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Le gang des rêves

Электронная книга - «Le gang des rêves». Краткое содержание книги:

Une Italienne de quinze ans débarque avec son fils dans le New York des années vingt…
L’histoire commence, vertigineuse, tumultueuse. Elle s’achève quelques heures plus tard sans qu’on ait pu fermer le livre, la magie Di Fulvio.
Roman de l’enfance volée, Le Gang des rêves brûle d’une ardeur rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la terreur et la pitié, toujours garder l’illusion de la pureté.
Dramaturge, le Romain Luca Di Fulvio est l’auteur de dix romans.
Deux d’entre eux ont déjà été adaptés au cinéma ; ce sera le destin du Gang des rêves, qui se lit comme un film et dont chaque page est une nouvelle séquence.
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« Pose-la et on se tire ! » insistait Santo avec une note d’anxiété dans la voix.

Mais Christmas n’entendait pas. Il fixait la fille qui le fixait et qui tentait de sourire. La fille aux yeux vert émeraude. « Moi je m’appelle Christmas » lui dit-il, et il attendit que le regard de Ruth croise ses yeux noirs. Parce que, à elle, il montrerait quelque chose qu’il ne montrerait à nul autre.

Ruth entrouvrit à peine la bouche, comme si elle voulait parler, mais ne dit rien. Elle bougea une main, qui s’échappa de sous la couverture et qu’elle posa contre la poitrine de Christmas. Celui-ci sentit le vide de l’amputation. À nouveau, ses yeux se remplirent de larmes. Mais il sourit. « On y est, Ruth ! »

« Merde, mais pose-la ! Y faut s’tirer d’ici !

— Et pourquoi vous devriez vous tirer ? » intervint une voix derrière eux.

Le policier porta le sifflet à ses lèvres et souffla avec force, tout en attrapant Santo par le bras.

Christmas gravit les dernières marches tandis que deux infirmiers sortaient de l’hôpital. Ils tentèrent de prendre la fille mais Christmas agissait comme s’il la protégeait d’une agression. Tout à coup, il semblait pris de folie, comme si toute la tension qu’il avait accumulée explosait dans sa gorge, de façon incontrôlable : « Noooon ! hurlait-il. C’est moi qui la porte, moi ! Appelez un docteur ! »

Les infirmiers le bloquèrent. Deux autres se précipitèrent et prirent la jeune fille dans leurs bras. Un autre infirmier apparut sur le seuil de l’hôpital avec un brancard. Ils l’y étendirent et disparurent dans le bâtiment.

« Elle s’appelle Ruth ! hurla Christmas en essayant de la suivre, mais il fut immédiatement arrêté. Ruth !

— Ruth comment ? demanda le policier, carnet en main.

— Ruth… » répéta simplement Christmas en se retournant. Tout à coup, la fureur qui l’avait saisi peu de temps avant l’abandonna totalement, aussi vite qu’elle était venue, et maintenant il se sentait comme vidé. Et épuisé. Il vit qu’on poussait Santo dans une voiture de police.

« Qu’est-ce que vous lui avez fait ? » demanda le policier.

Christmas regarda vers l’hôpital, sans parler, tandis que le policier l’entraînait à son tour dans le véhicule.

« On lui a rien fait ! pleurnichait Santo.

— Vous nous raconterez tout ça au poste » conclut le policier en fermant la portière. Puis il frappa sur le toit et le conducteur démarra.

Christmas était toujours tourné vers l’hôpital tandis que l’auto s’éloignait.

Ils furent mis en cellule dans l’attente d’être interrogés. « Il n’y a pas trop de monde, aujourd’hui ! » les informa l’un des matons en riant. Dans la cellule il y avait deux noirs. L’un d’eux avait reçu un profond coup de couteau à la joue. Il y avait aussi un blond d’une trentaine d’années blotti par terre, dans un coin, le regard fixe et hagard — il dégageait une odeur d’ammoniaque et murmurait des paroles incompréhensibles, dans une langue incompréhensible. Et puis il y avait un jeune qui avait peut-être deux ou trois ans de plus que Christmas, aussi maigre qu’un squelette, avec de longues mains de pianiste à la peau très lisse et deux cernes très noirs. Il semblait vif et avait l’air d’en savoir long.

Le garçon indiqua à Christmas le trentenaire, dans le coin, et expliqua : « Un Polonais. Il a tué sa femme. Et il y a cinq minutes, il s’est pissé dessus », puis il haussa les épaules et rit.

