La tombola des voyous
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Le Commissaire San-Antonio #26
- Год: 1957
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «La tombola des voyous». Краткое содержание книги:
Et c'est à cause de cette bizarre technique que tout a commencé. Nous étions penchés sur un immense bac d'abats, aux Halles, à la recherche du morceau convoité, quand le père Pinaud qui nous avait accompagnés pousse un léger cri et s'évanouit. Un coup d'œil dans le bac m'avait renseigné…
Ce n'était vraiment pas beau à voir, et ça n'avait jamais appartenu à un Quadrupède !
— Vu !
Je raccroche. L’épongeur de lavabos semble complètement siphonné.
Je le toise.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il.
— Motus, esclave !
— Mais, monsieur !
— La ferme, te dis-je. Si tu viens au renaud, je brise le manche de ton balai, alors n’ayant plus rien qui te soutienne, tu t’écrouleras sur le carrelage comme une vieille bouse de vache !
Je file un coup de saveur à ma montre. Elle dit midi. J’ai le temps d’aller voir le Turc.
CHAPITRE VIII
CASSE-TÊTE
Le Bar des Amis ne se singularise pas des autres établissements de ce genre. C’est le troquet parigot, avec un comptoir, quelques guéridons de marbre et une cage de verre dans laquelle une dame à lunettes vend les produits de la régie française des tabacs, plus des billets de la Loterie et des cartes postales mal coloriées qui célèbrent la tour Eiffel.
Lorsque j’entre en ce lieu saupoudré de sciure de bois, une population électrique prend son apéro sur le rade en discutant des futures dernières taxes. La taxe, c’est ce qui se fait de mieux à notre époque, et c’est ce qui amuse le plus les bonnes gens de chez nous.
On se demande, chaque matin, en faisant sauter la bande de son baveux, ce que le ministre des Finances aura trouvé de nouveau dans ce domaine. Rappelez-vous qu’il a une drôle d’équipe d’astucieux, ce mec-là !
Son triomphe, c’est la taxe ! Ça équivaut à la désintégration en chaîne du bas de laine français.
Je défrime les écluseurs de godets, mais je n’aperçois pas le Turc. Une inquiétude me point ; cet honorable gentilhomme aurait-il emprunté un moyen de locomotion pour aller ailleurs ? Peut-être qu’il vient d’avoir la coqueluche et un changement d’air lui a été prescrit par son toubib.
J’achète la première édition de France-Soir, mais l’affaire n’y figure pas encore. Pour passer le temps, je ligote Arabelle en vidant un scotch.
Un quart d’heure se passe, les clients s’évacuent pour aller tortorer l’entrecôte familiale.
Il ne reste bientôt plus que deux petites vendeuses en blouse blanche qui bouffent des sandwiches au fond du troquet. Je commence à me sentir des fourmis dans le grimpant. Pourvu que cet enfoiré de Turc n’ait pas été mis au parfum de mon arrivée imminente…
Ma breloque marque une heure dix… Je commande une seconde tournée et voici qu’arrivent les Laurel et Hardy des services, c’est-à-dire Pinuche et Béru… Deux bons petits diables !
Comme convenu, ils feignent de ne pas me connaître et vont se poser à deux banquettes de là. Ils se font servir des blancs gommés et sollicitent du loufiat une piste de 421.
Macao, l’enfer du jeu ! Ces deux crêpes se mettent à s’engueuler comme deux plaideurs qui viennent de trouver une fine belon, Pinuche affirmant que son dernier coup était « cassé », Bérurier repoussant cette affirmation et parlant de disqualifier son adversaire pour avoir joué une fois de trop.
Le garçon, captivé par l’altercation, s’avance dans un esprit de conciliation. À cet instant, voilà l’homme qu’on n’espérait plus : Jo Padovani, dit le Turc. Pas d’erreur, je reconnais sa physionomie avenante. Quand on le voit, on ne doute plus que l’homme descend du singe. On comprend même que certains en soient descendus plus vite que les autres.
Il est petit, mais d’une largeur terrifiante. Ses muscles énormes tendent le costar lie-de-vin que son tailleur est parvenu à lui confectionner. Sa tête est très exactement carrée. Il a le cheveu coupé court, d’énormes sourcils broussailleux, un nez constellé de cicatrices, une bouche tordue et d’étranges yeux clairs et froids !
