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Contes du jour et de la nuit (1885)

Электронная книга - «Contes du jour et de la nuit (1885)». Краткое содержание книги:

Contes du jour et de la nuit est un recueil de contes de Guy de Maupassant paru en 1885 aux éditions Marpon-Flammarion, coll. Bibliothèque illustrée.
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Maître Chicot, la bouche pleine, prononça :

— S’i nous véyait, l’ pé, ça lui f’rait deuil. C’est li qui les aimait d’ son vivant.

Un gros paysan jovial déclara :

— I n’en mangera pu, à c’t’ heure. Chacun son tour.

Cette réflexion, loin d’attrister les invités, sembla les réjouir. C’était leur tour, à eux, de manger des boules.

Mme Chicot, désolée de la dépense, allait sans cesse au cellier chercher du cidre. Les brocs se suivaient et se vidaient coup sur coup. On riait maintenant, on parlait fort, on commençait à crier comme on crie dans les repas.

Tout à coup une vieille paysanne qui était restée près du moribond, retenue par une peur avide de cette chose qui lui arriverait bientôt à elle-même, apparut à la fenêtre, et cria d’une voix aiguë :

— Il a passé ! Il a passé !

Chacun se tut. Les femmes se levèrent vivement pour aller voir.

Il était mort, en effet. Il avait cessé de râler. Les hommes se regardaient, baissaient les yeux, mal à leur aise. On n’avait pas fini de mâcher les boules. Il avait mal choisi son moment, ce gredin-là.

Les Chicot, maintenant, ne pleuraient plus. C’était fini, ils étaient tranquilles. Ils répétaient :

— J’ savions bien qu’ ça n’ pouvait point durer. Si seulement il avait pu s’ décider c’te nuit, ça n’aurait point fait tout ce dérangement.

N’importe, c’était fini. On l’enterrerait lundi, voilà tout, et on remangerait des douillons pour l’occasion.

Les invités s’en allèrent, en causant de la chose, contents tout de même d’avoir vu ça et aussi d’avoir cassé une croûte.

Et quand l’homme et la femme furent demeurés tout seuls, face à face, elle dit, la figure contractée par l’angoisse :

— Faudra tout d’même r’cuire quatre douzaines de boules ! Si seulement il avait pu s’ décider c’te nuit !

Et le mari, plus résigné, répondit :

— Ça n’ serait pas à r’faire tous les jours.

 Un lâche

On l’appelait dans le monde : le « beau Signoles. » Il se nommait le vicomte Gontran-Joseph de Signoles.

Orphelin et maître d’une fortune suffisante, il faisait figure, comme on dit. Il avait de la tournure et de l’allure, assez de parole pour faire croire à de l’esprit, une certaine grâce naturelle, un air de noblesse et de fierté, la moustache brave et l’œil doux, ce qui plaît aux femmes.

Il était demandé dans les salons, recherché par les valseuses, et il inspirait aux hommes cette inimitié souriante qu’on a pour les gens de figure énergique. On lui avait soupçonné quelques amours capables de donner fort bonne opinion d’un garçon. Il vivait heureux, tranquille, dans le bien-être moral le plus complet. On savait qu’il tirait bien l’épée et mieux encore le pistolet.

— Quand je me battrai, disait-il, je choisirai le pistolet. Avec cette arme, je suis sûr de tuer mon homme.

Or, un soir, comme il avait accompagné au théâtre deux jeunes femmes de ses amies, escortées d’ailleurs de leurs époux, il leur offrit, après le spectacle, de prendre une glace chez Tortoni. Ils étaient entrés depuis quelques minutes, quand il s’aperçut qu’un monsieur assis à une table voisine regardait avec obstination une de ses voisines. Elle semblait gênée, inquiète, baissait la tête. Enfin elle dit à son mari :

— Voici un homme qui me dévisage. Moi, je ne le connais pas ; le connais-tu ?

