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Contes du jour et de la nuit (1885)

Электронная книга - «Contes du jour et de la nuit (1885)». Краткое содержание книги:

Contes du jour et de la nuit est un recueil de contes de Guy de Maupassant paru en 1885 aux éditions Marpon-Flammarion, coll. Bibliothèque illustrée.
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Jérémie répondait :

— L’aut’ soir que je n’ai point pu r’trouver la porte… Qu’on m’a quasiment r’péché dans le ruisseau de d’vant chez nous !

Et il riait encore à ce souvenir de pochard, et il allait tout doucement vers le café de Paumelle, dont la vitre illuminée brillait ; il allait, tiré par Mathurin et poussé par le vent, incapable de résister à ces deux forces.

La salle basse était pleine de matelots, de fumée et de cris. Tous ces hommes, vêtus de laine, les coudes sur les tables, vociféraient pour se faire entendre. Plus il entrait de buveurs, plus il fallait hurler dans le vacarme des voix et des dominos tapés sur le marbre, histoire de faire plus de bruit encore.

Jérémie et Mathurin allèrent s’asseoir dans un coin et commencèrent une partie, et les petits verres disparaissaient, l’un après l’autre, dans la profondeur de leurs gorges.

Puis ils jouèrent d’autres parties, burent d’autres petits verres. Mathurin versait toujours, en clignant de l’œil au patron, un gros homme aussi rouge que du feu et qui rigolait, comme s’il eût su quelque longue farce ; et Jérémie engloutissait l’alcool, balançait sa tête, poussait des rires pareils à des rugissements en regardant son compère d’un air hébété et content.

Tous les clients s’en allaient. Et, chaque fois que l’un d’eux ouvrait la porte du dehors pour partir, un coup de vent entrait dans le café, remuait en tempête la lourde fumée des pipes, balançait les lampes au bout de leurs chaînettes et faisait vaciller leurs flammes ; et on entendait tout à coup le choc profond d’une vague s’écroulant et le mugissement de la bourrasque.

Jérémie, le col desserré, prenait des poses de soûlard, une jambe étendue, un bras tombant ; et de l’autre main il tenait ses dominos.

Ils restaient seuls maintenant avec le patron, qui s’était approché, plein d’intérêt.

Il demanda :

— Eh ben, Jérémie, ç’a va-t-il, à l’intérieur ? Es-tu rafraîchi à force de t’arroser ?

Et Jérémie bredouilla :

— Pus qu’il en coule, pus qu’il fait sec, là-dedans.

Le cafetier regardait Mathurin d’un air finaud. Il dit :

— Et ton fré, Mathurin, ous qu’il est à c’t heure ?

Le marin eut un rire muet :

— Il est au chaud, t’inquiète pas.

Et tous deux regardèrent Jérémie, qui posait triomphalement le double six en annonçant :

— V’là le syndic.

Quand ils eurent achevé la partie, le patron déclara :

— Vous savez, mes gars, mé, j’ va m’ mettre au portefeuille. J’ vous laisse une lampe et pi l’ litre. Y en a pour vingt sous à bord. Tu fermeras la porte au dehors, Mathurin, et tu glisseras la clef d’sous l’auvent comme t’as fait l’aut’ nuit.

Mathurin répliqua :

— T’inquiète pas. C’est compris.

Paumelle serra la main de ses deux clients tardifs, et monta lourdement son escalier en bois. Pendant quelques minutes, son pesant pas résonna dans la petite maison ; puis un lourd craquement révéla qu’il venait de se mettre au lit.

Les deux hommes continuèrent à jouer ; de temps en temps, une rage plus forte de l’ouragan secouait la porte, faisait trembler les murs, et les deux buveurs levaient la tête comme si quelqu’un allait entrer. Puis Mathurin prenait le litre et remplissait le verre de Jérémie. Mais soudain, l’horloge suspendue sur le comptoir sonna minuit. Son timbre enroué ressemblait à un choc de casseroles, et les coups vibraient longtemps, avec une sonorité de ferraille.

