Le serment des limbes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2007
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226176738
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le serment des limbes». Краткое содержание книги:
Tout était désert. Pas la moindre soutane en vue. J’avais à peine foulé les graviers de la cour que les cloches se mirent à sonner. Je souris et inspirai la lumière blanche et froide. Je voulais me remplir de cet instant si pur, qui tenait du prodige.
Les jardins évoquaient la Renaissance : des buissons élagués formaient carrés et rectangles, des cyprès se groupaient au centre, autour d’une place circulaire. Des bancs longeaient les galeries et, au fond des voûtes, des fenêtres à vitraux luisaient de reflets détourés. Je traversai la cour. Un brouhaha assourdi me parvint. Je bifurquai et poussai une nouvelle porte.
Le réfectoire était baigné de clarté, sillonné de longues tables. Des brocs d’eau étincelaient, des plats d’inox fumaient comme des locomotives. Attablés par groupes de huit, des prêtres mangeaient et buvaient. Leurs uniformes impeccables, austérité blanche et noire, contrastaient avec leurs éclats de rire et les bruits de ripaille. Il régnait ici une atmosphère débonnaire, de jeunesse et de bonne chère. On disait que les prêtres polonais, durant la guerre froide, avaient été les seuls à bien manger — grâce à leur potager.
Un bras se leva dans l’assistance. Zamorski, installé à une table solitaire, Je me faufilai parmi les groupes et le rejoignis. Les autres ne me prêtaient aucune attention.
— Bien dormi ?
Le Polonais me désigna le siège devant lui. Je m’assis, regrettant déjà de n’avoir pas grillé une cigarette dans les jardins. Maintenant, il était trop tard. Je baissai les yeux sur le déjeuner. La table, dressée pour deux, était recouverte d’une nappe damassée, sur laquelle brillaient verres de cristal et couverts d’argent. Je me passai la main sur le visage :
— Je suis désolé, dis-je, confus. Je n’ai pas vu l’heure...
— Je viens de me lever, moi aussi. Nous avons raté la messe. Sers-toi.
Le tutoiement, ce matin, sonnait juste. Je ne savais pas quoi choisir. C’était un menu slave. Poissons marinés, disposés en fines lamelles, caviar agglutiné en cônes, pain noir et pain blanc, assortis de malossols, et une multitude de fruits rouges : mûres, airelles, framboises. Je me demandais où les prêtres avaient pu dénicher de tels fruits en cette saison.
— Vodka ? Ou il est trop tôt ?
— Café, plutôt.
Le nonce eut un geste. Un prêtre sortit de l’ombre et me servit avec une discrétion de fantôme.
— Où sommes-nous ?
— Au couvent Scholastyka, dans la vieille ville. Le fief des bénédictines.
— Des bénédictines ?
Zamorski se pencha. Son nez pincé brillait au soleil :
— C’est l’heure de la sexte, dit-il sur un ton de confidence. Pendant que les sœurs prient dans la chapelle, nous en profitons pour déjeuner.
— Vous partagez le monastère ?
Il ouvrit un œuf à la coque d’un coup de cuillère :
— Une stricte cohabitation. Nous ne pouvons pratiquer aucune activité ensemble.
— Ce n’est pas très... orthodoxe.
Il creusa le blanc de la coquille qu’il tenait entre deux doigts :
— Justement. Qui chercherait des religieux, surtout de notre genre, dans un couvent de bénédictines ?
— Quel est votre genre ?
— Mange. Ce qui ne tue pas engraisse, comme on dit chez nous.
— Quel est votre genre ?
Le nonce soupira :
— Tu es décidément un janséniste. Tu ne sais pas profiter de la vie.
Il vida son œuf en quelques cuillerées puis recula sa chaise :
— Prends ta tasse. Tu mangeras plus tard.
Je préférai boire mon café d’un trait. La brûlure explosa au fond de ma gorge. Le temps que j’encaisse la sensation, Zamorski franchissait déjà le seuil de la salle.
Dans la galerie, les rais du soleil et les ombres des piliers formaient un tableau en blanc et noir. Le froid, mystérieusement, aiguisait cette bichromie. Le prélat tourna sous un porche et emprunta un escalier qui paraissait descendre directement vers le Moyen Âge.
— Nous avons installé nos bureaux au sous-sol.
Un tunnel s’ouvrit, éclairé de manière uniforme, sans qu’aucune source de lumière soit visible. Les murs de pierre étaient patinés par les siècles. Pourtant, l’atmosphère de modernité et de technologie était plus forte. Quand Zamorski plaça son index sur une plaque d’analyse biométrique, je n’eus plus de doute. J’avais eu une vue de surface de la forteresse. J’allais découvrir son cœur.
Une paroi d’acier s’ouvrit sur une grande pièce aux plafonds voûtés, qui ressemblait à une salle de rédaction de journal. Des écrans d’ordinateurs scintillaient ; des imprimantes bourdonnaient au pied des colonnes ; téléphones, fax, téléscripteurs sonnaient et vibraient partout. Des prêtres s’agitaient, en bras de chemise. Je songeai à une annexe de L’Osservatore romano, l’organe officiel de la Cité Pontificale, mais il flottait ici une ambiance militaire, un goût de Secret Défense.
— La salle de surveillance ! confirma Zamorski.
— Surveillance de quoi ?
— De notre monde. L’univers catholique ne cesse d’être menacé, agressé. Nous veillons, nous voyons, nous réagissons.
Le prélat s’engagea dans l’allée centrale. On pouvait sentir la chaleur des ordinateurs et le souffle des systèmes de ventilation. Des hommes en col blanc parlaient au téléphone, en arabe. Zamorski expliqua :
— Notre foi est confrontée à des ennemis de toutes sortes. Il n’est pas toujours possible de régler les problèmes avec la prière ou la diplomatie.
— S’il vous plaît : parlez plus clairement.
— Par exemple, ces prêtres sont en contact permanent avec les troupes rebelles du Soudan. Des animistes, qui sont aussi, j’espère, un peu chrétiens. Nous leur donnons un coup de main. Et pas seulement en sacs de riz. (Il dressa son index vers le plafond.) Faire reculer l’islam : rien d’autre ne compte !
— Cela me paraît un point de vue simpliste.
— Nous sommes en guerre. Et la guerre est un point de vue simpliste sur le monde.
Le nonce s’exprimait sans acrimonie, avec bonne humeur. La lutte dont il parlait allait de soi. C’était dans l’ordre naturel des choses. Sur notre droite, quatre prêtres s’exprimaient en espagnol :
— Ceux-là travaillent sur les territoires d’Amérique du Sud, où la situation est complexe. Là-bas, nous ne pouvons entrer en conflit avec ceux qui détiennent le pouvoir, celui de la drogue, des armes, de la corruption. Il nous faut négocier, temporiser, et parfois même nous allier avec les pires voyous. Ad Majorent Dei Gloriam !
Il s’approcha d’un autre groupe, qui lisait des journaux en langue slave :
— Un plus sale boulot encore, en Croatie. Protéger des tortionnaires, des bourreaux, des exécuteurs. Ils sont chrétiens et ils nous ont appelés. Le Seigneur n’a jamais refusé son aide, n’est-ce pas ?
Des coupures de presse me revenaient en mémoire. Les juges du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie soupçonnaient le Vatican et l’Eglise Croate de cacher des généraux accusés de crimes contre l’humanité dans des monastères franciscains. Ainsi, tout était vrai. Zamorski temporisa :