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LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE

Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:

The Project Gutenberg eBook, La rotisserie de la Reine Pedauque, by Anatole France
This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net
Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA ROTISSERIE DE LA REINE PEDAUQUE***
Produced by Carlo Traverso, Vital Debroey and the Online Distributed Proofreading Team.
This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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Je sortis de ma rêverie en me sentant tiré par la manche. Et je vis devant moi frère Ange, dont le visage disparaissait entre son capuchon et sa barbe.

—Monsieur Jacques Ménétrier, me dit-il, à voix basse, une demoiselle, qui vous veut du bien, vous attend dans son carrosse sur la chaussée, entre la rivière et la porte de la Conférence.

Le coeur me battit très fort. Effrayé et ravi de cette aventure, je me rendis tout de suite à l'endroit indiqué par le capucin, en marchant toutefois d'un pas tranquille, qui me parut le plus avantageux. Parvenu sur le quai, je vis un carrosse avec une petite main posée sur le bord de la portière.

Cette portière s'entr'ouvrit à mon approche, et je fus bien surpris de trouver dans le carrosse mam'selle Catherine en robe de satin rose, et la tête couverte d'un coqueluchon où ses cheveux blonds se jouaient dans la dentelle noire.

Je restais interdit sur le marchepied.

—Venez là, me dit-elle, et asseyez-vous près de moi. Fermez la portière, je vous prie. Il ne faut pas qu'on vous voie. Tout à l'heure en passant sur le Cours, je vous ai vu chez le limonadier. Aussitôt je vous ai fait quérir par le bon frère, que j'ai pris pour les exercices du carême et que je garde près de moi depuis ce temps, car, dans quelque condition où l'on se trouve, il faut avoir de la piété. Vous aviez très bonne mine, monsieur Jacques, devant votre petite table, l'épée en travers sur les cuisses, avec l'air chagrin d'un homme de qualité. J'ai toujours eu de l'amitié pour vous, et je ne suis pas de ces femmes qui, dans la prospérité, méprisent les amis d'autrefois.

—Eh! quoi? mam'selle Catherine, m'écriai-je, ce carrosse, ces laquais, cette robe de satin….

—Viennent, me dit-elle, des bontés de M. de la Guéritaude, qui est dans les partis, et des plus riches financiers. Il a prêté de l'argent au Roi. C'est un excellent ami que, pour tout au monde, je ne voudrais fâcher. Mais il n'est pas si aimable que vous, monsieur Jacques. Il m'a donné aussi une petite maison à Grenelle, que je vous montrerai de la cave au grenier. Monsieur Jacques, je suis bien contente de vous voir en état de faire votre fortune. Le mérite se découvre toujours. Vous verrez ma chambre à coucher, qui est copiée sur celle de mademoiselle Davilliers. Elle est tout en glaces, avec des magots. Comment va votre bonhomme de père? Entre nous, il négligeait un peu sa femme et sa rôtisserie. C'est un grand tort chez un homme de sa condition. Mais parlons de vous.

—Parlons de vous, mam'selle Catherine, dis-je enfin. Vous êtes bien jolie, et c'est grand dommage que vous aimiez les capucins. Car il faut bien vous passer les fermiers généraux.

—Oh! dit-elle, ne me reprochez point frère Ange. Je ne l'ai que pour faire mon salut, et, si je donnais un rival à M. de la Guéritaude, ce serait….

—Ce serait?

—Ne me le demandez pas, monsieur Jacques. Vous êtes un ingrat. Car vous savez que je vous ai toujours distingué. Mais vous n'y preniez pas garde.

—J'étais, au contraire, sensible à vos railleries, mam'selle Catherine. Vous me faisiez honte de ce que je n'avais pas de barbe au menton. Vous m'avez dit maintes fois que j'étais un peu niais.

—C'était vrai, monsieur Jacques, et plus vrai que vous ne pensiez.

Que n'avez-vous deviné que je vous voulais du bien!

—Pourquoi, aussi, Catherine, étiez-vous jolie à faire peur? Je n'osais vous regarder. Et puis, j'ai bien vu qu'un jour vous étiez fâchée tout de bon contre moi.

—J'avais raison de l'être, monsieur Jacques. Vous m'aviez préféré cette Savoyarde en marmotte, le rebut du port Saint-Nicolas.

—Ah! croyez bien, Catherine, que ce ne fut point par goût ni par inclination, mais seulement parce qu'elle prit pour vaincre ma timidité des moyens énergiques.

