joséphine. C’était très mal vu d’être homosexuel à Hollywood… Beaucoup d’acteurs faisaient de faux mariages pour cette raison.

— Je sais et je le savais déjà, je crois… J’avais beau être innocent, il y avait des choses qui m’intriguaient. Comme sa longue amitié avec Randolph Scott. Ils ont quand même habité ensemble pendant dix ans et ils étaient inséparables… Il l’a même emmené en voyage de noces, lors de son premier mariage, avec Virginia Cherrill ! Mais je crois que je ne voulais pas savoir. C’était déjà terrible pour moi de me dire que j’aimais un homme, alors aimer un homme « différent », comme on disait à l’époque, cela m’aurait précipité dans un abîme… Je préférais les moments où on riait. C’était un homme très drôle. Il transformait la moindre chose en comédie. Il assurait qu’il fallait sourire à la vie pour qu’elle vous sourie. Il le disait tout le temps. Il était vraiment doué pour ça… Quand je me plaignais de mes parents, il me secouait, arrête de gémir ! Tu vas t’attirer tous les malheurs qui traînent… Il me distrayait. Il m’apprenait l’élégance. Il avait eu un maître en la matière, le grand Fred Astaire. Il affirmait qu’il n’y avait pas d’homme plus élégant que lui. Fred Astaire cirait ses chaussures avec de la terre de Central Park, de la salive et de la cire d’oreille ! Cary faisait tout comme lui. Il commandait ses costumes chez un tailleur londonien de Savile Row, les sortait de leur housse, les roulait en boule et les envoyait valser dans la pièce. Il faut qu’ils vivent, qu’ils s’usent, je ne veux pas qu’ils aient l’air tout neufs, ça fait plouc ! C’était encore un truc qu’il avait appris de Fred Astaire. Alors on jouait au ballon avec les costumes tout neufs. On les faisait voler dans la chambre, on se jetait dessus, on les empoignait, on les malaxait, on les jetait par terre et à la fin, épuisés, on se congratulait d’avoir maltraité ces costumes prétentieux… Ils en ont pris un fameux coup, hein, my boy ! Ils ne seront plus jamais arrogants ! Il possédait cet art très spécial de rendre la vie légère. Quand je retrouvais mes parents et leur appartement sinistre, j’avais l’impression de me glisser dans un cercueil… Je me posais des tas de questions. Je ne savais plus où j’étais, à quel monde j’appartenais. Je jouais mon rôle de fils modèle chez moi et je découvrais la vie avec Cary. C’était violent, vous savez. Tout a été violent dans cette histoire… Et la fin ! Mon Dieu ! Cette enveloppe que m’a remise le concierge de l’hôtel… Je n’ai jamais lu aucune lettre comme celle-là ! La lettre de l’homme que j’aimais… Une véritable cérémonie. Je ne sais pas comment on peut lire autrement la lettre d’une personne qu’on aime… Ou alors c’est qu’on est indigne de son amour ! Je voulais que rien ne vienne troubler ma lecture. Il y a des gens qui lisent des lettres d’amour en répondant au téléphone, en parlant avec leurs copains, en regardant un match de foot, en se servant un verre, en mordant dans une cuisse de poulet, qui posent la lettre, la reprennent, qui la lisent avec une odieuse indifférence… Moi, je me suis recueilli. Seul dans ma chambre… Sans bruit, sans rien pour me distraire. J’ai lu chaque mot, chaque phrase… Trop d’émotions grimpaient de mon cœur à mes yeux…

Son bras droit avait glissé et se balançait dans le vide. Il avait replié ses jambes.

— Après cette lettre, j’étais désespéré. J’ai passé le concours d’entrée à l’X. J’ai été reçu. J’ai fait mes études comme dans un rêve, un mauvais rêve. Il ne me restait plus que Geneviève pour me rattacher à lui. On s’est mariés… la suite, vous la connaissez. Je l’ai rendue malheureuse… Je n’en avais même pas idée. Rien d’autre n’existait que mon chagrin, le sentiment que ma vie m’avait échappé et que j’allais passer le reste de mes jours comme un mort vivant…

Il prenait le verre de « petit jaune », en buvait une gorgée, avalait deux cachets.

— Vous prenez trop de cachets…

— Oui, mais je ne tousse plus… Je peux vous parler. Retrouver tous ces merveilleux souvenirs… La vie a filé si vite. J’ai eu dix-sept ans et puis, j’ai eu soixante-cinq ans… Ma vie est passée comme ça…

Il claquait des doigts.

— Je n’en ai rien fait. Des années blanches. Je ne me souviens de rien. Si, de la petite moustache de Geneviève et de son air penché quand elle m’écoutait… De notre voyage en Californie et de ce tout petit moment où je suis redevenu vivant…

— Et vos enfants… Vous n’éprouvez rien pour eux ?

— J’ai été étonné d’avoir pu les engendrer, c’est sûr. Mais, à part ce sentiment de surprise, non… Je regardais le ventre de ma femme s’arrondir et cela me paraissait incongru. Je me disais, c’est moi qui ai fait ça ? Et puis, ils sont nés… Elle a beaucoup souffert, je me rappelle. Je ne comprenais pas. Je lui disais ça ressemble à quoi, ta douleur ? et elle me fusillait du regard. C’est vrai, quoi… Nous, les hommes, on ne peut pas imaginer ce que c’est… Quand on me les a présentés à la maternité… c’était comme s’ils ne venaient pas de moi, qu’ils étaient abstraits. Ils ne se sont jamais incarnés. Je les ai toujours regardés de loin… Bébés, je les trouvais assez moches et, plus tard, ils n’ont rien fait pour me séduire, se rapprocher de moi…

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