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Les Sorciers de Majipoor [Sorcerers of Majipoor - fr]

Электронная книга - «Les Sorciers de Majipoor [Sorcerers of Majipoor - fr]». Краткое содержание книги:

Sur Majipoor, planète géante, le pouvoir est partagé entre le Coronal qui représente, le Pontife qui administre, et la Dame des Rêves qui inspire dans leur sommeil les milliards d’humains et de membres d’autre espèces.
A la mort d’un Pontife, le Coronal lui succède et nomme un nouveau Coronal. Jamais dans l’histoire multimillénaire de Majipoor, aucun n’a choisi son propre fils.
Or, mille ans avant le règne de Lord Valentin, tandis que le Pontife Prankipin agonise, les ambitions attisent les passions. Prestimion est le candidat idéal bien qu’il n’ait pas été encore désigné par le Coronal en titre, Lord Confalume.
Mais Confalume a un fils, Korsibar, d’autant de prestance que Prestimion. Et dont la soeur jumelle, la belle Thismet, est ambitieuse pour deux.
Sous le règne pacifique et prospère de Prankipin, adepte des sciences occultes, oracles, mages et sorciers ont conquis la faveur des grands, puis de tout le peuple, embrumant les esprits et répandant le désir de connaître et de maîtriser l’avenir.
La guerre qui s’annonce, dont personne ne veut, risque d’être aussi celle des ténèbres.
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Il rêva du manoir de Muldemar, de son lit, de sa baignoire de pierre, de son vin et de vêtements doux et propres. Il rêva de ses vieux amis. Une nuit, Thismet vint à lui en rêve et, en dansant, elle dégrafa son corsage pour lui montrer de petits seins ronds aux mamelons durs et sombres.

Un matin, il fut réveillé par des haut-le-cœur et vomit un liquide blanc pendant ce qui lui sembla durer une heure. Un autre matin, il se réveilla en sanglotant, ce qui l’étonna fort. Le cuir de ses bottes commença à se déchirer. Ses orteils passèrent à travers ; il en écorcha un qui saigna deux jours.

Il s’efforçait de ne pas penser à l’endroit où il se trouvait, ni à ce qu’il était en train de subir. Il refusait d’envisager qu’il allait mourir dans ce désert, oublié de tous et sans sépulture.

Pendant une journée entière, il crut qu’il était le Coronal et se demanda pourquoi il n’était pas au Château. Puis la mémoire lui revint et il dut regarder la vérité en face.

Une nuit, tandis qu’il attendait le sommeil au bord d’un ravin aride, trois animaux aux jambes fines vinrent s’accroupir près de lui en émettant des gloussements qui ressemblaient à un rire. Ils avaient des dents pointues ; il se demanda s’ils allaient l’attaquer et le dévorer. Rien ne se produisit. Ils continuèrent à ricaner en décrivant de grands cercles autour de lui ; l’un après l’autre, ils déposèrent un petit tas de crottes d’un vert brillant. Puis ils s’éloignèrent ; il ne les intéressait pas.

Il arriva devant une rivière de sable qui coupait le désert. Sous le soleil de midi, les cristaux de quartz qu’elle contenait brillaient comme une longue traînée de feu blanc. Il s’agenouilla, prit un peu de sable dans ses mains, comme si c’était de l’eau, et le laissa couler entre ses doigts. Puis il pleura.

Il trébucha sur une racine rabougrie et se tordit le genou. L’articulation gonfla comme un ballon. Pendant deux jours, il ne put prendre appui sur cette jambe et fut incapable de marcher. Il rampa. Dans un vaste espace dégagé, sous le feu impitoyable du soleil, il fut attaqué par une sorte de charognard, un oiseau ressemblant au milufta, aux yeux cruels injectés de sang, au long cou déplumé d’où la peau pendait en grands plis froncés, au bec semblable à la pointe d’une faux. L’oiseau fondit sur lui dans un grand battement d’ailes, en criant comme s’il n’avait rien mangé depuis un mois, et essaya de l’envelopper dans ses grandes ailes aux bords dentelés.

— Pas encore mort ! s’écria Prestimion en roulant sur lui-même tout en repoussant l’animal à grands coups de pied de sa jambe valide. Pas mort ! pas mort ! pas mort !

À l’évidence, l’oiseau n’en avait que faire. La faim semblait l’avoir rendu fou. Il se nourrissait de charognes, mais n’avait pas dû manger depuis si longtemps qu’il était prêt à tuer. Il le griffa de ses serres jaunes recourbées et fit jaillir le sang à une demi-douzaine d’endroits. Il essaya d’atteindre la gorge et les yeux, parvint à arracher un lambeau de chair du bras de sa victime et revint à l’attaque.

