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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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— Je n’ai pas beaucoup de temps, j’ai un rendez-vous, dit Hortense en s’installant sur le tabouret du bar. Un haut tabouret rouge avec un dossier en forme de cœur.

L’homme fut impressionné par son aplomb et commanda une bouteille de champagne.

— Vous avez déjà travaillé pour une grosse boîte ?

— Je suis jeune, peut-être, mais j’ai de l’expérience. La dernière, c’était Harrods. J’ai décoré deux vitrines pour eux sur le thème du détail dans la mode… J’ai tout créé, tout mis en scène, c’était magnifique. Il y avait mon nom écrit en gros sur les vitrines. Hortense Cortès. Elles sont restées deux mois en place et j’ai eu plein de propositions… Je suis en train de les étudier avec mon agent…

— Harrods ! s’exclama l’homme. Va falloir que je révise mes prix…

Son regard s’alluma d’une lueur moqueuse mais bienveillante.

— Vous avez intérêt, dit Hortense. Je ne travaille pas pour des cacahuètes…

— J’en suis sûr… Vous n’avez pas l’air d’une fille qu’on a pour rien…

— Mais personne ne m’a jamais !

— Excusez-moi… Vous êtes déjà allée à New York ?

— Non, pourquoi ?

— Parce que nos bureaux sont à New York et que si nous nous mettons d’accord, c’est là que vous travaillerez… en plein Manhattan, dans notre bureau de stylisme.

New York. Elle reçut un coup de poing au plexus. Elle encaissa le choc et se cala contre le dossier du tabouret de bar. Elle avait le souffle coupé.

— Vous n’aviez pas parlé d’un verre ?

Elle avait besoin de boire pour défaire le nœud qui l’étreignait. New York. New York. Central Park, Gary. Les écureuils sont tristes le lundi…

— Garçon ! lança-t-il au type qui s’agitait derrière le bar. Elle vient cette bouteille ou pas ?

Le garçon cria que ça arrivait et ne tarda pas à déposer une bouteille et deux verres devant Hortense et Frank Cook.

— On boit à notre succès ? demanda l’homme en versant le champagne dans les verres.

— On boit à mon succès…, corrigea Hortense qui se demanda si elle ne rêvait pas.

Elle n’avait plus le cœur ni vide ni lourd.

C’était devenu une habitude. Le mardi et le jeudi après-midi, Joséphine retrouvait M. Boisson dans le grand salon aux meubles tristes et torsadés. À quatorze heures, Mme Boisson partait faire sa partie de bridge, la voie était libre. Joséphine sonnait, M. Boisson la faisait entrer. Il avait préparé un plateau avec des boissons. Du vin blanc, du jus d’ananas, du Martini rouge. Il se versait un vieux bourbon. Une drôle de marque qu’il appelait « mon petit jaune ».

— Je n’ai pas le droit de boire quand ma femme est là. Elle dit qu’il y a des heures pour ça et je n’ai jamais osé demander quelles étaient ces heures…

Il souriait. La regardait. Ajoutait :

— Ça fait près de cinquante ans que je n’ai pas souri !

— C’est dommage…

— Avec vous, je suis léger, j’ai envie de dire des bêtises, fumer une cigarette, boire du petit jaune…

Il s’allongeait sur le canapé Napoléon III rayé, prenait son verre de petit jaune, ses comprimés, mélangeait le bourbon et les cachets, perdait l’équilibre, calait un petit coussin derrière sa nuque et parlait. Il parlait de son enfance, de ses parents, du salon de ses parents et des meubles dont il avait hérité et qu’il n’aimait pas. Joséphine était étonnée de la facilité avec laquelle il se livrait. Il semblait même y prendre un réel plaisir.

— Allez-y, posez-moi toutes les questions que vous voulez… Vous voulez savoir quoi ?

— Vous étiez comment à dix-sept ans ?

