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Paris vaut bien une messe

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Paris vaut bien une messe
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Celui-ci logeait à l’hôtel d’Espagne, à quelques pas de la rue des Fossés-Saint-Germain, répondit le secrétaire.

— Bien, bien, murmura Montanari.

Il croisa les bras et dévisagea le jeune homme. Il se remémora les années qu’il avait passées dans ce même hôtel de Venise aux côtés de l’ambassadeur Orlandi. Les ans avaient fui. Les rôles avaient changé. Il était à présent l’ambassadeur.

Il indiqua d’une voix forte qu’il fallait mettre en place un service quotidien de courriers. Le Conseil des dix et le doge exigeaient un rapport quotidien. Le premier partirait le lendemain, puisque les fiançailles seraient célébrées ce dimanche 17 août.

Il se dirigea vers la cour. Le secrétaire lui avait emboîté le pas, mais Montanari le renvoya.

Dans ce quartier du Louvre qu’il connaissait bien pour en avoir souvent arpenté les rues, jadis, avec Orlandi, il fut surpris par le nombre de gentilshommes huguenots. Ils étaient assemblés devant certaines demeures, comme au 7 de la rue de l’Arbre-Sec, au coin de la rue de Béthisy, gardant l’hôtel de Ponthieu. Ils parlaient haut, défiaient les passants du regard ou du geste, s’approchaient d’eux, exhibant la lame de leur épée ou celle de leur dague. Ils ricanaient, juraient et, parfois, de la pointe de leurs armes, obligeaient même un passant à s’écarter.

Montanari ne s’attarda guère.

Il fit un détour pour éviter d’avoir à traverser ces groupes. Il aperçut les échafaudages dressés contre la façade de Notre-Dame. Des charpentiers s’affairaient, posant des passerelles. D’autres hommes déployaient de larges draperies blanc et or. C’étaient là les seuls signes qu’une semaine de fêtes nuptiales et royales allait commencer le lendemain.

En s’engageant dans la rue Saint-Honoré, il vit s’avancer une procession précédée de porteurs d’oriflammes. Des moines, des religieuses, des prêtres déambulaient en tête d’une foule qui priait, menaçant du poing les gentilshommes huguenots.

Montanari pressa le pas. Cette ville était dangereuse, grosse d’un événement sanglant. Elle l’attendait, l’espérait comme une femme qui sait que l’accouchement doit advenir, même si elle ne peut encore en prévoir l’instant.

Montanari frissonna. Jamais il n’avait eu peur durant toute la bataille de Lépante, mais ces rues-là étaient des coupe-gorges et il n’avait aucune raison d’y perdre la vie.

C’était bel et bien de guet-apens, d’égorgement, de massacre que parlait de Diego de Sarmiento dans la grand-salle de l’hôtel d’Espagne où il avait reçu Montanari.

— Si Venise est ici avec nous, avait-il commencé, c’est que nous allons vaincre, les écraser. Car la Sérénissime, n’est-ce pas, ne s’engage qu’aux côtés des plus forts…

Il dissuada Montanari de répondre, levant la main, ajoutant qu’il était heureux que se reconstitue une Sainte Ligue contre les hérétiques. Il savait que le pape Grégoire XIII la souhaitait, car le péril majeur était ici – il avait frappé le parquet du talon. Si l’on voulait un jour délivrer le tombeau du Christ, il fallait ne pas laisser détruire sa religion et son Église dans les royaumes chrétiens, comme le faisaient trop de catholiques en France, et le roi Très Chrétien lui-même, aveuglé par sa jalousie des Espagnols, empoisonné par les conseils de l’amiral de Coligny et de Guillaume de Thorenc.

— Et Bernard de Thorenc ? interrogea Montanari.

Diego de Sarmiento rit en écartant les bras.

Bernard de Thorenc était bien comme son frère cadet, répondit l’Espagnol. Ils se connaissaient, certes, depuis les chiourmes des infidèles, c’était un homme courageux… Mais Sarmiento avait eu un geste de la main et une mimique exprimant la déception.

— Bernard s’est épris d’une huguenote et il en est tourneboulé. Tant qu’il ne l’aura pas culbutée, il en aura la tête embrumée. Mais, s’il ne se dépêche pas, d’autres écarteront les jambes de cette donzelle, et, qu’elle le veuille ou non, il faudra bien qu’elle les accueille dans son petit nid. Et il en sera ainsi pour toutes ces « robes noires ». On verra ce qu’il y a sous leur tissu de veuve ! Du sein rose ou de la carne !

