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Le serment des limbes

Электронная книга - «Le serment des limbes». Краткое содержание книги:

Quand Mathieu Durey, flic à la brigade criminelle de Paris apprend que Luc, son meilleur ami, flic lui aussi, a tenté de se suicider, il n’a de cesse de comprendre ce geste. Il découvre que Luc travaillait en secret sur une série de meurtres aux quatre coins de l’Europe dont les auteurs orchestrent la décomposition des corps des victimes et s’appuient sur la symbolique satanique. Les meurtriers ont un point en commun : ils ont tous, des années plus tôt, frolé la mort et vécu une « Near Death Experience ». Peu à peu, une vérité stupéfiante se révèle : ces tueurs sont des « miraculés du Diable » et agissent pour lui. Mathieu saura-t-il préserver sa vie, ses choix, dans cette enquête qui le confronte à la réalité du Diable ?
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— Ne fais pas cette tête. Après tout, nous faisons tous les deux le même boulot, chacun à notre mesure. Tu n’es pas le seul à te salir les mains.

— Qui vous a dit que j’avais les mains sales ?

— Ton ami Luc m’a expliqué votre petite théorie sur le métier de flic.

— Ce n’est qu’une théorie.

— Eh bien, j’adhère à ce point de vue. Il faut bien que certains exécutent les basses besognes pour que les autres — tous les autres — puissent vivre l’âme pure.

—   Je peux fumer ?

— Sortons alors.

Nous nous installâmes sous les voûtes noires, à quelques jets de pierre des jardins. Odeurs de résine, de feuilles humides, de cailloux chauffés par le soleil. Je tirai sur ma Camel et expirai la fumée avec jouissance. La première clope du jour... Une renaissance chaque fois intacte.

— Hier, repris-je, vous m’avez parlé du K.U.K. Vous m’avez dit que vous apparteniez à une branche spéciale. Quel est son nom ?

— Pas de nom. Le meilleur moyen de garder un secret, c’est qu’il n’y ait pas de secret. Nous sommes des moines-chevaliers, les héritiers des milites Christi, qui protégeaient la Terre Sainte, mais nous n’avons pas d’ordre établi.

Des images, encore une fois. Des couvents-forteresses, dans l’Espagne de la Reconquista, au XIIe siècle, des châteaux dressés dans les déserts de Palestine, remplis de croisés suivant une règle monastique. Le cloître où je me trouvais appartenait à cette lignée.

— Vous vous chargez donc aussi des problèmes de satanisme ?

— Nos ennemis sont multiples, Mathieu, mais le principal, le plus dangereux, le plus... permanent, est celui qui a réussi à nous faire croire qu’il n’existait plus.

Je ne relevai pas. La sempiternelle citation de Charles Baudelaire, tirée du « Spleen de Paris » : « La plus belle ruse du Diable est de faire croire qu’il n’existe pas. » Mais Zamorski déclama un autre texte :

« Le mal n’est plus seulement une déficience, il est le fait d’un être vivant, spirituel, perverti et pervertisseur. Terrible, mystérieuse et redoutable réalité. » Sais-tu qui a écrit cela ?

— Paul VI, dans son audience générale du 15 novembre 1972. Le passage a fait beaucoup de bruit, à l’époque.

— Exactement. Le Vatican prenait déjà le diable au sérieux mais avec l’avènement de Jean-Paul II, notre position s’est encore renforcée. Tu sais que Karol Wojtyla a pratiqué lui-même des exorcismes ? (Il eut un bref sourire.) Tout ce que tu as vu en bas est financé par lui. Et la majeure partie de nos crédits sont consacrés à la lutte contre le diable. Car en somme, c’est le combat central. L’œil du cyclone.

Je me plaçai sur le seuil de la galerie, dos au soleil. Zamorski s’était assis sur un angle de pierre, taché de lichen. Depuis que je visitais ce bunker, une question me taraudait :

— Luc Soubeyras est venu ici ?

— Une fois.

— Le lieu a dû lui plaire.

— Luc était un vrai soldat. Mais je te le répète : il manquait de rigueur, de discipline. Il croyait trop au démon pour le combattre efficacement. Je songeai aux objets sataniques découverts par Laure. Le prélat poursuivit :

— Pour lutter contre Satan, il faut savoir le garder à distance. Ne jamais le croire, ne jamais l’écouter. C’est un paradoxe, mais pour l’affronter, dans toute sa réalité, il faut le traiter comme une chimère, un mirage.

