Les traquenards de Giri [The Witling - fr]
- Автор: Виндж Вернор (Вернон) Стефан
- Год: 1981
- Язык: французский
- Год: Nouvelles
- ISBN: 2-7201-0174-5
- Переводчик: Jacques Schmitt
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les traquenards de Giri [The Witling - fr]». Краткое содержание книги:
En fait, les péripéties de l’évolution avaient doté les autochtones d’un talent bien particulier, un talent qui rendait inutiles la plupart des inventions associées, sur d’autres planètes, au développement de la vie intelligente. Comme les explorateurs d’outre-espace, le lecteur va de surprise en surprise jusqu’à la chute finale.
Un roman passionnant qui mêle avec intelligence aventure et réflexion, dû à un auteur de talent injustement méconnu en France.
Ces quelques phrases avaient suffi à Pelio pour comprendre qu’Aleru parlait au nom de leur père, le roi. Or la tradition voulait que l’office de porte-parole fût rempli par le premier né du souverain dès qu’il était en âge d’assumer des responsabilités. Pelio avala sa salive avec difficulté et se dissimula davantage dans l’ombre, regrettant bien à cet instant de ne pas être invisible.
Ce mouvement avait dû attirer l’attention d’Aleru, car il tourna aussitôt la tête dans leur direction. « Qui… Pelio ! » Le jeune prince se redressa fièrement et salua son aîné : « Frère. » À ses côtés, Bre’en s’inclina légèrement.
Pelio lui rendit son salut, s’efforçant de paraître à son aise. Leur père se plaisait souvent à faire observer à quel point l’aspect et la voix des deux frères étaient semblables. Et il était vrai qu’en faisant abstraction de la « minime » déficience de Pelio, ils eussent pu passer pour un seul et même individu. Mais cette carence et le hasard de la naissance antérieure de Pelio avaient eu pour effet de dresser entre eux une barrière de jalousie — voire de haine.
Aleru était une des rares personnes à suffisamment connaître Pelio pour pouvoir percer à jour sa duperie.
Le cadet jeta un bref regard circulaire autour de lui et parut deviner que Pelio se trouvait contraint d’attendre le retour de l’agent-chef. Il reporta les yeux sur Pelio et haussa les épaules comme pour dire : Pauvre idiot empoté ! Puis un discret étonnement se peignit sur ses traits quand il eut remarqué la silhouette mince et sombre de Ionina, cachée dans l’ombre derrière Pelio. Il la contempla durant un long moment, et Pelio imaginait sans mal les vains efforts qu’il devait déployer pour essayer de découvrir d’où cette femme pouvait venir. Jusqu’à l’Homme des Neiges, Thredegar Bre’en, qui semblait à présent s’intéresser à elle — encore qu’il la regardât d’une façon nettement moins insistante. Pelio tenta de leur faire baisser les yeux. Car, s’il se mettait en devoir de leur expliquer la présence de Ionina, cela ne reviendrait-il pas à avouer implicitement qu’elle n’était pas entièrement naturelle ? Il se sentit néanmoins tenu de parler. « Est-ce qu’elle te plaît ? » demanda-t-il en esquissant un sourire. « C’est une nouvelle concubine. Un don de quelque baron vivant au sud du comté de Tsarang. » Plus son origine serait obscure, mieux cela vaudrait. Tsarang se trouvait sur l’autre face de la planète, à une telle distance du Royaume de l’Été que sa loyauté demeurait purement théorique. Et les contrées environnantes étaient restées suffisamment sauvages pour avoir pu donner naissance à une créature aussi étrange que Ionina.
« Très jolie, frère. Il m’en faudra une aussi, un jour.
— Certainement », acquiesça Pelio, et les deux frères se défièrent du regard. Grâce aux puissants écrans protecteurs de Samadhom invisiblement suspendus autour d’eux, Aleru n’avait aucun moyen de déceler en Ionina une Profane. Mais Pelio n’était pas pour autant tiré d’affaire, car Aleru n’ignorait pas qu’il faisait rarement appel aux femmes de son harem statutaire, envers lesquelles il éprouvait un mépris que celles-ci lui rendaient bien. Aleru pouvait donc raisonnablement en conclure que cette femme possédait quelque qualité spéciale. Son frère était-il capable de deviner la terrible particularité qui pouvait séduire Pelio ?