Mathurin aussitôt se leva, comme un matelot dont le quart est fini :

— Allons, Jérémie, faut décaniller.

L’autre se mit en mouvement avec plus de peine, prit son aplomb en s’appuyant à la table ; puis il gagna la porte et l’ouvrit pendant que son compagnon éteignait la lampe.

Lorsqu’ils furent dans la rue, Mathurin ferma la boutique ; puis il dit :

— Allons, bonsoir, à demain.

Et il disparut dans les ténèbres.

II

Jérémie fit trois pas, puis oscilla, étendit les mains, rencontra un mur qui le soutint debout et se remit en marche en trébuchant. Par moments une bourrasque, s’engouffrant dans la rue étroite, le lançait en avant, le faisait courir quelques pas ; puis quand la violence de la trombe cessait, il s’arrêtait net, ayant perdu son pousseur, et il se remettait à vaciller sur ses jambes capricieuses d’ivrogne.

Il allait, d’instinct, vers sa demeure, comme les oiseaux vont au nid. Enfin, il reconnut sa porte et il se mit à la tâter pour découvrir la serrure et placer la clef dedans. Il ne trouvait pas le trou et jurait à mi-voix. Alors il tapa dessus à coups de poing, appelant sa femme pour qu’elle vînt l’aider :

— Mélina ! Eh ! Mélina !

Comme il s’appuyait contre le battant pour ne point tomber, il céda, s’ouvrit, et Jérémie, perdant son appui, entra chez lui en s’écroulant, alla rouler sur le nez au milieu de son logis, et il sentit que quelque chose de lourd lui passait sur le corps, puis s’enfuyait dans la nuit.

Il ne bougeait plus, ahuri de peur, éperdu, dans une épouvante du diable, des revenants de toutes les choses mystérieuses des ténèbres, et il attendit longtemps sans oser faire un mouvement. Mais, comme il vit que rien ne remuait plus, un peu de raison lui revint, de la raison trouble de pochard.

Et il s’assit, tout doucement. Il attendit encore longtemps, et, s’enhardissant enfin, il prononça :

— Mélina !

Sa femme ne répondit pas.

Alors, tout d’un coup, un doute traversa sa cervelle obscurcie, un doute indécis, un soupçon vague. Il ne bougeait point ; il restait là, assis par terre, dans le noir, cherchant ses idées, s’accrochant à des réflexions incomplètes et trébuchantes comme ses pieds.

Il demanda de nouveau :

— Dis-mé qui que c’était, Mélina ? Dis-mé qui que c’était. Je te ferai rien.

Il attendit. Aucune voix ne s’éleva dans l’ombre. Il raisonnait tout haut, maintenant.

— Je sieus-ti bu, tout de même ! Je sieus-ti bu ! C’est li qui m’a boissonné comma, çu manant ; c’est li, pour que je rentre point. J’sieus-ti bu !

Et il reprenait :

— Dis-mé qui que c’était, Mélina, ou j’vas faire quéque malheur.

Après avoir attendu de nouveau, il continuait, avec une logique lente et obstinée d’homme saoul :

— C’est li qui m’a r’tenu chez ce fainéant de Paumelle ; et l’s autres soirs itou, pour que je rentre point. C’est quéque complice. Ah ! Charogne !

Lentement il se mit sur les genoux. Une colère sourde le gagnait, se mêlant à la fermentation des boissons.

Il répéta :

— Dis-mé qui qu’ c’était, Mélina, ou j’ vas cogner, j’te préviens !

Il était debout maintenant, frémissant d’une colère foudroyante, comme si l’alcool qu’il avait au corps se fût enflammé dans ses veines. Il fit un pas, heurta une chaise, la saisit, marcha encore, rencontra le lit, le palpa et sentit dedans le corps chaud de sa femme.

Alors, affolé de rage, il grogna :

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