Les Pardaillan - Livre III - La Fausta
- Автор: Зевако Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan - Livre III - La Fausta». Краткое содержание книги:
– N’importe! Il est bien triste que des gens comme nous se nourrissent de glands, reprenait Croasse tout en mastiquant avec frénésie.
– Tu fus toujours trop délicat. À partir d’aujourd’hui, je ne veux plus manger que des glands, ripostait Picouic.
– Le fait est que je suis délicat, moi.
La faim aux dents aiguës finit par laisser quelque répit aux deux hères. Leur cerveau put se remettre à parler, dès lors que leur estomac commença à se taire. Et Picouic, désignant à son compagnon les hauteurs de Montmartre, s’écria:
– Dire que nous étions si heureux, il y a si peu de temps encore! Qui nous eût dit que la famine allait bientôt nous talonner, le jour où, ayant trouvé des maîtres généreux et riches, nous les escortions gaiement vers l’abbaye de Montmartre!…
Croasse, à ce mot, se redressa, et s’appliqua sur le crâne un maître coup de poing.
– L’abbaye de Montmartre! rugit-il… Et je n’y ai pas songé!…
– Eh bien, oui, l’abbaye des bénédictines! Et après?
– Après? Il y a que nous sommes sauvés!…
– Pauvre Croasse! La faim t’a tourné la cervelle. Tu n’es pas le premier. J’ai vu maintes fois des gens qui, pour avoir jeûné, se mettaient à dire des extravagances.
– Je ne suis pas fou, Picouic! Je dis que nous sommes sauvés, parce que dans l’abbaye de Montmartre il y a Philomène! Comprends-tu?…
– Que trop, hélas!… Tu délires!
– Non, de par saint Benoît! mugit Croasse. Sais-tu ce que c’est que Philomène?… Philomène!… Ah! Philomène!…
Picouic, d’un coup d’œil, s’assura qu’il pourrait grimper au chêne, dans le cas où son ami deviendrait furieux.
– Philomène! continua Croasse, c’est une gaillarde, une rusée, une belle et forte fille, très capable de sustenter deux hommes comme nous, et de leur fournir le gîte, le boire et le manger!… Viens; allons trouver Philomène!…
– Et pourquoi, par les tripes du diable! Philomène nous donnerait-elle la niche et la pâtée? s’écria Picouic.
Croasse se redressa et laissa tomber ces mots:
– Parce qu’elle m’aime!…
Ayant dit, il se mit en route, à grandes enjambées, vers le pied de la colline.
«Ne le contrarions pas!» songea Picouic qui rejoignit son compagnon.
Une demi-heure plus tard, les deux compères arrivaient ensemble à l’abbaye des bénédictines et, ayant contourné l’enceinte, s’arrêtaient devant la brèche par où, déjà, ils étaient entrés…
LIII LE PALAIS FAUSTA
Nous laisserons ces deux compagnons d’infortune pénétrer ensemble dans l’abbaye, où ils espèrent trouver le vivre et le couvert grâce à la passion et à l’admiration que Croasse prétend avoir inspirées à une vieille sœur bénédictine appelée Philomène, et nous reviendrons à l’auberge du Pressoir de fer, au moment où le moine Jacques Clément venait de faire à la Roussotte et à Pâquette un signe de reconnaissance, en leur disant:
– Allons, conduisez-moi à la porte de communication!
Les deux hôtesses s’empressèrent d’obéir. Elles introduisirent le jeune homme dans une grande salle ornée de meubles luxueux, et aménagée avec une somptuosité que rien ne laissait prévoir dans l’accorte, mais pauvre auberge. Cette salle, Jacques Clément la reconnut.
Il frémit en se rappelant l’orgie à laquelle il avait été attiré. Cette fois, il ne s’agissait pas d’orgie! Il s’agissait pour lui d’aller prendre les ordres de Dieu pour le grand acte qui se préparait.
