Comme un roman
- Автор: Пеннак Даниэль
- Год: 1995
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Comme un roman». Краткое содержание книги:
– Racontez-nous!
– Mademoiselle…
– Lisez-nous!
– Les Trois Mousquetaires…
– La Reine des pommes…
– Jules et Jim…
– Charly et la chocolaterie!
– Le Prince de Motordu!
– Basile!
III
42
Soit une classe adolescente, d'environ trente-cinq élèves. Oh! pas de ces élèves soigneusement calibrés pour franchir vite-vite les hauts portiques des grandes écoles, non, les autres, ceux qui se sont fait renvoyer des lycées du centre-ville parce que leur bulletin ne promettait pas de mention au bac, voire pas de bac du tout.
C'est le début de l'année.
Ils ont échoué ici.
Dans cette école-ci.
Devant ce professeur-là.
«Echoué» est le mot. Rejetés sur la rive, quand leurs copains d'hier ont pris le large à bord de lycées-paquebots en partance pour les grandes «carrières». Epaves abandonnées par la marée scolaire. C'est ainsi qu'ils se décrivent eux-mêmes dans la traditionnelle fiche de la rentrée:
Nom, prénom, date de naissance…
Renseignements divers:
«J'ai toujours été nul en math…» «Les langues ne m'intéressent pas»… «Je n'arrive pas à me concentrer»… «Je ne suis pas bon pour écrire»… «Il y a trop de vocabulaire dans les livres» «(sic! Eh! oui, sic!)… «Je ne comprends rien à la physique»… «J'ai toujours eu zéro en orthographe»… «En histoire, ça irait, mais je retiens pas les dates»… «Je crois que je ne travaille pas assez»… «Je n'arrive pas à comprendre»… «J'ai raté beaucoup de choses»… «J'aimerais bien dessiner mais je suis pas trop doué pour»… «C'était trop dur pour moi»… «Je n'ai pas de mémoire»… «Je manque de bases»… «Je n'ai pas d'idées»… «J'ai pas les mots»…
Finis…
C'est ainsi qu'ils se représentent.
Finis avant d'avoir commencé.
Bien sûr, ils forcent un peu le trait. C'est le genre qui veut ça. La fiche individuelle, comme le journal intime, tient de l'autocritique: on s'y noircit d'instinct. Et puis, à s'accuser tous azimuts, on se met à l'abri de bien des exigences. L'école leur aura au moins appris cela: le confort de la fatalité. Rien de tranquillisant comme un zéro perpétuel en math ou en orthographe: en excluant l'éventualité d'un progrès, il supprime les inconvénients de l'effort. Et l'aveu que les livres contiennent «trop de vocabulaire», qui sait? vous mettra peut-être à l'abri de la lecture…
Pourtant, ce portrait que ces adolescents font d'eux-mêmes n'est pas ressemblant: ils n'ont pas la tête du cancre à front bas et menton cubique qu'imaginerait un mauvais cinéaste en lisant leurs télégrammes autobiographiques.
Non, ils ont la tête multiple de leur époque: banane et santiags pour le rocker de service, Burlington et Chevignon pour le rêveur de la fringue, perfecto pour le motard sans moto, cheveux longs ou brosse rêche selon les tendances familiales… Cette fille, là-bas, flotte dans la chemise de son père qui bat les genoux déchirés de son jean, cette autre s'est fait la silhouette noire d'une veuve sicilienne («ce monde ne me concerne plus»), quand sa blonde voisine, au contraire, a tout misé sur l'esthétique: corps d'affiche et tête de couverture soigneusement glacée.
Tout juste sortis des oreillons et de la rougeole, les voilà dans l'âge où on chope les modes.
Et grands, pour la plupart! à manger la soupe sur la tête du prof! Et costauds, les garçons! Et les filles, déjà des silhouettes!
