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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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Le père de Ruth en avait fait une maladie. Sa mère en avait fait une maladie. Afin de ne pas en faire une maladie lui aussi, l’homme de vingt-trois ans, qui du coup ne deviendrait pas le plus jeune rabbin de la communauté, avait épousé du jour au lendemain une brave juive de son âge, elle-même fille de rabbin. Le père de Ruth, Philip, n’avait jamais douté de sa femme, pas un instant, et ne l’avait nullement tourmentée suite à ces racontars. Pourtant, le poison de la calomnie avait été le plus fort. La mère de Ruth savait qu’elle pouvait compter sur la confiance de son mari, mais elle n’avait plus eu le courage de faire parade de ses bijoux et toilettes à l’Opéra, aux soirées de bienfaisance de la communauté, ou aux concerts de musique classique en plein air organisés par le maire. Elle craignait d’être poignardée dans le dos par les ricanements moqueurs ; elle craignait les index pointés dans sa direction, à peine aurait-elle détourné le regard, qui la désigneraient comme la femme adultère, comme celle qui avait couché avec un homme qui aurait pu être son fils. Elle n’avait pas eu la force de porter sur ses épaules fines et élégantes — qu’elle révélait autrefois avec orgueil — le poids de la calomnie.

« Vous vous êtes laissé anéantir par un pet ! » répétait presque tous les soirs, après dîner, le vieux grand-père Saul dans son fauteuil, frottant du doigt son nez long et fin, agacé par ses lunettes.

Son fils et sa belle-fille baissaient les yeux, silencieux. La première fois que le vieil homme avait lancé cette phrase, ils n’avaient rien répliqué. Maintenant, ils ne voyaient plus de raison de le faire.

Nul ne souriait dans cette vaste demeure qui, pour Ruth, était devenue si lugubre. Les miroirs ne reflétaient plus les dizaines d’invités dansant dans le salon. Le parc n’était plus illuminé par les torches qu’on allumait pour le barbecue du dimanche soir. Le piano à queue ne résonnait plus sous les doigts des débutants qui s’improvisaient musiciens, ou des musiciens professionnels qui venaient égayer les soirées entre amis. On eût dit que les volets, la porte d’entrée et le portail au bout de l’allée avaient tous été mis sous scellés.

Et tout ça pour un pet.

Ruth avait treize ans et ne pouvait pas sortir, le soir. Mais sa maison était triste et lugubre, se disait-elle toute la journée. Personne ne souriait. À part le jardinier, un garçon de dix-neuf ans qui, depuis quelques mois, s’occupait des terrasses de Park Avenue et maintenant, depuis qu’il s’était acheté une camionnette, également de leur propriété du New Jersey. Lui, il riait tout le temps. Et Ruth l’avait tout de suite remarqué. Pas pour sa beauté, son intelligence, sa jeunesse, ou pour quelque chose de particulier qu’il aurait eu dans l’aspect ou le regard. Mais seulement pour ce rire qui, tout à coup, jaillissait de sa bouche, irrépressible. Elle n’était pas attirée par lui mais s’enchantait de ce rire qui éclatait sans que nul n’en comprenne la raison, et qui venait violer, profaner l’atmosphère sinistre de la maison. Par exemple, il pouvait tailler le lierre devant le garage quand tout à coup, peut-être en voyant quelque chose que l’acier de l’aile d’une des voitures de la maison réfléchissait de manière déformée, il éclatait de rire. Et il riait aussi quand Ruth lui apportait une limonade, au milieu de l’après-midi, comme si une limonade pouvait être comique. Et il riait — sous cape, sans se faire surprendre — quand le grand-père, avec son fichu caractère, le réprimandait pour quelque chose. Et il riait à cause de la vieille cuisinière qui, à son âge, ne savait pas encore faire la dinde rôtie aussi bien que sa mère ; il riait d’une soudaine averse printanière et du soleil qui lui succédait, brillant dans les flaques ; il riait d’une fleur qui poussait de travers ou d’un brin d’herbe entortillé dans la roue de la brouette, d’un merle sautillant sur le gravier, un ver dans le bec, et d’une grenouille coassant dans le petit lac artificiel du parc, des formes amusantes de certains nuages ou des maigres moustaches du majordome, de l’énorme derrière de la camériste de la maîtresse de maison et des mamelles généreuses de la dame qui venait aider quotidiennement pour le linge.

