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Sur un monde stérile

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Sur un monde stérile
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Le crépuscule approchait, rapide – on était près de l’équateur. Une lune de Mars se leva, pâle et terne. Quelques étoiles scintillaient. Ils avaient imaginé souvent, pendant la traversée, leur arrivée et toujours avaient pensé que leur premier mouvement serait de revêtir les scaphandres et de sortir. Et maintenant, ils n’en avaient nulle envie, partagés entre l’idée que le moment où le premier homme foulerait le sol de Mars était trop solennel pour ne pas comporter une cérémonie, et l’impression que ce monde nouveau leur était hostile.

Avec un effort, Paul se dirigea vers le commutateur électrique, et donna la lumière. Puis il se tourna vers ses compagnons restés immobiles, concentrés en eux-mêmes.

— Voilà, dit-il, et sa voix sonna rauque et mal assurée. Nous y sommes. Je pense que ce soir nous pourrons faire quelques analyses de l’atmosphère, de façon à être fixés et à pouvoir sortir dès l’aube. Mais auparavant, nous allons manger. Hélène ! Réveille-toi. Ton rôle de cuisiner t’attend ! Secouez-vous, nom d’un chien !

Silencieusement, ils se mirent à table.

— Allons, dit Louis. Nous avons mené à bien la première partie de notre entreprise. Je propose que pour fêter cela nous cassions les pattes à quelques bonnes bouteilles. Cela nous remontera !

Hélène se leva. Mais avant de se diriger vers la cambuse, elle ferma les hublots avec leurs plaques, les isolant ainsi du monde froid et obscur de l’extérieur.

Chapitre VIII

Fantômes

Ils passèrent dans le laboratoire. Sig mit les appareils en communication avec le dehors. La pression était de 7 cm de mercure, la température de 3 degrés centigrades. L’hygromètre décelait une quantité faible, mais appréciable de vapeur d’eau.

— Voilà, dit Louis, des conditions meilleures que nous ne l’espérions. Mars est moins desséchée qu’on ne le croit, et la pression est suffisante pour nous permettre d’employer les scaphandres légers. La température est basse, certes, mais je m’attendais à pire. Même sur Terre, dans les déserts, les nuits sont froides. Eh bien, Sig, que donne l’analyse de l’air ?

— Environ le l/5e d’oxygène par rapport à chez nous. De l’azote, des gaz rares.

— Bravo. Voilà la question de l’air résolue. Nous pourrons extraire autant d’oxygène que nous en voudrons. Notre séjour ne sera plus limité que par les vivres, si comme probable, nous n’en trouvons pas ici. Ça fait à peu près 6 mois. Qu’en penses-tu, la cambusière ? Ce qui m’étonne, c’est la quantité de vapeur d’eau et d’oxygène. Comment le spectroscope, si sensible, ne les avait-il pas décelés ?

— Ça, je n’en sais rien. Mais si tu ne me crois pas, refais les analyses.

— Oh, je ne me sens pas capable d’en remontrer à un roi de la chimie minérale comme toi ! Maintenant il est tard. 11 heures terrestres, ça fait à peu près la même heure ici. Je propose que nous allions dormir notre première nuit de Mars.

Sur les instances de Paul, on établit un tour de garde.

Le sort désigna Bernard pour la première.

Il s’installa donc dans la coupole. La lunette de Louis avait cédé la place à un canon de 47 mm et à un projecteur. Un siège confortable attendait le veilleur. De larges hublots donnaient une vue étendue dans toutes les directions. Il s’assit donc. Devant lui était le tableau de commande des mouvements de la coupole, du monte-charge et du projecteur. Il regarda par le hublot tourné vers l’avant. Il dominait le pont, faiblement bombé, qui luisait au clair de lune. Plus loin, il se dérobait brusquement, et c’était le sable roux de Mars. Des tourbillons de vent le soulevaient en trombes miniatures. Dans un ciel pur, les étoiles scintillaient très peu, moins fixes que dans le vide interplanétaire, mais palpitant bien moins que sur la terre.

Il tira sa pipe, la bourra soigneusement et l’alluma. Maintenant il pourrait fumer à sa fantaisie. Ils avaient de l’oxygène tant qu’il leur en fallait. Ils n’avaient qu’à puiser dans l’air extérieur. C’était un de leurs gros soucis qui s’en était allé avec le résultat des analyses de Sig. Il était heureux, également, que la pression atmosphérique ne fut que le 1/5e de celle de la terre. Louis redoutait le 1/10e, peut-être le 1/20e ! En fait, cette veillée sur Mars était agréable. Il y avait peu de chance que quoi que ce soit arrivât. Mars avait l’air mort, monde stérile roulant en vain dans l’espace. Peut-être ces taches vertes représentaient-elles un reste de végétation ? On verrait bien… Il se cacha dans son fauteuil et laissa passer les minutes. De temps à autre, il faisait tourner la coupole de 360 degrés, et ainsi, sans se déranger, parcourait du regard tout l’horizon. Horizon immobile et immuable.