« Et toi, pourquoi t’es là ? lui demanda Christmas.

— Je pique des portefeuilles, répondit le garçon avec fierté. Et vous ?

— Pour rien ! hurla Santo, effrayé. Nous, on a rien fait ! »

Cela fit rire le garçon.

« On a sauvé une fille d’une bande rivale, répliqua Christmas.

— Et pourquoi donc ? rit à nouveau le jeune. Voilà ce que vous y avez gagné !

— Si quelqu’un fait du mal à une femme, je lui coupe le zizi de mes mains et puis je le tue. Ce sont les règles de ma bande, fit Christmas en faisant un pas vers le garçon. Et s’ils me font la peau, je reviendrai de l’au-delà pour faire de leur vie un cauchemar sans fin. Ceux qui s’en prennent aux femmes sont des lâches. C’est pour ça que j’en ai rien à foutre, d’être ici. Moi, j’ai pas peur. »

Le garçon le regarda en silence. Christmas ne baissa pas les yeux et puis, d’un air presque indifférent, passa la main sur sa chemise ensanglantée.

« Comment tu t’appelles ? lui demanda le jeune, avec une pointe de respect.

— Christmas. Et lui, c’est Santo.

— Moi, c’est Joey. »

Sans parler, Christmas opina du chef, comme pour signifier quelque chose de particulier, peut-être comme s’il daignait donner une espèce d’approbation.

« Et comment elle s’appelle, ta bande ? » demanda-t-il encore.

Christmas enfonça les mains dans ses poches, désinvolte. Dans sa poche droite, il sentit le gros clou qu’il avait trouvé dans la rue ce matin, et qu’il avait ramassé pour pouvoir fixer le fil à faire sécher le linge, dans la cuisine.

« Tu sais lire ? demanda-t-il à Joey.

— Ouais » répondit-il.

Alors Christmas se tourna vers Santo, lui tendit le clou et indiqua le mur de la cellule, couvert de graffitis.

« Écris le nom de notre bande, lui commanda-t-il en prenant sa voix de chef. Que tout le monde se rappelle de nous ! Mais écris-le bien gros, hein ! »

Santo prit le clou et grava le mur, appuyant fort. Les lettres ressortaient en blanc sur la peinture marron.

« Di… am… ond… Do… gs…, ânonna péniblement Joey avant de répéter : Diamond Dogs ! » Il regarda Christmas : « Génial ! » lâcha-t-il.

10

Manhattan — Coney Island — Bensonhurst, 1910

Dans ce nouveau monde, deux choses particulières frappaient Cetta : les gens et la mer.

Les rues de la ville, surtout dans les bas quartiers, étaient toujours pleines d’une foule grouillante. Cetta n’avait jamais vu autant de personnes en même temps. Deux de ces immeubles auraient suffi à contenir tous les habitants de son village d’origine, or, rien que là dans l’East Side, des immeubles, il y en avait des centaines ! On vivait entassés en permanence, dans les logements, les chambres et les rues aussi. Ne pas se toucher, ne pas entendre les conversations des autres ni sentir leur odeur, était chose impossible. Cetta n’aurait jamais imaginé qu’il puisse exister autant de peuples ni de langues. Elle n’aurait jamais cru que des hommes et des femmes puissent être si petits et d’autres si grands, ni avoir tant de couleurs d’yeux et de cheveux différentes. Elle n’avait pas idée que des gens puissent être si forts ou si faibles, si naïfs ou si fourbes, si riches ou si pauvres — et être tous mélangés. Comme dans la tour de Babel dont le curé parlait à la messe, au village. Et Cetta craignait que, à l’instar de la Babel des prêtres, celle-ci un jour s’écroule également, alors qu’elle-même venait tout juste de s’y installer. Elle avait peur que toutes ces personnes deviennent folles, d’un coup, et se mettent à hurler des mots que nul ne comprendrait, alors qu’elle venait d’apprendre cette langue difficile et fascinante, pleine de douceur et de rondeur. La seule langue que son fils américain connaîtrait.

« Vous ne devez pas parler en italien à Christmas » avait-elle recommandé à Tonia et Vito Fraina. Et elle-même ne parlait pas dans son ancienne langue aux deux vieux, qui faisaient de plus en plus office de famille. Pour Cetta, le monde de l’autre côté de l’océan n’existait pas. Elle l’avait effacé par sa seule volonté, par sa seule pensée : le passé n’existait plus. Maintenant, il n’y avait plus que cette ville. Ce nouveau monde. Qui serait la patrie de Christmas.

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