Il riait de tout et il s’appelait Bill.

Et un jour il avait dit à Ruth : « Pourquoi on ne sort pas un soir, toi et moi, pour rigoler un peu ? »

Ainsi, ce soir-là, bien qu’elle n’ait que treize ans et n’ait jamais obtenu la permission de sortir — encore moins avec un jardinier sans avenir —, Ruth feignit de se retirer dans sa chambre, laissant ses parents et son grand-père à leur soirée lugubre et silencieuse, et elle descendit en cachette dans la buanderie. De là, elle rejoignit une porte de service, réservée aux fournisseurs, devant laquelle Bill l’attendait en riant. Et, riant elle aussi — comme une petite fille de treize ans que la vie gâtait et ennuyait —, elle se glissa dans la camionnette de Bill.

« Moi aussi j’ai une voiture, tu vois ! s’exclama-t-il avec orgueil.

— Eh oui ! » lança Ruth, riant sans savoir pourquoi. Peut-être simplement parce qu’elle sortait avec un garçon comme Bill, qui riait de tout.

« Tu sais, peu de gens ont une voiture, ajouta Bill.

— Ah bon ? fit-elle sans guère d’intérêt.

— Qu’est-c’que t’es bête ! Tu crois que tout le monde est riche comme ton grand-père et ton père ?… Qu’est-ce que t’as, c’est la camionnette qui te dégoûte ? » demanda Bill d’une voix rauque, les yeux plissés et très noirs dans le soir noir. Mais ensuite il éclata de son rire léger et si drôle, et Ruth oublia aussitôt le frisson qui avait parcouru sa peau très blanche, lui donnant la chair de poule.

Bill enclencha bruyamment une vitesse, accéléra, et la camionnette, cahotant et pétaradant, fonça sur la route qui menait en ville. « Je vais te montrer ce que c’est, la vraie vie ! » annonça Bill, toujours riant.

Et Ruth rit de concert, grisée par l’aventure, tout en triturant la bague avec la grosse émeraude qu’elle avait empruntée à l’insu de sa mère afin de se faire belle et de se sentir plus grande par rapport à Bill. C’est alors seulement qu’elle réalisa que sa mère devait avoir des doigts plus fins que les siens, car elle avait du mal à enlever l’anneau de son annulaire.

« Regarde ça ! dit Bill, en garant la camionnette et coupant le moteur, après une bonne demi-heure de route. Dans ce speakeasy, on va pouvoir boire quelque chose et danser ! » Il indiquait un local enfumé, au coin de deux rues sombres, d’où entraient et sortaient des hommes et des femmes qui titubaient, enlacés.

« Tu as apporté l’argent ? demanda-t-il à la jeune fille.

— Mais l’alcool est interdit ! s’écria Ruth.

— Pas dans la vraie vie ! s’amusa Bill, avant de répéter sa question. Tu as apporté l’argent ?

— Oui » répondit Ruth, sortant de son sac à main deux billets, et ne pensant plus à la bague. Elle n’avait d’yeux que pour ce taudis, où tout le monde riait comme Bill. Où la vie semblait tellement différente de son lugubre palais.

« Vingt dollars ? s’étonna Bill en portant les billets à ses yeux. Ça alors, vingt dollars !

— Je les ai pris dans la poche de mon père » expliqua Ruth en riant.

Bill rit aussi et saisit la tête gracieuse de Ruth entre ses mains, éraflant sa peau délicate avec les billets et ses cals de jardinier. Et, toujours en riant, il attira le visage de Ruth vers le sien et l’embrassa sur les lèvres. Il la lâcha aussitôt après, et recommença à contempler les billets de banque.

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