Le gang des rêves
- Автор: Fulvio Luca di
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440061
- Переводчик: Elsa Damien
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
« Alors ce grand homme laid s’appelle Sal ! » pensa Cetta.
« Sal est un brave type, poursuivit-il. Ne te fie pas aux apparences. Nous, sans Sal, on serait morts.
— Pour sûr ! On aurait crevé de faim, et on aurait même pas d’cercueil ! » ajouta son épouse, qui remuait une sauce tomate épaisse et sombre dans laquelle nageaient quelques morceaux de saucisse. Avec la chaleur, une odeur d’ail avait envahi la pièce.
« C’est lui qui paye notre logement, expliqua-t-il — et Cetta crut qu’il allait rougir.
— Pose-lui la question ! lança sa femme sans se retourner.
— Ton fils, il a un père ? demanda-t-il, obéissant.
— Non, répondit Cetta sans hésiter.
— Ah, bien, bien… bredouilla-t-il, comme pour gagner du temps.
— Demande-lui ! insista son épouse.
— Oui oui, maintenant je lui demande… » grogna-t-il, agacé. Puis il se tourna vers Cetta et la regarda avec un sourire gêné. « En Italie aussi, tu faisais la putain ? »
Cetta savait ce que voulait dire ce mot. Sa mère le répétait tout le temps quand son père rentrait tard, le samedi soir. Les putains étaient les femmes qui couchaient avec les hommes.
« Oui » répondit-elle.
Ils mangèrent et allèrent se coucher. Cetta s’allongea tout habillée sur le matelas, sans couverture. Le lendemain, Sal s’occuperait de tout, lui avaient assuré les deux vieux.
« Je ne sais même pas comment vous vous appelez » songea Cetta en pleine nuit, pendant qu’elle les entendait ronfler.
7
Manhattan, 1909–1910
« Bite. Vas-y, répète !
— Bite…
— Chatte.
— Chatte…
— Cul.
— Cul…
— Bouche.
— Bouche… »
La femme aux cheveux roux, âgée d’une cinquantaine d’années, habillée de manière voyante et assise sur un divan recouvert de velours, se tourna vers une fille d’une vingtaine d’années à l’air vulgaire, nonchalant et apathique, qui, avachie dans un fauteuil de velours également, débraillée, tripotait la dentelle de sa robe de chambre transparente couvrant un bustier de satin, le seul vêtement qu’elle portait. La femme aux cheveux roux parla rapidement. Puis elle désigna Cetta. La fille débraillée expliqua : « Madame dit que ces mots-là, ce sont tes instruments de travail. Pour commencer, t’as pas besoin de grand-chose d’autre. Répète tout depuis le début ! »
Cetta, debout au milieu de ce salon qui lui paraissait élégant et mystérieux, avait honte de ses misérables vêtements.
« Bite…, commença-t-elle à répéter dans cette langue hostile qu’elle ne comprenait pas, chatte… cul… bouche.
— C’est bien, tu apprends vite ! » s’exclama la jeune prostituée.
La femme aux cheveux roux acquiesça. Puis elle s’éclaircit la gorge et reprit sa leçon d’anglais américain :
« Je te taille une pipe.
— Je te taille… une… pompe.
— Pipe ! hurla la femme aux cheveux roux.
— P… pipe…
— C’est ça. Ensuite : enfonce-la-moi.
— Enfonce… la-moi…
— Allez, grosse bite, viens, viens. Oui, comme ça…
— Allez… grosse bite… vens, vens… Oui, cossa… »
La femme aux cheveux roux se leva. Elle murmura quelque chose à l’adresse de la prostituée qui servait de traductrice et puis quitta la pièce, mais non sans avoir donné une caresse à Cetta, avec une douceur inattendue et une lumière amicale dans le regard, à la fois chaleureuse et mélancolique. Cetta la suivit des yeux en admirant sa robe, qu’elle prenait pour un vêtement de grande dame.
« Viens, lui répéta la jeune prostituée.
— Allez, grosse bite, vens, vens… » fit Cetta.
La prostituée se mit à rire :
« Vi…ens, dit-elle lentement.
— Vi…ens, répéta Cetta.