—Ah! mon ami, croyez-moi, qui suis votre aînée: la timidité est un grand péché contre l'amour. Mais n'avez-vous pas vu que cette mendiante porte des bas troués et qu'elle a une dentelle de crasse et de boue haute d'une demi-aune au bas de ses jupons?

—Je l'ai vu, Catherine.

—N'avez-vous point vu, Jacques, qu'elle était mal faite, et de plus bien défaite?

—Je l'ai vu, Catherine.

—Comment alors aimâtes-vous cette guenon savoyarde, vous qui avez la peau blanche et des manières distinguées?

—Je ne le conçois pas moi-même, Catherine. Il fallut qu'à ce moment mon imagination fût pleine de vous. Et, puisque votre seule image me donna le courage et la force que vous me reprochez aujourd'hui, jugez, Catherine, de mes transports, si je vous avais pressée dans mes bras, vous-même ou seulement une fille qui vous ressemblât un peu. Car je vous aimais extrêmement.

Elle me prit les mains et soupira. Je repris d'un ton mélancolique:

—Oui, je vous aimais, Catherine, et je vous aimerais encore, sans ce moine dégoûtant.

Elle se récria:

—Quel soupçon! vous me fâchez. C'est une folie.

—Vous n'aimez donc point les capucins?

—Fi!

Ne jugeant point opportun de trop la presser sur ce sujet, je lui pris la taille; nous nous embrassâmes, nos lèvres se rencontrèrent, et je sentis tout mon être se fondre de volupté.

Après un moment de mol abandon, elle se dégagea, les joues roses, l'oeil humide, les lèvres entr'ouvertes. C'est de ce jour que je connus à quel point une femme est embellie et parée du baiser qu'on met sur sa bouche. Le mien avait fait éclore sur les joues de Catherine, des roses de la teinte la plus suave, et trempé la fleur bleue de ses yeux d'une étincelante rosée.

—Vous êtes un enfant, me dit-elle en rajustant son coqueluchon. Allez! vous ne pouvez demeurer un moment de plus. M. de la Guéritaude va venir. Il m'aime avec une impatience qui devance l'heure des rendez-vous.

Lisant alors sur mon visage la contrariété que j'en éprouvais, elle reprit avec une tendre vivacité:

—Mais écoutez-moi, Jacques: il rentre chaque soir à neuf heures chez sa vieille femme, devenue acariâtre avec l'âge, qui ne souffre plus ses infidélités depuis qu'elle est hors d'état de les lui rendre et dont la jalousie est devenue effroyable. Venez ce soir à neuf heures et demie. Je vous recevrai. Ma maison est au coin de la rue du Bac. Vous la reconnaîtrez à ses trois fenêtres par étage, et au balcon qui est couvert de roses. Vous savez que j'ai toujours aimé les fleurs. A ce soir!

Elle me repoussa d'un geste caressant, où elle semblait trahir le regret de ne point me garder, puis, un doigt sur la bouche, elle murmura encore:

—A ce soir!

Je ne sais comment il me fut possible de m'arracher des bras de Catherine. Mais il est certain que, en sautant hors du carrosse, je tombai, peu s'en faut, sur M. d'Astarac, dont la haute figure était plantée comme un arbre au bord de la chaussée. Je le saluai poliment et lui marquai ma surprise d'un si heureux hasard.

—Le hasard, me dit-il, diminue à mesure que la connaissance augmente: il est supprimé pour moi. Je savais, mon fils, que je devais vous rencontrer ici. Il faut que j'aie avec vous un entretien trop longtemps différé. Allons, s'il vous plaît, chercher la solitude et le silence qu'exigé le discours que je veux vous tenir. Ne prenez point un visage soucieux. Les mystères que je vous dévoilerai sont sublimes, à la vérité, mais aimables.

Ayant parlé ainsi, il me conduisit sur le bord de la Seine, jusqu'à l'île aux Cygnes, qui s'élevait au milieu du fleuve comme un navire de feuillage. Là, il fit signe au passeur, dont le bac nous porta dans l'île verte, fréquentée seulement par quelques invalides qui, dans les beaux jours, y jouent aux boules et vident une chopine. La nuit allumait ses premières étoiles dans le ciel et donnait une voix aux insectes de l'herbe. L'île était déserte. M. d'Astarac s'assit sur un banc de bois, à l'extrémité claire d'une allée de noyers, m'invita à prendre place à son côté, et me parla en ces termes:

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