J’écrasai ma cigarette contre la pierre, puis fourrai le mégot dans ma poche. Zamorski se tenait droit contre une colonne. Sa carrure, son col blanc, sa brosse grise : tout en lui distillait une netteté, une puissance de guerrier. On éprouvait à son contact une secrète fascination. Et un étrange sentiment de sécurité. Je demandai :

— Et vous, vous croyez au diable ? Je veux dire : à sa réalité physique et spirituelle ?

Il éclata de rire :

— Pour te répondre, il me faudrait la journée. Et peut-être même la nuit prochaine. Tu as lu Le Salaire de la peur ?

— Il y a longtemps.

— Tu te souviens de la citation en exergue ?

— Non.

— Georges Arnaud écrit en substance : « L’exactitude géographique n’est jamais qu’un leurre : le Guatemala par exemple, n’existe pas. Je le sais : j’y ai vécu. » Je pourrais te répondre la même chose sur le diable. « Le Malin n’existe pas. Je le sais : cela fait quarante ans que je lutte contre lui. »

— Vous jouez avec les mots.

Zamorski se leva et libéra ses poumons en un long souffle, marquant ainsi sa lassitude :

— La réalité du démon est partout, Mathieu... Dans toutes ces sectes, où les pires valeurs sont incarnées par des hommes et des femmes corrompus. Dans les asiles psychiatriques, où des schizophrènes sont persuadés d’être possédés. Mais surtout en chacun de nous, à chaque détour de l’âme, quand le désir, la volonté, l’inconscient, choisit l’abîme. Ne peut-on pas en déduire qu’une force magnétique réelle, une sorte de trou noir immanent, aspire nos esprits ?

— Vous croyez donc à une figure maléfique qui préexisterait au monde ? Une puissance incréée, transcendante, qui serait la source du mal dans l’univers ?

Zamorski eut un sourire discret, furtif, comme tourné vers lui-même. Il fit quelques pas et revint vers moi :

— Je crois surtout qu’on a beaucoup de pain sur la planche. Viens. (Il regarda sa montre.) Ton rendez-vous approche.

— Quel rendez-vous ?

— À 17 heures, Manon t’attendra ici même, dans les jardins. Sur le banc que tu vois là-bas.

85

LE JOUR TOMBAIT plus tôt en Pologne. Ou bien un orage couvait. Ou bien ma perception de la lumière n’était plus la même. Quand je revins dans les jardins du cloître, à l’heure dite, il me semblait que les arbres, les buissons, les vitraux sombraient déjà dans l’obscurité. Seuls, des reflets de mercure persistaient entre les feuilles des cyprès, les branches de buis, les personnages aux contours de plomb des fenêtres.

J’avançai dans la cour. Soudain, je distinguai une tache blanche, au pied d’une colonne soutenant un Saint-Stanislas. Je repérai la chevelure claire, qui semblait faire écho à l’angle gris du banc. Impossible de ne pas penser à l’opéra de Massenet Manon, que j’avais tant écouté durant mes études — cette phrase, lorsque l’héroïne rencontre pour la première fois le chevalier Des Grieux : « Quelqu’un ! Vite, à mon banc de pierre... »

Trois pas encore, et l’émotion me traversa comme une balle dans le torse.

Elle était là. Manon Simonis.

Le fantôme que je côtoyais depuis des jours sans savoir qu’il existait, vraiment. Elle était adossée au pilier, la tête penchée sur un livre. Je n’avais pas réussi à imaginer à quoi elle pouvait ressembler aujourd’hui, gardant en mémoire la petite fille aux sourcils blancs, mais en aucun cas, je n’aurais jamais pu envisager la silhouette qui se dessinait devant moi.

Manon était toujours blonde, plutôt châtain clair, mais sa stature n’avait plus rien à voir avec l’enfant chétive des photos. Elle était devenue une femme ronde, athlétique, aux épaules qui se posaient là. Sous un pull blanc à grosses torsades, ses formes étaient massives — et ses mains, à la distance où je me tenais, me paraissaient énormes.

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