Jacques Clément eût pu s’étonner. C’était la deuxième fois qu’il venait à l’auberge du Pressoir de fer. La première, il y avait été attiré pour une orgie; la deuxième, qui était celle-ci, il y était envoyé par la duchesse de Montpensier pour discuter du suprême intérêt de la religion. Le moine eût donc pu s’étonner que cette auberge servît à des fins si diverses. Mais Jacques Clément ne pensait pas, c’était une force en marche.
Dans la salle aux orgies, il dut répéter le signe de reconnaissance.
– Est-ce tout? demanda la Roussotte.
– C’est tout pour avoir le droit de venir jusqu’ici, dit le moine, mais comme je veux aller plus loin, regardez…
Et il traça en l’air, du bout du doigt, une sorte de triangle. C’était le deuxième signe qui permettait d’«aller plus loin».
Alors la Roussotte, soulevant une tapisserie, découvrit une porte en disant:
– C’est ici. Vous savez comme il faut frapper?
– Je sais, dit le moine.
Les deux hôtesses disparurent de la salle, et Jacques Clément frappa d’une façon spéciale à la porte qui lui avait été indiquée. Comme s’il eût été attendu, cette porte s’ouvrit aussitôt. Jacques Clément entra, et se vit alors dans une pièce éclairée par la lumière d’une lampe, bien qu’il fît grand jour au-dehors. C’est que sans doute la lumière du jour n’arrivait pas jusque-là. Une femme vêtue de blanc, assise dans un grand fauteuil, presque dans l’ombre, lui fit signe d’approcher.
– Vous êtes messire Jacques Clément? demanda-t-elle.
– Oui, madame. Je suis celui que vous dites.
– Vous dites bien: Jacques Clément, du couvent des jacobins?
– Oui, madame. Et si j’ai pris l’habit cavalier pour venir ici, c’est que cela m’a été recommandé par mon vénérable abbé-prieur.
– Le Révérend Bourgoing?
– Oui, madame.
– Et vous savez qui je suis, moi?
– Je présume que vous êtes celle qu’on nomme princesse Fausta!
– En effet… dit la Fausta de ce ton de simplicité qu’elle prenait pour ne pas effrayer les gens de prime abord.
– Mon Révérend prieur, le très vénérable Bourgoing, m’a dit que je pouvais avoir confiance en vous, reprit Jacques Clément.
– En effet, reprit Fausta avec une grande douceur, vous pouvez avoir confiance en moi…
– Voici donc ce qui m’amène, madame…
Le moine leva les yeux sur Fausta, comme s’il eût eu quelque dernière hésitation.
– Parlez sans crainte, dit Fausta d’un ton de commandement et de persuasion qui fit frémir le jeune homme.
– Oui, dit-il, sans se rendre compte de cette exaltation soudaine qui s’emparait de lui, oui, je comprends, je sens, je vois que je puis parler sans crainte… Eh bien, madame, mon cœur a conçu un terrible projet. Ce projet, je l’exécuterai même si je dois être damné. Mais j’ai demandé au Révérend Père Bourgoing de m’accorder la sainte absolution, et il m’a répondu que pour un cas aussi grave, il n’y avait qu’une personne au monde capable de donner l’absolution… j’entends l’absolution d’avance.
– Et cette personne, demanda Fausta.
– Le Révérend abbé m’a assuré que vous pourriez me conduire auprès d’elle afin qu’elle puisse m’entendre sous le sceau de la confession.
– Parlez donc, sire moine, dit tranquillement Fausta. Car vous êtes devant celle dont vous a parlé votre abbé, celle qui peut vous absoudre.
À ces mots, Fausta se redressa dans son fauteuil. Il n’y eut qu’un imperceptible changement dans son attitude, un pli de robe arrangé, la taille plus droite, la tête plus roide, la main portant l’anneau placée sur le genou. Cela suffit pour rendre Fausta méconnaissable.