Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
« Mais qu’est-c’que vous lui avez fait ? hurla-t-elle, saisissant son fils.
— M’man… (les yeux de Christmas étaient remplis de larmes difficilement retenues), m’man, regarde-la… »
Cetta s’approcha de la jeune fille, la prit par les épaules et la retourna. Elle la lâcha aussitôt, frappée d’horreur. La jeune fille n’avait pas d’yeux mais deux amas de chair tuméfiée, sombre et gonflée. La lèvre supérieure était fendue. Du nez sortaient deux croûtes de sang dures et noires. Elle respirait à peine. Cetta se tourna vers le garçon boutonneux et puis vers son fils.
« On l’a trouvée comme ça, m’man ! (Un tremblement enfantin persistait dans la voix de Christmas). On savait pas quoi faire, alors… je l’ai amenée ici…
— Jésus Marie ! s’exclama Cetta avant de regarder à nouveau la fille.
— Elle va mourir ? demanda doucement Christmas.
— Petite, tu m’entends ? fit Cetta en la tenant par les épaules. Va prendre un verre d’eau, demanda-t-elle à son fils. Heu… non, le whisky, il est sous mon lit… »
La fille s’agita.
« Ça va aller, ça va aller… Dépêche-toi, Christmas ! » Christmas courut dans la petite chambre de sa mère et sortit de sous le lit une bouteille à moitié pleine du mauvais whisky que vendait une vieille femme de l’immeuble, amie de certains mafieux.
La fille, en voyant la bouteille — ou plutôt en la devinant à travers ses yeux tuméfiés — s’agita à nouveau.
« Du calme, du calme… » murmura Cetta en débouchant la bouteille.
La fille émit un râle et tenta de se débattre, on aurait dit qu’elle voulait pleurer mais que les larmes restaient coincées sous ses paupières gonflées et violacées. Puis, lentement, elle leva une main qu’elle montra à Cetta. Elle était couverte de sang. On lui avait amputé l’annulaire, d’un coup net, à la base de la première phalange.
Cetta ouvrit grand la bouche, porta une main à ses lèvres et à ses yeux, et puis elle enlaça la jeune fille, la serrant fort contre elle. « Mais pourquoi, pourquoi… ? » murmurait-elle. Enfin, déterminée, elle empoigna la bouteille. « Ça va te faire mal, très mal, ma fille… » déclara-t-elle d’une voix sérieuse et forte, avant de renverser d’un coup la bouteille de whisky sur le moignon de doigt.
La fille hurla. Sa bouche, en s’ouvrant, fendit les croûtes de sa lèvre supérieure, d’où le sang se remit à couler.
Le regard de Cetta se posa plus bas, là où la jupe était très abîmée. Entre les jambes, elle vit encore du sang. Alors, avec beaucoup de délicatesse, Cetta prit le visage massacré de la fille entre ses mains.
« Je sais ce qui t’est arrivé, lui chuchota-t-elle à l’oreille. Ne dis rien… »
Et lorsqu’elle se leva du divan, elle avait dans le regard une douleur et une haine qu’elle avait pourtant cru trop profondément ensevelies pour jamais pouvoir être exhumées. Elle avait les yeux de cette petite paysanne de l’Aspromonte qu’elle avait été autrefois, celle qui avait été violée et dépucelée dans un champ de blé, et dont elle avait voulu tout oublier — tout, sauf Christmas. Elle avait les yeux de cette passagère clandestine qui avait troqué auprès du capitaine de vaisseau son voyage en Amérique contre deux semaines de viol — ce capitaine dont elle revoyait soudain, et très nettement, le visage et les mains immondes. Cetta avait les yeux d’une fillette et un regard féroce.
Elle prit Christmas par le bras et l’entraîna jusque dans sa chambre. Elle ferma la porte. Puis elle pointa un doigt devant son visage :
« Si un jour, tu fais du mal à une femme, tu ne seras plus jamais mon fils ! Je te couperai le zizi de mes mains et puis je te tuerai. Et si jamais j’étais déjà morte, alors je reviendrais de l’au-delà pour faire de ta vie un cauchemar sans fin. Ne l’oublie jamais ! » Elle parla avec une rage noire qui effraya Christmas.