— Un petit-bourgeois triste. Étriqué. En blazer bleu marine, pantalon gris, cravate et des pulls en laine que ma mère tricotait… Des pulls horribles. Bleu marine ou gris. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu’était la France et le monde dans ces années-là… Enfin… l’idée que je m’en faisais embusqué chez moi… Il y avait des gens qui s’amusaient beaucoup, je crois, mais vu de mon salon, tout était morne, guindé ! C’était bien différent d’aujourd’hui. La France continuait à vivre comme au dix-neuvième siècle. Il y avait un gros poste de radio dans la salle à manger et, à table, on écoutait les informations. Je n’avais pas le droit de parler. J’écoutais. Je me demandais en quoi cela me concernait. J’avais l’impression que je comptais pour du beurre. Je n’avais ni idées ni opinions. J’étais une sorte de singe savant, je répétais ce que disaient mes parents et ce n’était pas gai… On venait de signer les accords d’Évian et la guerre d’Algérie prenait fin. Je ne savais pas si c’était bien ou pas… Pompidou était Premier ministre et le général de Gaulle avait failli être abattu au Petit-Clamart… Je me souviens du nom de Bastien-Thiry, l’organisateur de l’attentat, un partisan de l’Algérie française. Il a été fusillé le 11 mars 1963. Le général avait refusé de le gracier. Mes parents étaient de fervents gaullistes, ils trouvaient que le général avait eu raison. Bastien-Thiry était responsable et coupable. Le ministre de la Culture s’appelait André Malraux. Il faisait voyager La Joconde dans le monde entier. Mon père disait que cela coûtait des millions aux contribuables français… La guerre du Vietnam n’avait pas encore commencé, John Kennedy était président des États-Unis et Jacky, une icône. Les femmes portaient crânement son fameux petit chapeau et des jupes droites, très serrées. Les femmes, à cette époque, étaient soit des mères, soit des secrétaires. Elles portaient des gaines et des soutiens-gorge pointus comme des obus. Lyndon Johnson était vice-président. C’était la crise des missiles de Cuba. Khrouchtchev ôtait sa chaussure au siège de l’ONU à New York et en martelait son pupitre… On le voyait à la télé. En noir et blanc avec l’image qui sautait. On était en pleine guerre froide et le monde entier retenait son souffle. Au lycée, on nous parlait de conflit mondial, de guerre atomique, on nous affirmait qu’il fallait se préparer au pire. Les jeunes n’existaient pas, les jeans n’existaient pas, la musique pour les adolescents était la même que celle des parents : Brassens, Brel, Aznavour, Trenet, Piaf. Dans les journaux, on voyait les premières pubs pour des collants pour les filles et ma mère disait que c’était dégoûtant ! Pourquoi ? Je ne sais pas… Tout ce qui était nouveau était dégoûtant ! Les parents lisaient Le Figaro, Paris Match et Jours de France. Moi, enfant, j’avais eu droit au Journal de Mickey et puis, plus rien… C’était un monde qui ne s’adressait qu’aux adultes. L’argent de poche existait à peine, les jeunes n’avaient aucun pouvoir d’achat. On obéissait. Aux profs, aux parents… Et pourtant, ça commençait à frémir. Il y avait à la fois une furieuse envie de vivre et l’idée que rien ne changerait jamais. Les gens fumaient comme des pompiers, on ne savait pas que c’était dangereux pour la santé. Moi, je me bourrais de bonbons Kréma, de boules de coco, de Car en sac. Quand les parents recevaient des amis, ils mettaient des disques, on appelait ça des 33 tours… Il y avait des 45 tours aussi. J’en avais acheté un de Ray Charles, Hit the Road, Jack, rien que pour énerver mes parents ! Ma mère disait que Ray Charles était un nègre méritant parce qu’il était aveugle ! J’écoutais, caché derrière la porte. Parfois, ils dansaient… les femmes avaient des choucroutes sur la tête, des twin-set et des talons aiguilles. Mon père avait acheté une Panhard. Le dimanche, on descendait les Champs-Élysées en voiture. Malraux avait commencé à faire ravaler les façades noires de Paris et les gens criaient au scandale ! Moi, j’étais partagé entre le monde conventionnel de mes parents et celui que je devinais en train de naître mais dont je ne faisais pas partie. Johnny était une idole, on fredonnait Retiens la nuit, Claude François chantait Belles, belles, belles, Les Beatles triomphaient avec Love me do et passaient à l’Olympia en première partie de Sylvie Vartan avec Trini Lopez. Je n’avais pas eu le droit d’y aller… J’écoutais Salut les Copains en sourdine dans ma chambre. Je cachais mon transistor derrière un énorme Gaffiot au cas où ma mère entrerait. Maman suivait le feuilleton radio Ça va bouillir ! de Zappy Max sur Radio Luxembourg, mais ne l’aurait reconnu pour rien au monde ! Au cinéma, on allait voir West Side Story, Lawrence d’Arabie, Jules et Jim. Truffaut, avec son histoire d’amour à trois, était considéré comme subversif ! C’étaient les années Bardot, je la trouvais si belle. Insouciante et légère. Je me disais qu’elle était libre, elle, libre et heureuse, elle avait plein d’amants et elle se promenait toute nue, et puis j’ai appris qu’elle avait fait une tentative de suicide… Marilyn était morte le 5 août 1962. Je m’en souviens, ça avait été un choc… Elle était sexy et triste à la fois. C’est pour ça que les gens l’adoraient, je crois. Je vivais tout ça intensément mais de loin… Les ondes de la vie extérieure n’atteignaient pas notre salon. J’étais fils unique et j’étouffais… Je faisais de brillantes études, j’avais été reçu à mon bac avec mention et papa avait déclaré que je ferais Polytechnique. Comme lui… Je n’avais pas de petite amie et je faisais tapisserie dans les soirées… Je me souviens de ma première surprise-partie, j’y étais allé assis derrière le Solex d’un copain, il tombait des cordes et j’étais arrivé trempé ! Le premier disque que j’ai entendu en entrant, c’était I Get Around des Beach Boys et j’avais une folle envie de danser. Mais je n’avais pas osé… Je vous le répète, je n’avais aucune audace… Et puis il y a eu cet ami de mes parents qui m’a proposé de faire un stage sur le tournage de Charade et là, je ne sais pas pourquoi les parents ont dit oui. Je crois que ma mère aimait beaucoup Audrey Hepburn, elle la trouvait élégante, raffinée, délicieuse. Elle aurait aimé lui ressembler… et c’est comme ça que je l’ai rencontré.

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