Le Retour du Général
- Автор: Дютертр Бенуа
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Éditions Fayard
- ISBN: 978-2213629971
- Жанр: Прочее юмористическое
Электронная книга - «Le Retour du Général». Краткое содержание книги:
Dans cette fantaisie romanesque, Benoît Duteurtre revisite la mythologie française et sa dernière figure légendaire — confrontés aux urgences de la mondialisation. Réflexions et observations sur l’époque alternent avec le portrait de ce Général un peu foutraque qui reprend le pouvoir, parle comme un révolutionnaire et ranime jusqu’à l’absurde les idéaux de la vieille Europe.
Biographie de l'auteur
Après Le Voyage en France (prix Médicis 2001), Service clientèle (2003) ou La petite fille et la cigarette (2004), traduits dans plus de vingt langues, Benoît Duteurtre a publié récemment Les Pieds dans l’eau (2008) et Ballets roses (2009).
— De toute façon, l’élargissement européen et la mondialisation doivent entraîner pour nous un nivellement par le bas.
Sa remarque me paraît simple et juste. En quatre mots, il a résumé le phénomène auquel nous assistons depuis des années : remise en question de tous les « avantages acquis », présentés comme injustes ; salaires revus à la baisse et horaires à la hausse ; conventions collectives transformées en conditions édictées par les actionnaires ; comparaison systématique avec les pays pauvres, qui joue toujours en faveur de ces derniers et accélère la « délocalisation » des activités de production. Peu à peu, la France renoue avec la sévérité du capitalisme primitif, tandis que les anciens pays communistes et ceux du tiers monde connaissent une croissance alimentée par le travail incessant de leur classe ouvrière. Telle est la logique du nivellement par le bas. Pourtant, ce qui me surprend, dans la réflexion de mon pilote, c’est le sentiment que, pendant toutes ces années, notre société aurait profité presque malhonnêtement de conditions trop favorables, et que les abus d’hier imposeraient aujourd’hui une réforme courageuse.
Qui a menti, au juste ? En 1970, des armées d’experts annonçaient la croissance et le développement infinis préludant à la « société des loisirs ». Portée par cet élan, la classe ouvrière obtenait des salaires moins bas, des horaires moins pénibles. Au cours des années suivantes, tandis que s’installait la crise permanente, les efforts demandés à la population furent toujours présentés comme provisoires, afin de préparer la fameuse « sortie du tunnel ». Plus près de nous encore, la classe politique n’a jamais manqué d’affirmer que l’élargissement européen se traduirait par l’édification d’une puissance mondiale, forte de ses acquis sociaux, et que la déréglementation des marchés entraînerait un bénéfice général. Or, tant de promesses n’ont pas seulement débouché sur les fermetures d’entreprises et le chômage généralisé ; elles font place à une idée nouvelle : à savoir que les ouvriers et les employés auraient conduit à la ruine un système dispendieux. Les privilèges éhontés de ces nantis occidentaux devraient donc disparaître au profit des pays sous-développés où les travailleurs, moins égoïstes, acceptent encore de trimer comme au XIXe siècle.
Peut-être ce renversement était-il inéluctable. Mais il faut alors supposer que nos gouvernements successifs, incapables de tenir leurs promesses, ont montré leur incompétence ; à moins qu’ils n’aient menti délibérément ou qu’ils aient confondu la richesse des citoyens et celle des entreprises, entités sacrées que la spirale de la concurrence rend de plus en plus indifférentes au sort des salariés et au devenir du monde… Dans tous les cas, la « gestion de la crise » et l’élan européen ressemblent à un jeu de dupes, la perspective de fraternité et d’enrichissement se traduisant aujourd’hui par l’appauvrissement et la précarité. Désormais, le point de comparaison ne se situe plus au-dessus, mais en dessous.
Telles sont, à cet instant, mes réflexions face à celles, plus pragmatiques, d’Anthony Bénard qui sait dans quelle époque nous sommes, quelles méthodes permettent d’y survivre, et qui voit dans l’acceptation de ces contraintes la meilleure façon de construire un monde vraiment moderne. Nous avons achevé le tour de nos positions respectives — moi, le passager néo-communiste ; lui, mon chauffeur néo-libéral. Comme le silence dure un peu, il me propose d’allumer la radio et lance un programme d’informations continues.
