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Contes du jour et de la nuit (1885)

Электронная книга - «Contes du jour et de la nuit (1885)». Краткое содержание книги:

Contes du jour et de la nuit est un recueil de contes de Guy de Maupassant paru en 1885 aux éditions Marpon-Flammarion, coll. Bibliothèque illustrée.
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Alors elle alla chercher les pommes et, pour ne point blesser l’arbre avec la gaule, elle grimpa dedans au moyen d’un escabeau. Elle choisissait les fruits avec soin, pour ne prendre que les plus mûrs, et les entassait dans son tablier.

Une voix l’appela du chemin :

— Ohé, Madame Chicot !

Elle se retourna. C’était un voisin, maître Osime Favet, le maire, qui s’en allait fumer ses terres, assis, les jambes pendantes, sur le tombereau d’engrais. Elle se retourna, et répondit :

— Qué quy a pour vot’ service, maît Osime ?

— Et le pé, où qui n’en est !

Elle cria :

— Il est quasiment passé. C’est samedi l’imunation, à sept heures, vu les cossards qui pressent.

Le voisin répliqua :

— Entendu. Bonne chance ! Portez-vous bien.

Elle répondit à sa politesse :

— Merci, et vous d’ même.

Puis elle se remit à cueillir ses pommes.

Aussitôt qu’elle fut rentrée, elle alla voir son père, s’attendant à le trouver mort. Mais dès la porte elle distingua son râle bruyant et monotone, et, jugeant inutile d’approcher du lit pour ne point perdre de temps, elle commença à préparer les douillons.

Elle enveloppait les fruits, un à un, dans une mince feuille de pâte, puis les alignait au bord de la table. Quand elle eut fait quarante-huit boules, rangées par douzaines l’une devant l’autre, elle pensa à préparer le souper, et elle accrocha sur le feu sa marmite, pour faire cuire les pommes de terre ; car elle avait réfléchi qu’il était inutile d’allumer le four, ce jour-là même, ayant encore le lendemain tout entier pour terminer les préparatifs.

Son homme rentra vers cinq heures. Dès qu’il eut franchi le seuil, il demanda :

— C’est-il fini ?

Elle répondit :

— Point encore ; ça gargouille toujours.

Ils allèrent voir. Le vieux était absolument dans le même état. Son souffle rauque, régulier comme un mouvement d’horloge, ne s’était ni accéléré ni ralenti. Il revenait de seconde en seconde, variant un peu de ton, suivant que l’air entrait ou sortait de la poitrine.

Son gendre le regarda, puis il dit :

— I finira sans qu’on y pense, comme une chandelle.

Ils rentrèrent dans la cuisine et, sans parler, se mirent à souper. Quand ils eurent avalé la soupe, ils mangèrent encore une tartine de beurre, puis, aussitôt les assiettes lavées, rentrèrent dans la chambre de l’agonisant.

La femme, tenant une petite lampe à mèche fumeuse, la promena devant le visage de son père. S’il n’avait pas respiré, on l’aurait cru mort assurément.

Le lit des deux paysans était caché à l’autre bout de la chambre, dans une espèce d’enfoncement. Ils se couchèrent sans dire un mot, éteignirent la lumière, fermèrent les yeux ; et bientôt deux ronflements inégaux, l’un plus profond, l’autre plus aigu, accompagnèrent le râle ininterrompu du mourant.

Les rats couraient dans le grenier.

* * *

Le mari s’éveilla dès les premières pâleurs du jour. Son beau-père vivait encore. Il secoua sa femme, inquiet de cette résistance du vieux.

— Dis donc, Phémie, i n’ veut point finir. Qué qu’tu f’rais, té ?

Il la savait de bon conseil.

Elle répondit :

— I n’ passera point l’ jour, pour sûr. N’y a point n’a craindre. Pour lors que l’maire n’opposera pas qu’on l’enterre tout de même demain, vu qu’on l’a fait pour maître Rénard le pé, qu’a trépassé juste aux semences.