— Pas encore mort ! continua de crier Prestimion en s’efforçant de repousser l’oiseau. Pas mort !

C’était la première fois qu’il parlait à voix haute depuis de nombreux jours.

Le souffle fétide de l’oiseau était insupportable et la douleur de sa plaie au bras faisait comme un trait de feu. Allongé sur le dos, il repoussait des pieds et des poings l’oiseau qui tournait en battant violemment des ailes. Si l’animal pouvait décoller, ne fût-ce que de quelques mètres, il essaierait de lui ficher une flèche dans le corps, mais, non, il restait tout près, attaquant furieusement du bec et des griffes, lui infligeant de multiples blessures ; sans bien comprendre comment, dans un effort désespéré, Prestimion parvint à le saisir par son long cou décharné, l’immobilisa d’un bras, abattit une pierre sur son crâne et frappa à coups redoublés. L’oiseau s’affaissa en battant faiblement des ailes, puis demeura totalement inerte. Prestimion attendit qu’il soit secoué d’un dernier spasme, puis il se releva, se pencha sur l’oiseau mort et vit que c’était un monstre presque aussi grand que lui. L’idée lui vint que sa chair était peut-être comestible ; mais la perspective de manger cet animal lui inspira une telle répugnance qu’une violente nausée le saisit et, l’estomac vide, il fut secoué d’interminables haut-le-cœur.

Quand ce fut terminé, il déchira un bout du tissu de sa chemise pour bander la plaie la plus profonde, puis il se releva et se remit en marche en claudiquant. Après un petit moment, il cessa de prêter attention à la douleur malgré le sang qui, le reste de la journée, suinta à travers son pourpoint. Il avait commencé à oublier ce qu’était la douleur.

Mais le jour vint où il fut simplement incapable de continuer à aller de l’avant.

Il avait l’impression d’avoir marché dans la bonne direction, mais il n’y avait toujours aucun signe du village de Jaggereen et il n’avait rien eu à manger depuis plusieurs jours ; ni feuilles, ni racines, pas un insecte, pas une bête rampante à se mettre sous la dent, pas une goutte d’eau à boire depuis celle qu’il avait léchée sur un rocher plat, sur le bord duquel coulait un maigre filet provenant il ne savait d’où. Il était à bout de forces. La fin était proche, il le savait. Toutes ses nobles ambitions allaient arriver à leur terme dans cet endroit désolé, nul ne saurait jamais ce qu’il était devenu et le monde finirait par oublier l’existence de Prestimion de Muldemar, qui aurait pu avoir son nom inscrit sur la liste des monarques.

Il s’étendit à l’ombre d’un haut rocher, posa son sac d’un côté, son arc de l’autre, ferma les yeux et attendit. Il se demanda combien de temps il faudrait à la mort pour le prendre. Une heure ? Une journée ?

Il avait déjà l’impression que le temps s’arrêtait. Il avait un goût de poussière dans la bouche et son souffle était si faible que chaque inspiration venait comme une surprise. De temps en temps, il ouvrait les yeux, mais ne percevait qu’un vague tourbillon rouge. Pendant un long moment, il demeura absolument immobile ; la simple idée de mouvement lui paraissait quelque chose d’impossible à réaliser et il songea qu’il était peut-être déjà mort. Mais non, non, il s’entendit encore respirer faiblement.

Je devrais écrire mon nom près de mon corps, se dit-il, afin que l’on sache qui j’étais, quand on trouvera mes ossements. Il ouvrit les yeux. Impossible de les fixer sur quoi que ce fût. Le tourbillon rouge, encore. Et, derrière, l’éclat aveuglant du soleil, résonnant dans son crâne comme un gong céleste. Il se tourna légèrement vers la gauche, tendit un index tremblant et, lentement, avec des mouvements mal assurés, traça sur le sable la première lettre de son nom. La deuxième, puis la troisième. Il s’arrêta, essaya de se rappeler quelle était la suivante.

— Ensuite, fit une voix venue d’en haut, c’est un S.

— Merci, fit Prestimion.

— Et après, un T, ajouta une autre voix, plus grave, avec l’accent marqué de la cité de Piliplok.

— Je connais cette voix, murmura Prestimion.

— Oui, reprit la première voix. La mienne aussi… Soulève-le, Gialaurys. Ne perdons pas de temps pour l’emmener au village.

— Svor ? C’est toi ?

— Oui. Avec Gialaurys.

— Ainsi, tu es mort, toi aussi. Et nous sommes ensemble à la Source.

— Si le village de Jaggereen est la Source, fit Svor, oui, nous sommes à la Source.

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