Quand ses affaires l’appellent ailleurs, le patron de Future Garden délègue sa femme pour me conduire à la gare. Grande et calme sur le siège avant du 4 × 4, Sandrine Bénard est tout le contraire de son mari. Je la sens parfois inquiète devant tant d’ambition et de certitudes. Très féminine malgré ses cheveux noirs coupés à la garçonne, Sandrine parle peu, mais elle regarde droit devant elle en souriant. De temps à autre, son GPS lui demande de tourner à droite ou à gauche. Nous longeons des châteaux d’eau, des meules de foin recouvertes de bâches en plastique noir, et elle m’interroge sur ma vie d’écrivain.
D’après ce que j’ai compris, les parents d’Anthony tenaient un commerce au village. Après le bac, il s’est inscrit à la faculté de Rouen pour une formation commerciale. Sandrine, elle, a grandi dans une famille d’employés des postes, avant d’entamer des études de gestion. Avec ses copines, elle a voyagé en Grèce et en Espagne. Anthony rêvait de Londres et New York. En quelques années, ils ont arpenté le monde, élargi l’horizon confiné de leurs familles. Ils n’ont guère de préjugés religieux ; ils ignorent le racisme et les discriminations sexuelles. Anthony Bénard se voit aujourd’hui comme un homme moderne, prêt à tailler le bout de gras avec n’importe quel autre homme moderne ; Sandrine se voit comme une mère, concernée par la difficulté d’être une femme libre.
Après avoir un peu bourlingué, Anthony est revenu fonder sa petite entreprise qui compte trois salariés, dont son épouse et lui-même. Future Garden lui a paru plus moderne qu’un nom français — même si son enseigne ajoute : « La Jardinerie du XXIe siècle ». Il pratique un jardinage entièrement mécanisé avec débroussailleuses, motobineuses, souffleuses de feuilles mortes, vaporisateurs d’insecticides, coupe-haies, broyeurs multisystèmes et nettoyeurs haute pression — sans oublier les tenues de travail intégrales, masques et casques insonorisants qui le transforment en cosmonaute et permettent de refaire un espace vert de rond-point en moins d’une demi-journée.
Chaque samedi soir, les Bénard sortent chez des amis ou organisent un dîner à la maison : lui, en costume de marque un peu chic, un peu voyou ; elle, en robe légère discrètement déshabillée. Anthony sort de sa cave de bons vins ache tés chez un négociant. Ils passent une partie du dîner à parler du « bouquet », de la « robe » et même des « arômes tertiaires » — surtout depuis que leur meilleure amie prend des cours d’œnologie. Sandrine s’en tient le plus souvent à la cuisine de famille ; mais il lui arrive d’essayer une recette fusion où l’ananas africain titille la truite sauvage. Parfois, en fin de soirée, elle trouve qu’Anthony parle trop fort. Elle l’observe alors avec inquiétude, emporté par ses théories sur les gaspillages de la fonction publique.
Car elle connaît les pertes de l’entreprise familiale, et déplore que son mari, si prompt à refaire le monde, peine tant à équilibrer ses recettes et ses dépenses. Elle se demande comment il fera pour payer cette BMW qui lui donne l’impression d’avoir réussi. Pour leurs enfants Lucas et Océane, elle voudrait une vie plus sûre. Depuis leur naissance, elle a disposé des montagnes de jouets dans leurs chambres ; mais lorsqu’elle regarde les magazines de société, elle sent que cet univers est fragile ; comme si le chemin parcouru, cette ascension sociale, pouvait se traduire par un mouvement inverse. Tandis que le monde vacille, que l’économie s’affole, que leur entreprise bat de l’aile, Sandrine se demande quelle sera la place, après-demain, pour Océane et pour Lucas.
Elle semble plus heureuse lorsque nous roulons ensemble, elle et moi. Avant de me déposer, elle me demande si je pourrais lui dédicacer un livre. Et je l’imagine, entre ses draps, en train de dévorer ma prose, tandis que son mari ouvrira une dernière bière en zappant devant l’écran plat du salon.
Nous longeons une rivière claire sous les arbres ; puis la route dessine un virage pour contourner la roue d’un moulin transformé en manoir par d’élégants propriétaires.