Montanari écoutait. Tout cela n’était que bavardage, saillies, et ne permettait pas de rédiger un rapport.

D’une voix lente, il posa donc des questions précises, indiquant que le doge et le Conseil des dix attendaient ses courriers.

— Je vais vous dire, Montanari, comment on chasse certains animaux nuisibles en Espagne, répondit Sarmiento. On dispose un sac dont on peut clore l’entrée en tirant sur une simple cordelette. Au fond du sac, on dépose ce que l’animal qu’on veut chasser recherche comme son mets le plus précieux : de la viande, du fromage… On attend. On guette l’instant où l’animal se sera engouffré au fond du sac. On tire sur la cordelette. Et à coups de gourdin on frappe cette masse qui gigote et qui crie. On s’arrête lorsque la forme est devenue immobile, écrasée, que le sac est devenu écarlate.

Diego de Sarmiento s’approcha de Montanari.

— Bientôt, ce sera le moment de refermer le sac, dit-il.

— La reine mère a voulu ce mariage, murmura Montanari ; elle ne peut faire de sa fille une veuve dès le lendemain des noces.

Sarmiento haussa les épaules.

— Henri abjurera. Il a déjà changé plusieurs fois de religion. Ce n’est pas lui qu’il faut craindre, mais Coligny, Guillaume de Thorenc, cette vermine de gentilshommes huguenots, cette armée de fiers-à-bras qui veulent faire la guerre à l’Espagne et gouverner le royaume de France. Ceux-là, Catherine les craint. Et ils sont dans le sac !

Il raconta que Henri d’Anjou, frère du roi, était l’un des plus déterminés à frapper, à nettoyer le royaume de cette secte. Il avait même imaginé, avec les Italiens de l’entourage de Catherine de Médicis, d’organiser, comme s’il s’était agi d’un jeu, un assaut des huguenots contre un fort, une sorte de décor construit pour la circonstance et tenu par les frères du roi. La première salve des défenseurs aurait été tirée à blanc, mais la seconde à balles. Il aurait ensuite suffi d’enterrer les corps des huguenots. Mais la reine mère avait rejeté cette idée.

— Elle prétend ne vouloir qu’un seul mort : Coligny, ajouta Sarmiento.

Il se leva, posa la main sur l’épaule de Montanari.

— Qui a jamais pu, dans une guerre, prévoir le nombre de tués ?

Il éclata de rire.

— Un mort ! Jamais je n’aurais imaginé Catherine de Médicis aussi économe de la vie des hommes !

D’un pas lent, les doigts serrés sur la garde de sa dague, Montanari regagna l’hôtel de Venise.

La pénombre déjà avait envahi les rues, mais le ciel du crépuscule était encore flamboyant, rouge sang.

11.

« Illustrissimes Seigneuries,

J’écris ce rapport le jeudi 21 août 1572.

Le courrier partira pour Venise avant la tombée de la nuit.

J’escompte qu’il remettra ce pli à Vos Hautes Seigneuries dans la journée du samedi 23 août.

Mais j’ose suggérer aux Illustres Sages du Conseil des dix et au Vénérable Doge de la Sérénissime République d’attendre encore avant d’arrêter des décisions.

Tout ce que j’ai vu et entendu depuis mon arrivée à Paris, le samedi 16 août, me conduit à penser que le nœud de calculs et de prudences, qui a retenu jusqu’à aujourd’hui les huguenots de Coligny et de Guillaume de Thorenc, et les catholiques de Catherine de Médicis et de Diego de Sarmiento, va être tranché dans les jours et peut-être les heures qui viennent.

C’est l’avis que m’a donné le comte Enguerrand de Mons, l’un des hommes les plus avertis de Paris.

Enguerrand de Mons représente l’ordre de Malte auprès de la cour de France.

J’ai combattu à ses côtés à Lépante, sur la galère la Marchesa que commandait le valeureux capitaine de la république, Ruggero Veniero. Le comte de Mons est devenu l’un des plus proches compagnons de Henri d’Anjou, frère du roi Charles IX.

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