Aleru se mit finalement au garde-à-vous — marque de respect tout à fait excessive — en disant : « Avec ta permission, frère. » Après s’être retourné, il gagna le bord du bassin et s’aperçut alors que Bre’en ne faisait nullement mine de le suivre.
« Ah ! oui, Votre Altesse », dit celui-ci à Aleru. « Pouvons-nous achever notre conversation plus tard ? L’ambassadeur souhaitera certainement entendre ces propos de votre propre bouche. Quant à moi, je n’ai pas souvent l’occasion de parler avec le prince impérial. S’il doit un jour gouverner l’Été, nous autres, habitants des pôles, devrions chercher à le connaître mieux. » Aleru fit la moue. « À votre guise, Bre’en. » Puis il plongea dans le bassin et disparut.
Après le départ d’Aleru et de sa suite, tout le monde resta silencieux un certain temps. Les serviteurs de l’Homme des Neiges se tenaient au garde-à-vous derrière lui en arborant un visage sans expression. Il s’agissait visiblement de Profanes, car aucun individu doté d’une once de Talent ne se serait laissé aussi complètement intimider qu’un Profane. Le bruit courait que le roi des Neiges se plaisait tant à faire régner la terreur et l’oppression qu’il élevait systématiquement une race de Profanes afin de pouvoir leur imposer sa loi. Un tel projet était risible à long terme et parfaitement grotesque à court terme, même aux yeux de Pelio.
Bre’en sourit et se pencha en avant pour faire signe à Ionina de sortir de l’ombre. « Je suis subjugué par l’acquisition de Votre Altesse. Elle est très belle — presque surnaturellement exotique. Dis-moi, petite », ajouta-t-il à l’adresse de la femme, à laquelle ce qualificatif convenait particulièrement mal, « pour gagner le Royaume de l’Été depuis le comté de Tsarang, tu as dû traverser le Royaume des Neiges. Mon pays t’a-t-il plu ? » Tout laid qu’il fût, il n’en avait pas moins un sourire enjôleur.
La jeune femme parut décontenancée par cette question et finit par répondre d’une voix faible : « Moi ne… Mais… je ne sais pas. »
Bre’en éclata d’un rire joyeux et dépourvu d’ironie. « Tu ne sais pas ? Avec quatre petits mots, tu renvoies mon royaume tout entier au néant ! Je n’en reviens pas ! » Il se tourna vers Pelio et changea abruptement de sujet. « Votre Altesse, ce n’est pas à notre demande que nous négocions avec votre père par l’entremise du prince Aleru au lieu de la vôtre. »
Pelio hocha machinalement la tête. En d’autres circonstances, il se fût probablement interrogé sur les mobiles de l’Homme des Neiges. À présent, les mots glissaient sur lui.
Bre’en s’inclina et se dirigea vers le bassin de transit. Ses hommes le suivirent avec une raideur presque mécanique. Dès qu’ils furent partis, Pelio s’approcha à son tour du bassin. Ionina le rattrapa et lui demanda : « On va voir ces choses dont je vous ai parlé, maintenant ? »
Le prince secoua la tête avec brusquerie. « Non. Plus tard. Il faut attendre. » À sa grande surprise, elle parut plus affectée par son refus que par tout ce qui avait pu arriver jusque-là. Il leva la main et faillit la poser sur son épaule, qu’elle avait douce et brune. « Vraiment », dit-il d’une voix radoucie, « nous irons une autre fois. Bientôt, je vous le promets. » Mais cette promesse pouvait se révéler vaine. Si Aleru soupçonnait Ionina d’être une Profane, il chercherait sans doute à vérifier les déclarations de Pelio et, pour peu qu’il allât au fond des choses, le mensonge échafaudé par le prince s’effondrerait. Ce qui scellerait à coup sûr leur destin.
CHAPITRE 8
Au moment où Yoninne parvint à son logis, qui tenait à la fois du chalet et de la cellule, le crépuscule avait cédé la place à la nuit. Une des lunes, presque pleine, s’était levée au-dessus du pourtour de l’ancien cratère et sa lumière blafarde faisait étinceler les vaguelettes du lac intérieur, enluminait le flanc bombé des bateaux qui flottaient à sa surface et métamorphosait la plage, dont elle suivait le tracé en un pâle ruban incurvé. De l’autre côté du lac, toujours plongé dans l’ombre que projetait la paroi du cône volcanique, lui parvenaient des rires et des bruits d’éclaboussures, ainsi qu’une odeur agréable qui ne pouvait provenir que d’un barbecue.