Il fut convaincu par l’évidence du raisonnement, et il partit aux champs.

Sa femme fit cuire les douillons, puis accomplit toutes les besognes de la ferme.

À midi, le vieux n’était point mort. Les gens de journée loués pour le repiquage des cossarts vinrent en groupe considérer l’ancien qui tardait à s’en aller. Chacun dit son mot, puis ils repartirent dans les terres.

À six heures, quand on rentra, le père respirait encore. Son gendre, à la fin, s’effraya.

— Qué qu’ tu f’rais, à c’te heure, té, Phémie ?

Elle ne savait non plus que résoudre. On alla trouver le maire. Il promit qu’il fermerait les yeux et autoriserait l’enterrement le lendemain. L’officier de santé, qu’on alla voir, s’engagea aussi, pour obliger maître Chicot, à antidater le certificat de décès. L’homme et la femme rentrèrent tranquilles.

Ils se couchèrent et s’endormirent comme la veille, mêlant leurs souffles sonores au souffle plus faible du vieux.

Quand ils s’éveillèrent, il n’était point mort.

* * *

Alors ils furent atterrés. Ils restaient debout, au chevet du père, le considérant avec méfiance, comme s’il avait voulu leur jouer un vilain tour, les tromper, les contrarier par plaisir, et ils lui en voulaient surtout du temps qu’il leur faisait perdre.

Le gendre demanda :

— Qué que j’allons faire ?

Elle n’en savait rien ; elle répondit :

— C’est-i contrariant, tout d’ même !

On ne pouvait maintenant prévenir tous les invités, qui allaient arriver sur l’heure. On résolut de les attendre, pour leur expliquer la chose.

Vers sept heures moins dix, les premiers apparurent. Les femmes en noir, la tête couverte d’un grand voile, s’en venaient d’un air triste. Les hommes, gênés dans leurs vestes de drap, s’avançaient plus délibérément, deux par deux, en devisant des affaires.

Maître Chicot et sa femme, effarés, les reçurent en se désolant ; et tous deux, tout à coup, au même moment, en abordant le premier groupe, se mirent à pleurer. Ils expliquaient l’aventure, contaient leur embarras, offraient des chaises, se remuaient, s’excusaient, voulaient prouver que tout le monde aurait fait comme eux, parlaient sans fin, devenus brusquement bavards à ne laisser personne leur répondre.

Ils allaient de l’un à l’autre :

— Je l’aurions point cru ; c’est point croyable qu’il aurait duré comme ça !

Les invités interdits, un peu déçus, comme des gens qui manquent une cérémonie attendue, ne savaient que faire, demeuraient assis ou debout. Quelques-uns voulurent s’en aller. Maître Chicot les retint :

— J’allons casser une croûte tout d’ même. J’avions fait des douillons ; faut bien n’en profiter.

Les visages s’éclairèrent à cette pensée. On se mit à causer à voix basse. La cour peu à peu s’emplissait ; les premiers venus disaient la nouvelle aux nouveaux arrivants. On chuchotait, l’idée des douillons égayant tout le monde.

Les femmes entraient pour regarder le mourant. Elles se signaient auprès du lit, balbutiaient une prière, ressortaient. Les hommes, moins avides de ce spectacle, jetaient un seul coup d’œil de la fenêtre qu’on avait ouverte.

Mme Chicot expliquait l’agonie :

— V’là deux jours qu’il est comme ça, ni plus ni moins, ni plus haut ni plus bas. Dirait-on point eune pompe qu’a pu d’iau ?

* * *

Quand tout le monde eut vu l’agonisant, on pensa à la collation ; mais, comme on était trop nombreux pour tenir dans la cuisine, on sortit la table devant la porte. Les quatre douzaines de douillons, dorés, appétissants, tiraient les yeux, disposés dans deux grands plats. Chacun avançait le bras pour prendre le sien, craignant qu’il n’y en eût pas assez. Mais il en resta quatre.

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