Il va au zinc et réclame un grand rouge.
Il l’écluse à une vitesse supersonique. Je n’hésite pas davantage. M’avançant vers lui, je m’exclame :
— Mais c’est ce vieux Padovani ! Comment ça boume, Turc ?
Il fait volte-face et me considère froidement.
— Je ne vous connais pas ! déclare-t-il.
Il est sûr de soi. Ce gnard a une mémoire infaillible et quand il décide de ne pas connaître quelqu’un, c’est pas la peine de lui débiter des berlues.
— On va faire connaissance, dis-je, qu’à cela ne tienne !
Je brandis les poucettes et cherche à les lui passer. C’est un exercice que j’exécute ordinairement en quatre secondes. Mais j’enregistre un échec… saignant ! Le Turc a fait un pas en arrière et m’a jeté son genou dans les bas morcifs. Ce type-là ne fait rien à la légère. Ses moindres mouvements prennent un relief extraordinaire. Je sens ma rate qui se fait la paire et je tombe à genoux, le premier étage meurtri par une douleur effarante.
Mes joueurs de 421 ne font qu’un bond jusqu’à Padovani. Pinuche arrive le premier, juste à temps pour déguster un crochet à la mâchoire qui l’envoie à l’autre bout du troquet, dans le box de la dame aux cigarettes… C’est à Béru de jouer. Il balance un coup de boule dans le placard au Turc ; hélas ! ça ne fait pas plus d’effet à celui-ci qu’un coup d’éventail. Le Béru s’arrête, étourdi par sa propre charge. Le Turc, qui, je vous le promets, mérite admirablement son sobriquet, lui colle un jeton pour grandes lignes… Le Gros bloque l’atout sur le pif, ce qui le fait saigner comme un goret.
Sans perdre de temps, Padovani lui sert un uppercut dans les gencives et la bouche au gars Béru se met à ressembler à un steak tartare. C’est le gros rodéo ! Ça brame tant que ça peut dans la strasse. Les petites pucelles du fond poussent des cris d’orfraie. Le loufiat est tout pâlichon ; par mesure de sécurité il se démerde de passer son bac, manière de laisser un obstacle entre lui et l’entrepreneur de démolitions.
La buraliste crie des « Allons ! messieurs ! messieurs ! » mais s’abstient d’appeler police-secours, because elle connaît le client et elle n’ignore pas que si elle lui jouait un tour de vache, les représailles seraient saumâtres.
Je tire mon feu.
— Haut les pattes ! beuglé-je à m’en faire péter les soufflets.
Vous croyez qu’un P-38 impressionne le Turc ? Des clous ! Il me saute sur le poiluchard et d’une manchette précise me fait sauter l’aspirateur des doigts… Cette came nous possède dans les grandes largeurs. Ah, je me sens pas fier ! Le Béru, qui est un coriace, remet le couvert. Il réussit à filer un crochet remontant dans la boîte à ragoût du gorille. Padovani accuse très légèrement le coup.
Il chope une étiquette à Béru, tire dessus, et le bout de l’oreille se déchire… Béru gueule aux petits pois. Comme je m’avance, j’ai droit à un nouveau coup de latte dans les moltebocks ! Pas moyen d’arrimer cet enfant de garce ! J’aurais dû mobiliser la caserne Champerret et demander au ministre de la Défense de rappeler des effectifs ! C’est pas un homme, c’est un bulldozer en délire… Il frappe, il rue, il massacre. D’une seule main il cogne le bocal du Gros contre le rade. De l’autre paluche, il cicogne mon bras droit.
C’est l’hallali ! Il va nous échapper… Non ! Un mec sublime intervient. Appelons-le Pinaud et n’en parlons plus. Le vieux renard, comprenant qu’on n’aurait jamais le Turc par la force, s’arrange pour l’avoir à la ruse. Pendant l’échauffourée il a contourné le comptoir, chopé un siphon et je le vois qui l’assure bien dans sa dextre levée.
Je pousse de toutes mes forces Padovani contre le comptoir afin de le rendre plus accessible. Le Pinaud des Charentes abat sa bouteille d’eau gazeuse. Il a mis tout le pacson, faites-lui confiance. Ses dernières forces vives sont entrées en action. Il y a le gros boum ! De la bouteille qui éclate… Padovani s’immobilise…