Contes du jour et de la nuit (1885)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #22
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Contes du jour et de la nuit (1885)». Краткое содержание книги:
Elle n’avait jamais pensé à rien, qu’à lui ! Elle n’avait regretté ni les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n’avait eu jamais besoin que de lui ; pourvu qu’il fût là, elle ne désirait rien.
Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui l’avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu’on désire, tout ce qu’on rêve, tout ce qu’on attend sans cesse, tout ce qu’on espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d’un bout à l’autre.
Elle n’aurait pas pu être plus heureuse.
Et toute la nuit, en écoutant le souffle rauque du vieux soldat étendu sur son grabat, à côté de celle qui l’avait suivi si loin, je pensais à cette étrange et simple aventure, à ce bonheur si complet, fait de si peu.
Et je partis au soleil levant, après avoir serré la main des deux vieux époux.
Le conteur se tut. Une femme dit :
— C’est égal, elle avait un idéal trop facile, des besoins trop primitifs et des exigences trop simples. Ce ne pouvait être qu’une sotte.
Une autre prononça d’une voix lente :
— Qu’importe ! Elle fut heureuse.
Et là-bas, au fond de l’horizon, la Corse s’enfonçait dans la nuit, rentrait lentement dans la mer, effaçait sa grande ombre apparue comme pour raconter elle-même l’histoire des deux humbles amants qu’abritait son rivage.
Le vieux
Un tiède soleil d’automne tombait dans la cour de ferme, par-dessus les grands hêtres des fossés. Sous le gazon tondu par les vaches, la terre, imprégnée de pluie récente, était moite, enfonçait sous les pieds avec un bruit d’eau ; et les pommiers chargés de pommes semaient leurs fruits d’un vert pâle, dans le vert foncé de l’herbage.
Quatre jeunes génisses paissaient, attachées en ligne, et meuglaient par moments vers la maison ; les volailles mettaient un mouvement coloré sur le fumier, devant l’étable, et grattaient, remuaient, caquetaient, tandis que les deux coqs chantaient sans cesse, cherchaient des vers pour leurs poules, qu’ils appelaient d’un gloussement vif.
La barrière de bois s’ouvrit ; un homme entra, âgé de quarante ans peut-être, mais qui semblait vieux de soixante, ridé, tortu, marchant à grands pas lents, alourdis par le poids de lourds sabots pleins de paille. Ses bras trop longs pendaient des deux côtés du corps. Quand il approcha de la ferme, un roquet jaune, attaché au pied d’un énorme poirier, à côté d’un baril qui lui servait de niche, remua la queue, puis se mit à japper en signe de joie. L’homme cria :
— À bas, Finot !
Le chien se tut.
Une paysanne sortit de la maison. Son corps osseux, large et plat, se dessinait sous un caraco de laine qui serrait la taille. Une jupe grise, trop courte, tombait jusqu’à la moitié des jambes, cachées en des bas bleus, et elle portait aussi des sabots pleins de paille. Un bonnet blanc, devenu jaune, couvrait quelques cheveux collés au crâne, et sa figure brune, maigre, laide, édentée, montrait cette physionomie sauvage et brute qu’ont souvent les faces des paysans.
L’homme demanda :
— Comment qu’y va ?
La femme répondit :
— M’sieu l’ curé dit que c’est la fin, qu’il n’ passera point la nuit.
Ils entrèrent tous deux dans la maison.
Après avoir traversé la cuisine, ils pénétrèrent dans la chambre, basse, noire, à peine éclairée par un carreau, devant lequel tombait une loque d’indienne normande. Les grosses poutres du plafond, brunies par le temps, noires et enfumées, traversaient la pièce de part en part, portant le mince plancher du grenier, où couraient, jour et nuit, des troupeaux de rats.
Le sol de terre, bossué, humide, semblait gras, et, dans le fond de l’appartement, le lit faisait une tache vaguement blanche. Un bruit régulier, rauque, une respiration dure, râlante, sifflante, avec un gargouillement d’eau comme celui que fait une pompe brisée, partait de la couche enténébrée où agonisait un vieillard, le père de la paysanne.
L’homme et la femme s’approchaient et regardèrent le moribond, de leur œil placide et résigné.
Le gendre dit :
— C’te fois, c’est fini ; i n’ira pas seulement à la nuit.
La fermière reprit :
— C’est d’puis midi qu’i gargotte comme ça.
Puis ils se turent. Le père avait les yeux fermés, le visage couleur de terre, si sec qu’il semblait en bois. Sa bouche entrouverte laissait passer son souffle clapotant et dur ; et le drap de toile grise se soulevait sur la poitrine à chaque aspiration.
Le gendre, après un long silence, prononça :
— Y a qu’a le quitter finir. J’y pouvons rien. Tout d’ même c’est dérangeant pour les cossards, vu l’temps qu’est bon, qu’il faut r’piquer d’main.
Sa femme parut inquiète à cette pensée. Elle réfléchit quelques instants, puis déclara :
— Puisqu’i va passer, on l’enterrera pas avant samedi ; t’auras ben d’main pour les cossards.
Le paysan méditait ; il dit :
— Oui, mais d’main qui faudra qu’invite pour l’imunation, que j’n’ ai ben pour cinq à six heures à aller de Tourville à Manetot chez tout le monde.
La femme, après avoir médité deux ou trois minutes, prononça :
— Il n’est seulement point trois heures, qu’ tu pourrais commencer la tournée anuit et faire tout l’ côté de Tourville. Tu peux ben dire qu’il a passé, puisqu’i n’en a pas quasiment pour la relevée.
L’homme demeura quelques instants perplexe, pesant les conséquences et les avantages de l’idée. Enfin il déclara :
— Tout d’ même, j’y vas.
Il allait sortir ; il revint et, après une hésitation :
— Pisque t’as point d’ouvrage, loche des pommes à cuire, et pis tu feras quatre douzaines de douillons pour ceux qui viendront à l’imunation, vu qu’i faudra se réconforter. T’allumeras le four avec la bourrée qu’est sous l’hangar au pressoir. Elle est sèque.
Et il sortit de la chambre, rentra dans la cuisine, ouvrit le buffet, prit un pain de six livres, en coupa soigneusement une tranche, recueillit dans le creux de sa main les miettes tombées sur la tablette, et se les jeta dans la bouche pour ne rien perdre. Puis il enleva avec la pointe de son couteau un peu de beurre salé au fond d’un pot de terre brune, l’étendit sur son pain, qu’il se mit à manger lentement, comme il faisait tout.
Et il retraversa la cour, apaisa le chien, qui se remettait à japper, sortit sur le chemin qui logeait son fossé, et s’éloigna dans la direction de Tourville.
Restée seule, la femme se mit à la besogne. Elle découvrit la huche à la farine, et prépara la pâte aux douillons. Elle la pétrissait longuement, la tournant et la retournant, la maniant, l’écrasant, la broyant. Puis elle en fit une grosse boule d’un blanc jaune, qu’elle laissa sur le coin de la table.