Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
Dans la salle commune du Pressoir de fer où Pardaillan et Charles entrèrent, le premier très calme, le deuxième bouleversé et livide, on ne s’entretenait que du cri. Les demandes, les réponses se croisaient, et toujours, comme un prestigieux refrain, revenait ce mot qui semblait sonner comme du métaclass="underline" «Cinq mille ducats d’or!»…
Pardaillan avait tranquillement traversé la salle commune et gagné un cabinet éloigné que le chevalier se rappelait avoir franchi d’un bond le soir de son algarade dans le palais Fausta; il voulait se rapprocher le plus possible de la porte de communication. Mais où était au juste le passage?… Il s’assit à une table. Et à la femme qui vint demander ce qu’il fallait servir à ces gentilshommes, il répondit:
– À dîner! Le cri du sieur Guillaumet m’a creusé l’appétit.
Dix minutes plus tard, une jolie omelette, dorée à souhait, laissait échapper son fumet parfumé. En quelques bouchées, Pardaillan expédia l’omelette. Puis il attaqua un pâté d’anguilles dont il ne laissa que la terrine. Puis il déclara la guerre à certain poulet que l’hôtesse affirma supérieur aux chapons manceaux. Le tout arrosé de quelques flacons d’un petit vin des coteaux de Saumur pétillant comme du champagne. Sans perdre un coup de dent, Pardaillan grommelait parfois:
– Mangez donc, morbleu! Vous faites là une mine de carême…
Charles, en effet, ne suivait l’entrain du robuste dîneur que de fort loin et sans conviction.
– Une mine de carême, continuait Pardaillan, à croire que vous avez la conscience bourrelée de remords. N’est-ce pas, mon aimable hôtesse?
L’aimable hôtesse, une grande et forte rousse qui avait dû être fort jolie aux temps déjà lointains de sa jeunesse, venait de déposer sur la table un grand pot en disant:
– Ce sont des pêches cuites au vin, au sucre et à la cannelle. C’est délicieux.
Pardaillan vida les trois quarts du pot dans son assiette, et, ayant goûté, déclara:
– Merveilleux!
– C’est moi qui ai inventé cet entremets, dit l’hôtesse dont les grands yeux de brebis s’emplirent de contentement.
L’hôtesse, dont le visage exprimait une épaisse bêtise, rougit de plaisir.
– Aussi intelligente que jolie, ajouta Pardaillan.
L’hôtesse, qui était mûre et ne gardait de son ancienne beauté que ce que les fards pouvaient lui en conserver, l’hôtesse, à ce nouveau compliment, baissa les yeux et fit la révérence. Elle était conquise!
– Et comment vous nomme-t-on, ma toute belle? reprit le chevalier.
– La Roussotte, mon gentilhomme, pour vous servir.
– Tudieu! le joli nom… Madame la Roussotte, je vous déclare que votre auberge est la première de Paris. Vin mousseux et capiteux comme l’esprit de M. Dorat, poulets tendres comme des cailles de vigne, pâtés dignes de figurer sur la table de M. de Mayenne, que Dieu garde!… fruits confits à induire un moine au péché mortel de gourmandise…
À ce moment, un jeune homme vêtu de noir entra, s’assit à une table voisine. Les yeux pâles de ce jeune homme se fixèrent un instant sur le chevalier, et il tressaillit.
– Et, par-dessus le marché, achevait Pardaillan, hôtesse mignonne (une révérence), friponne (une autre révérence), jolie à rendre jalouse Mme de Montpensier, la plus jolie femme de Paris (troisième révérence, soupir, battement des seins; le jeune homme noir pâlit et son regard devient ardent, puis s’éteint). Madame la Roussotte, je m’installe dans votre auberge et n’en bouge plus tant qu’il y aura un écu dans ma ceinture… Y a-t-il de bons lits chez vous?
