Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
Elle s’accrocha à sa main. « C’est cette horreur-là qui refuse de me quitter, dit-elle d’une petite voix. Avant, ce n’était qu’une théorie, un cours donné à l’Académie, et pas l’un des plus abordables. Maintenant, je l’ai senti dans ma chair. Si tout est aléatoire, si tout est dépourvu de cause… si l’univers se réduit au néant absolu, sans la moindre réalité concrète, s’il n’est qu’un spectacle d’ombres mathématique qui, si ça se trouve, ne cesse de s’altérer, encore et encore, sans même que nous en ayons conscience, si nous ne sommes que des songes…»
Sa voix montait en puissance comme pour couvrir le fracas du vent. Elle se tut, avala une goulée d’air, pressa le pas.
Everard se mordit la lèvre. « Ce n’est pas facile, je sais. Il va falloir que tu apprennes à accepter cela : nous savons très peu de choses et nous ne pouvons être sûrs de rien ou presque. »
Ils se figèrent soudain. D’où sortait cet inconnu ? Ils auraient dû le repérer depuis longtemps, lui qui longeait la grève en se dirigeant vers eux, les mains jointes, les yeux allant de l’océan au sable à ses pieds, jonché des petites reliques de la vie.
« Bonjour », leur dit-il.
Sa voix était douce et mélodieuse, son anglais d’un accent impossible à identifier. Et, à y regarder de plus près, ils n’auraient su dire si c’était bien un homme. Sa robe, dont le capuchon évoquait le moine chrétien, le jaune safran le moine bouddhiste, enveloppait un corps de stature moyenne. Son visage, s’il n’était pas efféminé – des pommettes saillantes, des lèvres pleines, les fines rides de l’âge –, aurait néanmoins pu appartenir à une femme, ainsi d’ailleurs que sa voix. Et son ethnie n’était pas davantage définie ; on eût dit un mélange harmonieux de Blanc, de Jaune et de Noir.
Everard retint son souffle. Il lâcha la main de Tamberly. Ses poings se serrèrent un instant. Puis il ouvrit les mains et adopta une position proche du garde-à-vous. « Comment allez-vous ? » dit-il d’une voix atone.
L’inconnu s’adressait-il à la jeune femme plutôt qu’à lui ? « Je vous demande pardon. » Quelle douceur dans son sourire ! « J’ai entendu votre conversation. Me permettez-vous de vous suggérer quelques pensées ?
— Vous appartenez à la Patrouille, répondit-elle dans un murmure. Sinon, vous n’auriez pu ni nous entendre, ni nous comprendre. »
Un haussement d’épaules à peine perceptible. D’une voix toujours aussi calme : « En ces temps-ci, comme en bien d’autres, le relativisme moral est la plaie des gens de bonne volonté. Ils devraient se rendre compte, pour prendre un exemple qui vous est familier, que les atrocités de la Seconde Guerre mondiale relevaient du mal pur ; ainsi que les quelques tyrannies qu’elle a engendrées ; mais il était cependant nécessaire d’anéantir Hitler et ses alliés. Les humains étant ce qu’ils sont, on trouve toujours en ce monde plus de mal que de bien, plus de chagrin que de joie ; mais cela exige de nous plus de vigueur encore pour protéger et sustenter ce qui donne de la valeur à notre vie.
» Tout compte fait, certaines évolutions sont meilleures que d’autres. Ceci est un fait, tout comme c’est un fait que certaines étoiles sont plus brillantes que d’autres. Vous avez vu une civilisation occidentale où l’Église a englouti l’État, et une autre où c’est l’État qui a englouti l’Église. Ce que vous avez restauré, c’est la tension fructueuse entre Église et État, qui a conduit… malgré quantité de mesquineries, d’erreurs, de corruptions, de farces et de tragédies… qui a conduit à l’émergence du savoir et de l’idéal de liberté. Que vos actes ne vous inspirent ni honte ni arrogance ; qu’ils vous inspirent de la joie. »
Le vent gémissait, la mer grondait, de plus en plus proche.
Jamais Tamberly n’avait vu Everard aussi secoué. Le mot qu’il prononça alors était celui qui convenait. « Rabbi… cette épreuve que nous avons traversée… était-ce vraiment un accident, un caprice du flux que nous devions corriger ?
— En effet. L’explication de Komozino était la bonne, du moins dans la mesure où vous étiez capable de la comprendre, elle comme vous. » Semblant à nouveau s’adresser à Tamberly : « Pensez, si vous voulez, au phénomène de diffraction : des ondes qui tantôt s’additionnent et tantôt s’annulent pour produire des irisations. Un phénomène incessant, mais imperceptible à l’œil humain dans des conditions normales. Lorsque ces ondes ont convergé sur la personne de Lorenzo de Conti, alors ce fut comme si une sorte de destinée se manifestait en lui. En exerçant votre libre arbitre, vous avez triomphé du sort en personne, mais n’allez pas pour autant céder à l’étonnement. »
Bien qu’elle ne sût à quoi elle avait affaire, sa nature et son éducation la poussèrent à dire : « Sensei, dites-moi. Est-ce là le sens des choses ? »
Un sourire, une gentillesse dont les linéaments étaient l’acier et la foudre. « Oui. Dans une réalité éternellement assujettie au chaos, la Patrouille constitue l’élément stabilisateur qui maintient le temps dans son cours régulier. Peut-être ce cours-ci n’est-il pas le meilleur, mais nous ne sommes pas des dieux et ne pouvons lui en imposer un autre, car nous savons que celui-ci conduit à un but qui transcende notre part animale. En vérité, laissés à leur seule inertie, les événements conduiraient inévitablement au pire. Un cosmos d’altérations aléatoires, et donc insensé et, en fin de compte, autodestructeur. On n’y trouverait nulle liberté.
» L’univers aurait-il produit des êtres conscients afin de protéger son existence et de lui donner un but ? C’est là une question à laquelle nul ne peut répondre.
» Mais réjouissez-vous. La réalité est. Vous faites partie de ses gardiens. »
Une main qui se lève. « Ma bénédiction soit sur vous. »
Everard et Tamberly se retrouvèrent seuls.
Ils n’auraient su dire lequel des deux se réfugia dans les bras de l’autre. Ils restèrent un long moment ainsi, dans le parfum salé du vent et dans la chaleur qu’ils se partageaient. Puis elle osa demander : « C’en était un ? », et il lui répondit : « Oui, sûrement. Un Danellien. Je n’en avais vu qu’un seul avant ce jour, et ce pendant une minute à peine. Tu viens d’être honorée, Wanda. Ne l’oublie jamais.
— Je ne risque pas. J’ai retrouvé… une raison de vivre, et la volonté de vivre. »
Ils se séparèrent et restèrent quelque temps silencieux, immobiles, tout près de l’océan. Puis elle rejeta la tête en arrière, éclata de rire et s’écria : « Hé ! mon gars, descendons donc de nos grands chevaux ! Nous sommes de simples humains, pas vrai ? Et si on en profitait un peu ? »
Il sentit la joie poindre en lui, encore un peu hésitante mais déjà conquérante, et s’esclaffa à son tour. « Oui, tu as raison, et j’ai une faim de loup. » Puis, soudain timide : « Qu’est-ce que tu as envie de faire après le déjeuner ? »
Elle le regarda droit dans les yeux et répondit : « Téléphoner chez moi pour dire que je compte m’absenter quelques jours. Acheter des brosses à dents et des trucs de ce genre. Hiver comme été, cette côte est splendide, Manse. J’ai envie de te la faire découvrir. »
Postface
Agents de l’Histoire