Vers la fin de la deuxième heure, il glissa dans un demi-sommeil, qui peu à peu, se transforma en un assoupissement profond. Il rêva. Il se voyait de retour sur la Terre, épousant Ingrid.

Et, sitôt après la cérémonie, au coin de la rue, il rencontrait Claire, Claire vivante, qui lui reprochait son abandon. « Tu n’as pas su voir que je n’étais pas morte ; c’est seulement mon image en toi qui était morte ». Et subitement se dressaient des montagnes titubantes, qui ricanaient. « Ne l’écoute pas Bernard, elle est bien morte. Nous le savons, nous ! 100 mètres de chute ! ». Le vent se levait, qui hurlait et sifflait et dispersait ses amis. Il se retrouvait sur une plaine rasée, où un gigantesque crabe l’observait en agitant les pinces.

Il se réveilla en sursaut ; une partie de son rêve était réelle : le vent. La vision était brouillée par des nuages de sable très fin qui crépitait contre les hublots. Il lui sembla même entrevoir, dans l’obscurité, quelque chose ayant la forme d’un grand crabe qui s’enfuyait, à demi-caché et rendu indistinct par la poussière. Il bondit, orienta le projecteur. Mais à part des bouffées de sable qui frissonnaient dans le rai de lumière comme frisonne la pluie, il ne vit rien.

— Je devais encore rêver, pensa-t-il. Et pourtant quelque chose lui disait que quand il avait « vu » le crabe, il ne dormait déjà plus tout à fait.

Sa bouche était pâteuse. Il but un peu d’eau, ramassa sa pipe qui avait chuté à terre. Il la rebourra, regarda l’heure. Encore 1 h 30. Il n’avait plus envie de dormir, mais se sentait mal à l’aise. C’était une impression qu’il n’avait plus ressentie depuis l’enfance, l’impression qu’il avait quand il était seul dans la maison de son oncle, qu’il lisait, les pieds au feu, le dos tourné à l’obscurité, et que le vent hurlait dans les arbres. Il lui semblait alors parfois que quelque chose le fixait. Il se retournait brusquement avec un frisson, et ne voyait rien. Ce soir-là c’était la même hantise. C’était comme une menace qu’il sentait suspendue derrière lui, quelque chose d’informe et de redoutable, prêt à s’abattre. Il essaya de siffloter toujours comme lorsqu’il était enfant, mais le sifflotement résonna sinistre dans cette salle de métal. Il s’interrompit et s’aperçut alors qu’il avait sifflé la danse macabre. Eh bien, bon présage, essaya-t-il de plaisanter. Il ricana. Son ricanement se répercuta de façon si bizarre, qu’il se retourna. Le hublot semblait un œil qui le regardait sans expression, un œil de machine. Il eut peur. Sa vague anxiété se cristallisa en une frayeur panique. En un bond il fut en bas de l’échelle. Il n’eut pas touché le plancher du dortoir qu’il eut honte. Que penseraient de lui ses camarades qui dormaient là, paisibles, sous sa garde. Il remonta, se réinstalla dans le fauteuil, prit un carafon d’eau de vie, but un coup, et rebourra sa pipe. Pour ne pas avoir l’impression que quelque chose le guettait derrière lui, il mit la coupole en rotation lente et continue. Puérilement, il approvisionna le canon d’un obus, il faut être prêt à tout. Puis il se sentit un peu rassuré. Malgré tout, il n’était pas tranquille. Lui le scientifique pour qui Dieu n’était qu’une hypothèse non prouvée, il se sentait devenir superstitieux. Le monde stérile qui l’entourait lui paraissait hostile et le vent charriait des fantômes : fantômes de Mars, de ses humanités problématiques, fantômes de la Terre, fantômes de dieux morts. Et de nouveau, comme dans son rêve, le fantôme de Claire surgit en sa pensée. « Non, je ne t’oublierai jamais, mais rappelle-toi, tu m’avais fait jurer que si tu disparaissais je referais ma vie. J’obéis. Et si quelque chose demeure de toi, tu dois être contente. Mais je ne t’oublierai pas. » Il regarda son chrono, plus que 10 minutes. Tout est en ordre. Ah non, le canon. Il le déchargea avec précaution, inutile qu’ils s’aperçoivent de ma frousse.

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