La Roussotte s’efforça de rougir; mais à notre grand regret, nous devons dire qu’elle n’y parvint pas. Avec cette légèreté spéciale de la commère qui cherche à se rappeler ses quinze ans, elle courut au jeune homme noir et silencieux et lui demanda ce qu’il voulait boire.
– Du même vin que ces messieurs! dit l’inconnu.
Cependant, Charles contemplait Pardaillan d’un regard navré.
– Par la mort-diable! s’écria Pardaillan en voyant revenir la Roussotte qui venait de servir l’inconnu, on croirait, mon cher compagnon, que vous avez un crime sur la conscience. Vous ne seriez pas plus triste si vous étiez ce Pardaillan dont M. le crieur patenté de la ville de Paris vient de mettre la tête à prix, un joli prix, d’ailleurs. Cinq mille ducats d’or! Peste!… Je voudrais bien connaître ce Pardaillan!
Ici la physionomie de la Roussotte devint grave et elle prononça:
– Moi, je le connais…
Charles d’Angoulême fit un bond. Pardaillan, sous la table, lui écrasa le pied.
– Ah! ah! fit-il.
– Mais oui, je le connais! dit la Roussotte.
Pardaillan pivota sur sa chaise, s’accouda à la table, regarda l’hôtesse en face, et dit:
– Dépeignez-le-moi, j’ai envie de gagner les cinq mille ducats, tiens!…
– Je gage dix nobles à la rose [18] que vous le connaissez aussi, dit tranquillement de sa place le jeune homme noir à l’œil pâle.
LI OÙ PARDAILLAN DÉCOUVRE QUE L’HÔTESSE EST PLUS BELLE QU’ELLE N’EN A L’AIR
Pardaillan loucha vers sa rapière pour s’assurer qu’elle était à portée de sa main, puis vers la porte pour s’assurer qu’il pouvait l’atteindre d’un bond et la fermer, puis enfin vers l’inconnu qui venait de parler ainsi. Mais ce jeune homme avait laissé retomber sa tête sur sa poitrine, et bien loin de paraître vouloir soutenir le pari proposé par lui-même, s’absorbait en une profonde admiration.
– Ah çà! monsieur, dit Pardaillan, mais vous le connaissez donc?…
– Je le connais! répondit l’inconnu.
– Mais moi aussi je le connais, fit à ce moment une voix douce.
Et une femme, qui depuis quelques minutes venait d’entrer dans le cabinet, s’avança en souriant et s’appuya au bras de la Roussotte.
Pardaillan éclata d’un rire nerveux. Il commença à croire qu’il faisait un mauvais rêve. Quant à Charles d’Angoulême, il avait, sous la table, doucement tiré sa dague, et s’apprêtait à vendre sa vie le plus chèrement possible. En effet, il était évident pour lui que Pardaillan était reconnu. La salle commune était pleine de soldats. Sans aucun doute, la femme qui venait d’entrer les avait prévenus, tout ceci n’était qu’un jeu cruel, et dans quelques instants, l’attaque allait se produire. Charles, sa main crispée sur le manche de sa dague, se tourna à demi vers le jeune homme noir.
«Dès que nous sommes attaqués, songea-t-il, celui-ci tombe mort. Mais dans quel guêpier sommes-nous tombés?»
Mais l’inconnu aux yeux pâles semblait plus que jamais méditer, et il paraissait même avoir complètement oublié où il se trouvait. Pardaillan, comme nous l’avons dit, s’était mis à rire.
– Ah çà! reprit-il, mais tout le monde le connaît donc?…
– N’est-ce pas que nous le connaissons, Pâquette? fit la Roussotte.
– Sans doute! répondit Pâquette.
– Eh bien! comme je vous le disais, dépeignez-le-moi! dit Pardaillan.
– Si c’est pour gagner les cinq mille ducats, fit la Roussotte en secouant la tête, ne comptez pas sur moi!
[18] Noble à la rose: monnaie d'or anglaise, ornée de la rose d'York – imitée en France en 1426 -, valeur de 20 à 24 francs.