Il semble au professeur que son adolescence était plus imprécise… plutôt malingre, lui… camelote d'après-guerre… lait en conserve du plan Marshall… il était en reconstruction, à l'époque, le professeur, comme le reste de l'Europe…
Eux, ils ont des têtes de résultat.
Cette santé et cette conformité aux modes leur donnent un air de maturité qui pourrait intimider. Leurs coiffures, leurs vêtements, leurs walkmans, leurs calculettes, leur lexique, leur quant-à-soi, laissent à penser, même, qu'ils pourraient être plus «adaptés» à leur temps que le professeur. En savoir beaucoup plus que lui…
Beaucoup plus sur quoi?
C'est l'énigme de leur visage, justement…
Rien de plus énigmatique qu'un air de maturité.
S'il n'était pas un vieux de la vieille, le professeur pourrait se sentir dépossédé du présent de l'indicatif, un peu ringard… Seulement voilà… il en a vu des enfants et des adolescents en vingt années de classe… quelque trois mille et plus… it en a vu passer, des modes… au point, même, qu'il en a vu revenir!
La seule chose qui soit immuable, c'est le contenu de la fiche individuelle. L'esthétique «ruine», dans toute son ostentation: je suis paresseux, je suis bête, je suis nul, j'ai tout essayé, ne vous fatiguez pas, mon passé est sans avenir…
Bref, on ne s'aime pas. Et on met à le clamer une conviction encore enfantine.
On est entre deux mondes, en somme. Et on a perdu le contact avec les deux. On est «branché», certes, «cool» (et comment!), mais l'école nous «fout les glandes», ses exigences nous «prennent la tête», on n'est plus des mômes, niais on «galère» dans l'éternelle attente d'être des grands…
On voudrait être libre et on se sent abandonné.
43
Et, bien entendu, on n'aime pas lire. Trop de vocabulaire dans les livres. Trop de pages, aussi. Pour tout dire, trop de livres.
Non, décidément, on n'aime pas lire.
C'est du moins ce qu'indique la forêt des doigts levés quand le prof pose la question:
– Qui n'aime pas lire?
Une certaine provocation, même, dans cette quasi-unanimité. Quant aux rares doigts qui ne se lèvent pas (entre autres celui de la Veuve sicilienne), c'est par indifférence résolue à la question posée.
– Bon, dit le prof, puisque vous n'aimez pas lire… c'est moi qui vous lirai des livres.
Sans transition, il ouvre son cartable et en sort un bouquin gros comme ça, un truc cubique, vraiment énorme, à couverture glacée. Ce qu'on peut imaginer de plus impressionnant en matière de livre.
– Vous y êtes?
Ils n'en croient ni leurs yeux ni leurs oreilles. Ce type va leur lire tout ça? Mais on va y passer l'année! Perplexité… Une certaine tension, même… Ça n'existe pas, un prof qui se propose de passer l'année à lire. Ou c'est un sacré fainéant, ou il y a anguille sous roche. L'arnaque nous guette. On va avoir droit à la liste de vocabulaire quotidienne, au compte rendu de lecture permanent…
Ils se regardent. Certains, à tout hasard, posent une feuille devant eux et mettent leurs stylos en batterie.
– Non, non, inutile de prendre des notes. Essayez d'écouter, c'est tout.
Se pose alors le problème de l'attitude. Que devient un corps dans une salle de classe s'il n'a plus l'alibi du stylo-bille et de la feuille blanche? Qu'est-ce qu'on peut bien faire de soi dans une circonstance pareille?
– Installez-vous confortablement, détendez-vous…
(Il en a de bonnes, lui… détendez-vous…) La curiosité l'emportant, Banane et Santiags finit tout de même par demander:
– Vous allez nous lire tout ce livre… à haute voix?
– Je ne vois pas très bien comment tu pourrais m'entendre si je le lisais à voix basse…
Discrète rigolade. Mais, la jeune Veuve sicilienne ne mange pas de ce pain-là. Dans un murmure assez sonore pour être entendue de tous, elle lâche: