Les Sorciers de Majipoor [Sorcerers of Majipoor - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #5
- Год: 1998
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-08515-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Les Sorciers de Majipoor [Sorcerers of Majipoor - fr]». Краткое содержание книги:
A la mort d’un Pontife, le Coronal lui succède et nomme un nouveau Coronal. Jamais dans l’histoire multimillénaire de Majipoor, aucun n’a choisi son propre fils.
Or, mille ans avant le règne de Lord Valentin, tandis que le Pontife Prankipin agonise, les ambitions attisent les passions. Prestimion est le candidat idéal bien qu’il n’ait pas été encore désigné par le Coronal en titre, Lord Confalume.
Mais Confalume a un fils, Korsibar, d’autant de prestance que Prestimion. Et dont la soeur jumelle, la belle Thismet, est ambitieuse pour deux.
Sous le règne pacifique et prospère de Prankipin, adepte des sciences occultes, oracles, mages et sorciers ont conquis la faveur des grands, puis de tout le peuple, embrumant les esprits et répandant le désir de connaître et de maîtriser l’avenir.
La guerre qui s’annonce, dont personne ne veut, risque d’être aussi celle des ténèbres.
Prestimion sentit des bras puissants le soulever et le soutenir. Il avait l’impression de ne rien peser du tout.
— Tu peux le porter, Gialaurys ? reprit la voix de Svor. Parfait. Tiens-le bien. Si tu le lâches, je crains qu’il ne se casse en mille morceaux.
Il lui fallut deux semaines pour recouvrer la santé. Jaggereen était une bourgade de frêles huttes en osier posées sur les sables du Valmambra, au seul endroit de toute cette étendue désertique où une eau pure, provenant d’une source invisible, se déversait à la surface du sol. Il passa la première semaine étendu sur un lit de brindilles, dormant la majeure partie du temps, ne sortant de loin en loin du sommeil que pour avaler de petites gorgées d’un liquide sucré inconnu que Svor lui donnait à la cuillère ou pour prendre quelques bouchées spongieuses d’un curieux pain Ghayrog. Quand ses forces commencèrent à revenir, il quitta son lit et fit lentement le tour de la pièce, appuyé sur le bras de Gialaurys ; au bout d’une semaine, bien qu’il fût encore faible, il se sentit prêt à marcher seul.
— Gialaurys m’a sauvé la vie quand le barrage s’est rompu, expliqua Svor. Il m’a sorti de l’eau et m’a transporté sur son dos pour échapper aux hommes de Korsibar. Et il m’a maintenu en vie dans le désert. Sans lui, je serais mort dix fois.
— Il ment, comme d’habitude, protesta doucement Gialaurys de sa voix grave. Svor est beaucoup plus résistant qu’il voudrait nous le faire croire. Il n’a presque pas besoin de nourriture et de si peu d’eau, il grimpe comme un zamfigir sur les rochers et dans les ravins, et il a attrapé cinq ou six fois à mains nues de petits animaux qui ont fait notre dîner. Nous en avons vu de toutes les couleurs pour arriver ici, mais, sans lui, cela aurait été bien plus pénible. Tu as dû souffrir encore plus que nous, à ce qu’on dirait. Une heure de plus et… Par bonheur, nous t’avons trouvé, c’est tout ce qui compte. Et nous sommes en vie tous les trois, alors que tant d’autres ont péri.
— Korsibar aura à répondre de la destruction de ce barrage, reprit Svor. J’ai vu de tous côtés des hommes emportés par la force du flot se noyer parce qu’ils ne savaient pas nager. Les morts se comptent par milliers, on peut le redouter. Je ne parle que de ceux de notre armée, mais les eaux ont dû inonder toute la région et surprendre bien des fermiers qui sont morts noyés dans leur lit.
— Korsibar ne sera pas seul à devoir rendre des comptes, ajouta Gialaurys. C’est certainement Dantirya Sambail qui lui a suggéré de faire sauter le barrage. Jamais cette idée criminelle ne serait venue à l’esprit de Korsibar.
— Dantirya Sambail ? demanda Prestimion. Pourquoi aurait-il…
Mais les souvenirs remontèrent à sa mémoire. Le moment terrifiant des premières explosions qu’il avait prises pour des coups de tonnerre ; son frère Taradath venant l’informer que l’armée de Gaviad battait en retraite. Pour s’éloigner du fleuve, comme si Gaviad avait été averti de ce qui allait arriver au barrage. C’était sorti de l’esprit de Prestimion dans les moments de chaos qui avaient suivi et il n’y avait plus repensé.
— Bien sûr ! s’écria-t-il. Il misait sur les deux tableaux et travaillait dans son propre intérêt. C’est très probablement lui qui a conseillé à Korsibar de prendre position derrière le barrage ; c’est aussi le Procurateur qui nous a obligeamment envoyé les éleveurs d’hierax pour nous informer de la présence de Korsibar et nous inciter à passer à l’attaque au pied du barrage pour déverser sur nous les eaux du lac. C’est lui qui a dit à ses deux pitoyables frères d’éloigner leur armée juste avant l’effondrement du barrage, pour épargner leur vie. Qui d’autre que Dantirya Sambail aurait pu élaborer un tel plan ? Par la Dame, si jamais je le capture, je le découperai en petits morceaux !