Le mari, qui n’avait rien vu, leva les yeux, mais déclara :

— Non, pas du tout.

La jeune femme reprit, moitié souriante, moitié fâchée :

— C’est fort gênant ; cet individu me gâte ma glace.

Le mari haussa les épaules :

— Bast ! N’y fais pas attention. S’il fallait s’occuper de tous les insolents qu’on rencontre, on n’en finirait pas.

Mais le vicomte s’était levé brusquement. Il ne pouvait admettre que cet inconnu gâtait une glace qu’il avait offerte. C’était à lui que l’injure s’adressait, puisque c’était par lui et pour lui que ses amis étaient entrés dans ce café. L’affaire donc ne regardait que lui.

Il s’avança vers l’homme et lui dit :

— Vous avez, Monsieur, une manière de regarder ces dames que je ne puis tolérer. Je vous prie de vouloir bien cesser cette insistance.

L’autre répliqua :

— Vous allez me ficher la paix, vous.

Le vicomte déclara, les dents serrées :

— Prenez garde, Monsieur, vous allez me forcer à passer la mesure.

Le monsieur ne répondit qu’un mot, un mot ordurier qui sonna d’un bout à l’autre du café, et fit, comme par l’effet d’un ressort accomplir à chaque consommateur un mouvement brusque. Tous ceux qui tournaient le dos se retournèrent ; tous les autres levèrent la tête ; trois garçons pivotèrent sur leurs talons comme des toupies ; les deux dames du comptoir eurent un sursaut, puis une conversion du torse entier, comme si elles eussent été deux automates obéissant à la même manivelle.

Un grand silence s’était fait. Puis, tout à coup, un bruit sec claqua dans l’air. Le vicomte avait giflé son adversaire. Tout le monde se leva pour s’interposer. Des cartes furent échangées.

* * *

Quand le vicomte fut rentré chez lui, il marcha pendant quelques minutes à grands pas vifs, à travers sa chambre. Il était trop agité pour réfléchir à rien. Une seule idée planait sur son esprit : « un duel », sans que cette idée éveillât encore en lui une émotion quelconque. Il avait fait ce qu’il devait faire ; il s’était montré ce qu’il devait être. On en parlerait, on l’approuverait, on le féliciterait. Il répétait à voix haute, parlant comme on parle dans les grands troubles de pensée :

— Quelle brute que cet homme !

Puis il s’assit et il se mit à réfléchir. Il lui fallait, dès le matin, trouver des témoins. Qui choisirait-il ? Il cherchait les gens les plus posés et les plus célèbres de sa connaissance. Il prit enfin le marquis de La Tour-Noire et le colonel Bourdin, un grand seigneur et un soldat, c’était fort bien. Leurs noms porteraient dans les journaux. Il s’aperçut qu’il avait soif et il but, coup sur coup, trois verres d’eau ; puis il se remit à marcher. Il se sentait plein d’énergie. En se montrant crâne, résolu à tout, et en exigeant des conditions rigoureuses, dangereuses, en réclamant un duel sérieux, très sérieux, terrible, son adversaire reculerait probablement et ferait des excuses.

Il reprit la carte qu’il avait tirée de sa poche et jetée sur sa table et il la relut comme il l’avait déjà lue, au café, d’un coup d’œil et, dans le fiacre, à la lueur de chaque bec de gaz ; en revenant. « Georges Lamil, 51, rue Moncey. » Rien de plus.

Il examinait ces lettres assemblées qui lui paraissaient mystérieuses, pleines de sens confus : Georges Lamil ? Qui était cet homme ? Que faisait-il ? Pourquoi avait-il regardé cette femme d’une pareille façon ? N’était-ce pas révoltant qu’un étranger, un inconnu vînt troubler ainsi votre vie, tout d’un coup, parce qu’il lui avait plu de fixer insolemment les yeux sur une femme ? Et le vicomte répéta encore une fois, à haute voix :

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