— C’est bien ! » Alors elle prit Cetta sous le bras et la guida à travers les pièces sombres de ce grand appartement qui ressemblait à un palais.
« Est-ce que Sal t’a goûtée ? » demanda la prostituée avec un regard malicieux.
— Goûtée ? » s’étonna Cetta.
La prostituée rit.
« Non, à l’évidence ! Autrement tes yeux pétilleraient, et tu ne poserais pas la question !
— Pourquoi ?
— On ne peut pas décrire le paradis ! » s’esclaffa encore la prostituée.
Puis elles pénétrèrent dans une pièce simple, peinte en blanc et lumineuse, contrairement à toutes les autres. Aux murs étaient accrochés des vêtements que Cetta trouva merveilleux. Au centre, il y avait une planche à repasser et un fer à braises. Une femme grasse et âgée à l’air mauvais les accueillit d’un mouvement distrait de la tête. La prostituée lui dit quelque chose que Cetta ne comprit pas. La femme s’approcha de le nouvelle venue, lui fit écarter les bras, l’examina en lui touchant seins et fesses, et estima d’un coup d’œil son tour de hanches. Ensuite elle s’approcha d’un chiffonnier et fouilla dans un tiroir, d’où elle sortit un bustier qu’elle lança sans ménagement à la jeune fille. Elle lâcha aussi quelques mots.
« Elle te dit de te déshabiller et de l’essayer, traduisit la prostituée. Fais pas attention à elle ! C’est qu’une grosse vioc qui a jamais pu tapiner parce qu’elle était trop moche : ne pas baiser, ça l’a rendue aigrie.
— Fais gaffe, j’comprends c’ que tu dis ! s’exclama l’autre dans la langue de Cetta. Moi aussi, j’suis italienne !
— Mais ça t’empêche pas d’être une connasse ! » rétorqua la prostituée.
Cetta se mit à rire. Mais dès que la vieille la foudroya de son regard méchant, elle rougit, baissa les yeux et commença à se déshabiller. Puis elle enfila le bustier, et la prostituée lui apprit à le lacer. Cetta avait une drôle d’impression. D’un côté, cette nudité l’humiliait, mais de l’autre, porter ce bustier qu’elle croyait être un vêtement de bourgeoise la faisait se sentir importante. Elle éprouvait à la fois de l’exaltation et de l’effroi.
La prostituée s’en aperçut.
« Regarde-toi dans la glace ! » suggéra-t-elle.
Cetta avança. Mais soudain sa jambe gauche s’engourdit. La jeune fille commença à se couvrir de sueur et dut tirer sa jambe derrière elle.
« T’es éclopée ? demanda la prostituée.
— Non non… — le regard de Cetta se remplit de panique. Je me suis… fait mal… »
À cet instant, la grosse femme lui lança une robe de satin bleu marine avec un décolleté bordé de dentelle noire et une longue fente qui révélait ses jambes.
« Attrape ça, la putain ! » lui dit-elle.
Cetta l’endossa et puis se regarda dans le miroir. Et elle se mit à pleurer parce qu’elle ne se reconnaissait pas. Elle pleurait de gratitude pour cette terre américaine qui allait réaliser tous ses rêves. Qui lui permettrait de devenir une bourgeoise.
« Viens, il est temps que tu apprennes le métier » lui annonça la prostituée.
Elles quittèrent la salle de couture — sans saluer la vieille — et se faufilèrent dans une petite pièce suffocante. Là, la prostituée ouvrit un judas et regarda à l’intérieur. Puis elle recula et dit à Cetta :
« Tiens, c’est ça, une pipe ! »
Cetta approcha son œil du judas et apprit.
Elle passa toute la journée à épier clients et collègues. Puis, à la nuit tombée, Sal revint la chercher et la raccompagna chez elle. Pendant qu’il conduisait en silence, Cetta le regarda à deux ou trois reprises — faisant en sorte qu’il ne s’en aperçoive pas —, en pensant à ce que la prostituée avait dit de lui. Enfin, la voiture se gara devant les marches qui menaient au sous-sol et Cetta, en descendant de l’auto, observa à nouveau cet homme grand et laid qui goûtait les filles. Mais Sal avait les yeux fixés droit devant lui.