Puis elle ouvrit la porte et retourna dans le salon :
« Comment tu t’appelles, ma fille ? lui demanda-t-elle.
— Ruth… »
« Ruth » répéta Christmas en son fort intérieur, avec une espèce de stupéfaction.
« Que Dieu te bénisse, Ruth… (et elle lui traça une petite croix sur le front). Maintenant, mon fils va t’emmener à l’hôpital (et elle lança une couverture à Christmas). Fais attention à ce qu’elle ne prenne pas froid ! Et couvre-la bien, pour que personne ne la regarde, surtout là entre les jambes. Il n’y a que les docteurs qui doivent la voir (elle remit en place sa mèche blonde et lui posa un tendre baiser sur la joue). Vas-y, mon enfant ! (Puis elle l’attira à nouveau contre elle et le fixa droit dans les yeux). Laisse-la devant l’hôpital et pars en courant, car les gens comme nous, personne ne les croit jamais » ajouta-t-elle d’un ton sérieux et inquiet. Enfin, elle tourna le dos à tous et s’enferma dans sa chambre, se recroquevilla dans son lit et plaqua un oreiller sur sa tête, s’efforçant de ne pas entendre les halètements de ses anciens violeurs.
Christmas descendit à grand peine l’escalier étroit de leur immeuble — qui appartenait à Sal Tropea —, en portant Ruth dans ses bras, enveloppée dans une couverture, et Santo le suivit.
« Tu veux que je te relaie ? » proposa Santo après un bout de route, faisant mine de prendre la jeune fille.
Mais Christmas, sans savoir pourquoi, l’esquiva. D’un mouvement brusque, instinctif. « Non, c’est moi qui l’ai trouvée ! » dit-il. Comme s’il s’agissait d’un trésor. Et il reprit sa marche. Et dans sa tête, il répétait « Ruth », comme si ce nom avait un sens particulier.
Santo, deux blocks plus loin, lui fit remarquer, inquiet :
« Ta mère a dit de la laisser sur l’escalier de l’hôpital…
— Je sais… interrompit Christmas, haletant.
— … car sinon on risque d’avoir des ennuis, poursuivit Santo.
— Je sais.
— … si ça s’trouve, ils vont penser…
— Mais je sais ! » rugit Christmas.
Ruth gémit.
« Excuse-moi ! murmura Christmas à la jeune fille avec douceur et familiarité, comme s’il la connaissait depuis toujours. Écarte les cheveux de son visage ! dit-il à Santo. Mais doucement. »
Enfin, il reprit sa marche. Les trottoirs étaient bondés de miséreux qui allaient travailler, de jeunes délinquants qui vagabondaient déjà, de vendeurs ambulants qui essayaient de vendre leurs babioles, et d’enfants sales qui hurlaient les titres de l’édition matinale des journaux. Ils faisaient volte-face pour observer cet étrange trio, avec leur curiosité naturelle et leur détachement de jeunes blasés. Ils les examinaient un instant et puis détournaient le regard.
Christmas sentait ses bras se raidir. Il était en sueur. Une grimace de fatigue sur le visage. Lèvres crispées et entrouvertes, dents serrées, sourcils froncés et regard fixe, il était concentré sur leur objectif, maintenant visible.
« Tu la poses sur l’escalier et on se tire ! souffla Santo.
— Oui oui… »
Arrivé à la première marche, Christmas était sûr qu’il allait la faire tomber. Il n’avait plus de force dans les bras. « Ruth, on y est… » lui dit-il doucement, approchant son visage de celui de la jeune fille, et prononçant avec une émotion toute particulière ce prénom qui, pour lui, signifiait plus que tout.
Ruth esquissa un sourire. Et essaya d’ouvrir les yeux.
Christmas eut l’impression qu’ils étaient verts comme deux émeraudes, au milieu de tout ce sang caillé. Et il crut y voir quelque chose que nul autre ne pouvait voir.