Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: OPTA
- ISBN: 2-7201-0015-3
- Переводчик: Guy Abadia
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Le livre des crânes [The Book of Skulls - fr]». Краткое содержание книги:
Timothy, 22 ans, riche, jouisseur, dominateur.
Oliver, 21 ans beau, athlétique, bloc lisse à la faille secrète.
Ned, 21 ans, homosexuel, amoral, poète à ses heures.
Eli, 20 ans, juif, introverti, philologue, découvreur du Livre des Crânes.
Tous partis en quête du secret de l’immortalité : celle promise par le Livre de Crânes. Au terme de cette quête, une épreuve initiatique terrible qui amènera chacun d’eux à contempler en face le rictus de son propre visage. Une épreuve au cours de laquelle deux d’entre eux doivent trouver la mort (l’un assassiné par un de ses compagnons, l’autre suicidé) et les deux autres survivre à jamais.
Eli enchaîne de nouveau : « Il ne reste plus de mystère dans notre vie moderne. La génération scientifique a tout tué. La purge rationaliste, faisant la chasse à l’invraisemblable et à l’inexplicable. Voyez comme la religion est devenue creuse au cours des cent dernières années. “Dieu est mort”, disent-ils. Ça, pour sûr : tué, assassiné. Regardez-moi : je suis un Juif. J’ai pris des leçons d’hébreu comme un bon petit youpin, j’ai lu la Thora, j’ai fait ma bar-mitsvah, ils m’ont fait cadeau des stylos… Est-ce que quelqu’un m’a jamais parlé de Dieu dans aucun contexte digne d’être écouté ? Dieu était quelqu’un qui parlait à Moïse. Dieu était une colonne de feu il y a quatre mille ans. Où est Dieu maintenant ? Ce n’est pas à un Juif qu’il faut demander ça. Nous ne l’avons pas vu depuis pas mal de temps. Nous adorons ses commandements, ses lois diététiques, ses coutumes, les mots de la Bible, le papier sur lequel la Bible est imprimée, le livre relié lui-même, mais nous n’adorons pas d’êtres surnaturels comme Dieu. Le vieillard aux favoris qui compte les péchés, non, ça c’est pour le shvartzer, ça c’est pour le goy. Mais vous trois, les goyim, qu’est-ce que vous avez ? Vous avez des religions vides aussi. Toi, Timothy, la High Church : tu as des nuages d’encens, des robes de brocart, des enfants de chœur qui chantent Vaugham Williams et Elgar. Toi, Oliver, méthodiste, baptiste, presbytérien, je ne me souviens même pas, ce sont des mots vides, vides de contenu spirituel, de mystère, d’extase. Comme s’il y avait des Juifs réformistes. Et toi, Ned, le papiste : le prêtre contrarié, qu’est-ce que tu as ? La Vierge ? Les Saints ? L’Enfant Jésus ? Tu ne peux pas croire à toutes ces conneries. C’est pour les paysans, c’est pour le prolétariat. Les icônes et l’eau bénite. Le pain et le vin. Tu aimerais bien y croire — bon Dieu ! moi aussi j’aimerais bien y croire ! La religion catholique est la seule qui soit complète dans cette foutue civilisation, la seule qui essaye même d’aborder le mystère, les résonances avec le surnaturel, l’intuition des forces supérieures. Seulement, ils ont tout gâché, ils nous ont tout gâché, il n’y a pas une chose qu’on puisse accepter. C’est Bing Crosby ou Ingrid Bergman, c’est les Berrigan publiant des manifestes ou des Polonais mettant le pays en garde contre l’existence de communautés sans Dieu et de films réservés aux adultes. La religion, c’est fini. Et où cela nous laisse-t-il ? Tous seuls sous un ciel de cauchemar à attendre la fin. À attendre la fin.
— Il y a plein de gens qui vont encore à l’église, fit remarquer Timothy. Même à la synagogue, je suppose.
— Par habitude. Ou par peur. Ou par besoin social. Est-ce qu’ils ouvrent leurs âmes à Dieu ? Quand est-ce que tu as ouvert ton âme à Dieu pour la dernière fois, Timothy ? Et toi, Oliver ? Et toi, Ned ? Et moi-même ? Quand avons-nous même songé un seul instant à faire une chose semblable ? Cela paraît absurde. Dieu a été tellement pollué par les évangélistes, les archéologues, les théologiens et les faux dévots qu’il n’y a rien de surprenant à ce qu’il soit mort. Suicide. Mais où cela nous laisse-t-il ? Allons-nous nous transformer en savants et tout expliquer en termes de neutrons, de protons et d’A.D.N. ? Où est le mystère ? Où est la profondeur ? Nous devons tout faire par nous-mêmes. Il appartient à l’homme moderne intelligent de créer une atmosphère où il sera possible de s’abandonner à l’invraisemblable. Un esprit fermé est un esprit mort.
Eli commençait à s’échauffer, maintenant. Une sorte de ferveur s’emparait de lui. Le Billy Graham de l’Âge des Hippies.
— Pendant les huit ou dix dernières années, nous avons tous essayé d’aller vaille que vaille vers une quelconque espèce de synthèse qui soit viable, une structure corrélative qui maintienne le monde pour nous au milieu de tout ce chaos. La drogue, les communes, le rock, tout le truc transcendantaliste, l’astrologie, la macrobiotique, le Zen — nous cherchons, c’est vrai. Nous cherchons tout le temps. Et, parfois, nous trouvons. Pas toujours. Nous allons chercher dans des tas d’endroits idiots, parce qu’en fait nous sommes des idiots, même les meilleurs d’entre nous, et aussi parce que nous ne pouvons pas connaître les réponses jusqu’à ce que nous ayons posé encore plus de questions. Aussi nous courons après les soucoupes volantes. Nous mettons des scaphandres et nous descendons chercher l’Atlantide. Nous nageons dans la mythologie, le fantastique, la paranoïa, mille sortes d’irrationalités. Tout ce qu’ils ont rejeté, nous le prenons à notre compte, souvent sans avoir de meilleur prétexte que leur refus même. La fuite du rationnel, je ne la défends pas. Je dis seulement qu’elle est nécessaire. C’est un stade par lequel nous sommes obligés de passer. Le feu, l’endurcissement. L’homme occidental a échappé à l’ignorance superstitieuse pour tomber dans le vide matérialiste. Maintenant, il nous faut continuer, parfois sur des voies de garage ou de fausses pistes, jusqu’à ce que nous apprenions à accepter l’univers avec tous ses formidables et inexplicables mystères, jusqu’à ce que nous découvrions ce que nous cherchons, la synthèse, le principe qui nous permettra de vivre comme nous le devrions. Alors, nous pourrons devenir immortels. Ou presque, ça ne fait pas tellement de différence.
Timothy demanda :
— Et tu veux nous faire croire que le Livre des Crânes nous indique la voie, hein ?
— C’est une possibilité. Disons qu’il nous donne une chance finie d’accéder à l’infini. Ça ne te suffit pas ? Ça ne vaut pas la peine d’essayer ? Où les sarcasmes nous ont-ils menés ? Où le doute nous a-t-il menés ? Où le scepticisme peut-il nous conduire ? Pourquoi ne pas juste essayer ? Pourquoi ne pas aller voir ?
Eli avait retrouvé la foi. Il transpirait, criait, nu comme un ver, en agitant les bras. Son corps était en feu. Il était beau, en cet instant. Eli, beau !
Je déclarai :
— Je suis plongé jusqu’au cou dans cette histoire, et pourtant je n’en crois pas un mot. Vous me suivez ? Je pige très bien la dialectique du mythe. Son impossibilité livre bataille à mon scepticisme et me pousse à continuer. Les tensions et les contradictions sont ma force motrice.
Timothy, l’avocat du diable, secoua la tête — un geste lourd, taurin, qui faisait osciller son corps comme un pendule :
— Voyons, dis-nous à quoi tu crois vraiment. Les Crânes, oui ou non ? Le salut, ou bien merde ! Réalité ou imagination. Lequel des deux ?
— Tous les deux, répondis-je.
— Tous les deux ? Tu ne peux pas choisir les deux.
— Oui, je peux ! m’écriai-je. Tous les deux ! Oui et non ! Peux-tu me suivre là où je vis, Timothy ? À l’endroit où la tension est la plus forte, où le oui côtoie étroitement le non ? Où simultanément tu rejettes et acceptes l’existence de l’inexplicable ? La vie éternelle ! De la merde, hein ? Le vieux rêve à l’eau de bidet ? Et, pourtant, c’est réel aussi. Nous pouvons vivre mille ans, si nous voulons. Mais c’est impossible ! Je l’affirme ! Je le nie ! J’applaudis ! Je me gausse !
— Tu dis des conneries ! grommela Timothy.
— Tu dis des choses sensées. Tes choses sensées, je chie dessus ! Eli a raison : nous avons besoin de mystère, nous avons besoin de déraison, nous avons besoin de l’inconnu, de l’impossible. Toute une génération est en train de s’apprendre à croire à l’incroyable, Timothy. Et toi, avec tes cheveux en brosse, tu viens nous dire que c’est des conneries !
Timothy haussa les épaules :
— D’accord, je ne suis qu’un pauvre couillon de réac. Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?