— Tu ne devrais pas crier comme ça, fit Svor. Tu es encore faible.
— Qui d’autre a survécu ? poursuivit Prestimion sans écouter le petit duc. Avez-vous eu des nouvelles ?
— De ceux qui étaient sur la rive ouest du fleuve, répondit Svor, je dirais un grand nombre. Les troupes de Korsibar ont mis plus longtemps à arriver de ce côté-là que du nôtre ; Miaule et ses hommes ont eu le temps de prendre la fuite, s’ils ont réussi à ne pas se faire rattraper par les eaux du lac.
— Il y a donc un espoir que Septach Melayn soit en vie ?
— Bien plus qu’un espoir, répondit Svor. Les Ghayrogs nous ont parlé de lui, ceux du Valmambra et ceux d’ici. Il est arrivé de l’autre côté du désert bien avant nous, frais et dispos comme après un court et agréable trajet, pour aller, disons, du Château à High Morpin, et il est reparti depuis longtemps. Il nous attend à Triggoin.
— À Triggoin ? répéta Prestimion. Qu’est-il allé faire à Triggoin ?
— La vision de l’avenir que tu as eue au manoir de Muldemar, expliqua Svor, disait que tu te rendrais à Triggoin, un jour, après une grande bataille. Et je l’ai rêvé aussi. Il a dû penser que nous nous y retrouverions tous, après la catastrophe du barrage. Quoi qu’il en soit, c’est assurément à Triggoin qu’il s’est rendu : les Ghayrogs ont dit qu’en quittant leur village il avait pris la direction du nord.
— Et il y est probablement déjà, fit Prestimion en riant. Septach Melayn au pays des sorciers… Quelle étrange idée ! Croyez-vous qu’en arrivant à Triggoin nous le verrons en costume de mage et qu’il nous accueillera en faisant des signes mystiques ? Je suis sûr que cela l’amuserait beaucoup… Je me demande, ajouta-t-il en se rembrunissant, ce que sont devenus mes frères.
— Abrigant, cela ne fait aucun doute, s’est échappé avec Miaule, dit Gialaurys. Svor a déjà expliqué que la situation était beaucoup plus favorable pour ceux qui se trouvaient sur l’autre rive. Un silence gêné s’installa entre eux.
— Et Taradath ? demanda enfin Prestimion. Il était à mes côtés quand le barrage a commencé à céder. Je ne l’ai pas revu quand l’eau nous a séparés.
C’est Gialaurys qui répondit, d’une voix douce.
— J’ai essayé de le sauver, je le jure devant le Divin… J’avais passé un bras autour de lui, l’autre autour de Svor. Mais une vague énorme est arrivée et me l’a arraché… Crois-moi, Prestimion, je l’aurais retenu si j’avais pu, mais j’aurais perdu mon bras et cela ne l’aurait pas empêché d’être emporté par le flot.
Prestimion crut sentir son cœur se transformer en plomb. Mais il parvint à masquer ses sentiments et s’efforça de faire bonne contenance.
— Même si le courant était très fort, dit-il, peut-être a-t-il pu gagner la rive à la nage.
— Oui, peut-être, fit prudemment Gialaurys, d’une voix qui ne laissait aucun doute sur l’improbabilité de cette heureuse issue.
— Tu devrais te reposer maintenant, glissa Svor, avant que Prestimion ait eu le temps de poser d’autres questions. Tes forces ne sont pas encore ce qu’elles devraient être. Et un voyage éprouvant nous attend, dès que tu seras en état de reprendre la route.
2
Bien au-delà de la lisière septentrionale du désert, Triggoin, la cité des sorciers était confortablement nichée dans une vallée verdoyante, près d’un lac circulaire miroitant comme du verre, derrière lequel se dressaient les sommets jumeaux d’une montagne couverte d’une dense végétation. Vue du dernier virage de la route des crêtes qui y donnait accès par le sud, on eût dit une agglomération tout à fait ordinaire, une ville moyenne comme il y en avait partout sur Majipoor. Une brise légère soufflait, douce et fraîche, l’herbe des bas-côtés de la route luisait, arrosée par une pluie récente. Prestimion avait toujours entendu des histoires sinistres sur Triggoin, le ciel rouge feu, les feux aux flammes bleues qui y brulaient jour et nuit, les cris étranges et les sanglots d’entités désincarnées qui y résonnaient constamment. Il ne percevait pourtant rien de tout cela en descendant, accompagné de Svor et de Gialaurys, vers la ville pimpante, presque jolie, qui s’étendait au-dessous deux. Mais il se dit qu’après l’aridité et les horreurs du Valmambra n’importe quel endroit eût semblé, pimpant et joli.